Interview de Mme Olivia Grégoire, ministre chargée des PME, du commerce, de l'artisanat et du tourisme, à BFM Business le 10 novembre 2022, sur la croissance économique, l'inflation, le Salon du Made in France et le dividende salarié .

Texte intégral


CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Notre invitée ce matin, c’est Olivia GREGOIRE, la ministre déléguée des Petites et moyennes entreprises, du commerce, de l’artisanat et du tourisme. Olivia GREGOIRE, on commente avec Laure depuis ce matin les chiffres de la BANQUE DE FRANCE sur le quatrième trimestre, et quoi qu’on en dise, quoi qu’on craigne, finalement, ça tient, l’économie française tient, la BANQUE DE FRANCE voit encore une croissance légèrement positive au deuxième trimestre, beaucoup d’entreprises, des milliers d’entreprises… (diffusion du jingle)… ont encore plutôt le moral, même si évidemment, il y a… qui s’accumule. Comment vous expliquez que chaque fois, chaque mois, on dit : pour l’instant, ça tient ?

OLIVIA GREGOIRE
… De la BANQUE DE FRANCE. On est tous conscients des difficultés, on est conscient du contexte géopolitique, on est tous conscients quand on fait nos courses de l’augmentation des prix, et on voit bien que c’est plus compliqué qu’il y a quelques mois. Pour autant, moi, je vois des entreprises tous les jours, je suis le moral des entreprises, le climat des affaires, les carnets de commandes, la consommation, aujourd’hui, au moment où on se parle, aussi, parce que le gouvernement a sacrément aidé le pouvoir d’achat, notamment avec le bouclier tarifaire, 100 milliards d’euros, ça n’est pas rien, c’est un plan de relance de la consommation à lui tout seul, le fait de maintenir le prix de l’énergie, et que les Français ne subissent pas les hausses directes, eh bien, on a aujourd’hui une situation qui se maintient. On est donc… assez naturellement en France, on anticipe et parfois, avec un peu de pessimisme, aujourd’hui, sans être bêtement optimiste ou naïf, de façon très pragmatique, même si les chefs d’entreprise peuvent être préoccupés, ils ne sont pas alarmistes, ça ne nous empêche pas au niveau du gouvernement, avec Bruno LE MAIRE, d’anticiper, vous le savez, les prochains mois, et par exemple, quand vous êtes un chef d’entreprise et que vous entendez parler de l'amortisseur énergie qui va être mis en place à compter du début d'année prochaine, eh bien, vous comprenez aussi que l'Etat va venir directement sur vos factures sans que vous n'ayez rien à faire prendre une bonne partie de votre facture d'énergie. Donc, c'est aussi des éléments qui, à défaut d'être très rassurants, parce que le contexte n'est pas très rassurant, mais qui nous permettent d'avoir de la visibilité, et ça, vous le savez, c'est au coeur de la confiance, du climat des affaires, de savoir à peu près comment on va être accompagné en début d'année prochaine, sur l'année prochaine, les chefs d'entreprise le savent, on leur a dit, ça peut aider à maintenir la confiance.

LAURE CLOSIER
Il y en a un qui n’est pas très optimiste, c'est Michel-Edouard LECLERC, il est même assez pessimiste pour la fin de l'année, il voit une inflation à deux chiffres dans l'alimentaire et le non-alimentaire, on l'écoute, et vous répondrez derrière.

MICHEL-EDOUARD LECLERC, PATRON DU GROUPE LECLERC
On nous amène encore une inflation qui, contrairement à ce qui est dit, n'est pas que passagère, l'inflation qui se prépare avec les nouvelles négociations, là, autour de Noël, cette inflation, elle est à deux chiffres.

LAURE CLOSIER
Michel-Edouard LECLERC, il vend des petits prix, donc est-ce que c'est juste son travail de communicant et de marketing, ou est-ce qu'il a raison ?

OLIVIA GREGOIRE
Michel-Edouard LECLERC, il vend Michel-Edouard LECLERC, et chacun est dans son rôle. Je crois que personne n'a attendu Michel-Edouard LECLERC pour se rendre compte qu’un certain nombre de prix ont augmenté. Je crois aussi que dans ce contexte qui peut être préoccupant, la mission d'une femme politique, d'un homme politique, et en charge des entreprises, ce n'est pas d'être dans la prédication, voyez, je n’ai pas de café dans mon mug, mais mon job, ce n’est pas de lire dans le marc de café et de… " je vois, je vois ", eh bien, ce qu’il voit, on y est ! Donc merci à Michel-Edouard LECLERC, puisque, au moment où on se parle, et moi, j'ai à coeur de partager la réalité, l'inflation des prix dans l'alimentaire est plus élevée que l'inflation tout court, on est à un peu plus de 6% au global, au moment où on se parle sur tous les produits, on est à un peu plus de 11% sur les produits alimentaires.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C’est pour ça que les Français ont l'impression, c'était notre enquête ODOXA, il y a une semaine, que l'inflation est deux fois supérieure à ce que le gouvernement nous dit.

OLIVIA GREGOIRE
C'est un ressenti qui est totalement juste, parce que quand on va faire ses courses, et je les fais encore, je les faisais ce week-end, on se rend compte de l'augmentation de l'eau, de l'huile, du beurre, des pâtes, alimentaire encore…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Un exemple, DANONE, puisque…

OLIVIA GREGOIRE
22%, tout à fait…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
22% sur l’eau d’EVIAN. C’est légitime, est-ce que vous croyez que les coûts de fabrication d'une bouteille d’eau d’EVIAN augmentent de 22%…

OLIVIA GREGOIRE
Alors, attendez, parce que je voudrais quand même à Michel-Edouard LECLERC, et je voudrais dire que nous sommes extrêmement vigilants, on fait des enquêtes, vous le savez, il y a eu une enquête de l'Inspection générale des finances, il y a eu une enquête parlementaire cet été…

LAURE CLOSIER
Pas d’abus ?

OLIVIA GREGOIRE
Il y a assez difficultés pour ne pas à se créer des problèmes qui au moment où on se parle, dans la chaîne de valeurs, ne sont pas avérés, après, il y a des relations dans la chaîne de valeurs entre des producteurs et des distributeurs, il y a un grand groupe commercial qui refuse par exemple d'acheter la marque…

LAURE CLOSIER
INTERMARCHE…

OLIVIA GREGOIRE
Merci, que vous citez…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Non, eh bien, non, information…

OLIVIA GREGOIRE
Oui, mais c’est bien, et c'est votre mission que de le dire, ça relève des relations entre les entreprises, on a vu sur d'autres sujets, TF1, CANAL + des négociations aussi compliquées, on a vu… c'est le droit d'un distributeur que de refuser une telle augmentation, est-ce qu'elle est légitime, elle peut sûrement s'expliquer, est-ce que, INTERMARCHE est en droit de la refuser, très certainement. Pour revenir à Michel-Edouard LECLERC, vous savez, je pense qu'il est très important de rappeler que dans ces moments un peu difficiles, la mission, je crois, de tout le monde, et notamment des acteurs économiques, ce n'est pas de crier au loup, et la peur n'évite pas le danger, pour être très pragmatique. Donc on est dans une situation où il y a de l'inflation, on met énormément d'argent pour accompagner les ménages, et on l'a fait de façon très anticipée, depuis octobre 2021, vous avez vu qu'on a revoté un projet de loi cet été, on accompagne de façon importante les entreprises, et on va continuer à les accompagner l'année prochaine. Je ne suis pas sûre que les prédications, les prévisions météorologiques à base de tsunami aident la confiance et l'apaisement dans la consommation.

LAURE CLOSIER
Alors, il y a ceux-là, et puis, il y a ceux qui voient déjà une stratégie évoluer, c'est les acteurs du discount, en France, c'est pléthore d'acteurs qui vont nous arriver en 2023, CARREFOUR annonce faire venir l'acteur brésilien en Ile-de-France, là, on est vraiment sur de la palette, du gros, on n'est pas sur du made in France de qualité, qui garantit une filière et des bonnes relations avec les producteurs ; comment vous voyez cette vision des acteurs des hypermarchés vers une paupérisation de la France, parce que c'est sur ça qu'ils misent, c’est ça leur stratégie ?

OLIVIA GREGOIRE
La consommation, elle est bigarrée, elle est faite de beaucoup de différents types de consommation, et moi, je ne suis pas là pour donner des bons points ou donner des mauvais points de façon moraliste. Je peux comprendre, et je l'ai dit dans une interview, il n'y a pas longtemps, dans un journal, le dimanche, je peux comprendre que dans une situation d'inflation, quand on a 3, 4 enfants, on aille sur beaucoup de marques distributeurs, d'ailleurs, les distributeurs s'en réjouissent, accessoirement, les MDD, et qu'on aille aussi vers des prix discount, parce que sur les produits de première nécessité, ils sont moins chers et ils sont plus accessibles, etc. Ça n'empêche pas toujours, et ce n'est pas antinomique, avec le fait d'aller en revanche acheter ses fruits, ses légumes ou sa viande chez son boucher ou chez son primeur ; donc, il y a souvent aussi une consommation qui peut se reporter un peu plus sur les produits de première nécessité, sur des très bas prix, ce qui n'empêche pas forcément de continuer à aller au marché et d'acheter auprès de ses primeurs, auprès de son boucher. Donc, c'est un peu comme quand on me questionne sur le Black Friday qui arrive, dans quelques semaines, il y a eu beaucoup de postures moralistes sur le Black Friday, moi, je pense que ce n'est pas à une femme politique de dire : c'est bien, c'est mal, il y a des gens qui en ont besoin, il y a des gens qui ne peuvent pas acheter sans ces promotions, sans ces discounteurs. Notre mission, c'est de faire en sorte que le niveau de vente et que l'accès aux produits de qualité restent aussi importants que l'accès aux premiers prix.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Alors justement, le Salon du Made in France commence aujourd'hui, à Paris, Porte de Versailles, fête ses 10 ans, est-ce que vous n'avez pas peur que le made in France, qui est souvent made est un peu plus cher quand même, soit victime de cette situation, où les Français font attention à leur pouvoir d'achat, où les prix montent, est-ce que ce n'est pas potentiellement une victime de la situation conjoncturelle ?

OLIVIA GREGOIRE
Je vais vous dire, et vous me connaissez un peu, Christophe JAKUBYSZYN, il y a mille et une raisons d'avoir peur. Mais il y a aussi mille et une raisons de regarder les faits. Au moment où on se parle, les acteurs du made in France, déjà, ils sont dix fois plus nombreux qu'il y a quelques années, au même titre que les visiteurs, ce qui est important, à ce Salon du Made in France. Au moment où on se parle, le made in France, il résiste, ça n'est pas non plus que le fruit du hasard, 40 milliards d'euros du plan de relance ont été investis directement dans les TPE, PME françaises, pour accompagner les relocalisations, pour accompagner la localisation industrielle et soutenir le made in France. Vous avez aujourd'hui plus de 100.000 emplois qui ont été préservés ou mis on place en France avec ce plan de relance pour soutenir le made in France. Vous avez une fédération du made in France, et j'y serai cet après-midi, je leur parlerai qui dit : bien sûr, c'est compliqué, mais, ça résiste, et vous avez aujourd'hui une enquête de la BANQUE DE FRANCE qui dit plein de choses intéressantes, et notamment, 7 %, uniquement, des milliers d'entreprises qui ont été interrogées, s'estiment directement avoir un fort impact sur leur activité à cause de la situation. Donc on a aujourd'hui un made in France qui résiste, on a des consommateurs qui, pour les trois quarts d'entre eux, sont prêts encore à payer un peu plus cher pour avoir accès à ces produits. Mais après, c'est souvent dans une consommation, et vous l'avez souligné, qui évolue en termes d'allocation, c’est-à-dire qu’on met peut-être un peu moins, mais on prend plus de temps, ce sont des achats réfléchis le made in France, on est prêt à payer un peu plus cher, et peut-être qu'on se reporte sur des premiers prix pour pouvoir maintenir ces achats made in France.

LAURE CLOSIER
Il nous reste une minute…

OLIVIA GREGOIRE
Mais il tient le made in France…

LAURE CLOSIER
Il nous reste une minute, Olivia Grégoire, c'est une journée de mobilisation aujourd'hui à l'appel de la CGT, c'est surtout une journée de mobilisation dans la RATP, mais justement, est-ce que vous n’avez pas l'impression qu'aujourd'hui, dans la question du partage de la valeur, il y a les grandes entreprises, qui ont des RTT, avec des salariés qui ont beaucoup d'avantages, et puis ceux des PME, qui ont moins de vacances, moins d'avantages, et qui, juste, eh bien, ne disent rien ?

OLIVIA GREGOIRE
Oh, ils disent, je les entends, je les écoute, ça fait des années que je pense ce que vous dites, donc, je ne vais pas changer de pied aujourd'hui, je pense que c'est qu'une question d'égalité des chances, d’'égalité économique. Tu vas dans une grande boîte, tu as accès à de l'intéressement, de la participation, à tout ce que vous avez dit. Tu vas dans une petite, et il y a de plus en plus de jeunes qui vont dans nos PME, et c'est une très bonne nouvelle, tu as beaucoup moins accès à ces dispositifs. Est-ce que je suis pour le dividende salarié ? Si c'est la question sous-jacente, je ne peux qu'être pour, puisque je l'ai écrit dès le début de l'année 2020, dans le cadre de mes réflexions pour En Marche, je l’ai porté, je l'ai poussé, je me suis battue pour qu'il soit dans le programme, j’y crois dur comme fer. J’y crois dans le contexte, du côté des grandes entreprises, il est possible de le faire rapidement, je suis aussi ministre des PME, je connais aussi la difficulté pour préserver les marges de nos PME qui font face, elles aussi, a beaucoup d'inflation. Est-ce qu'il faut faire exactement la même chose pour les grandes et les petites ? Je ne le pense pas, est-ce qu'il faut faire le dividende salarié ? Oui, trois fois oui…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Pourquoi vous l’appelez dividende, parce que dividende, ça rémunère un risque, il n’y a pas de risque pour le salarié, pourquoi vous ne l’appelez pas intéressement/participation ?

OLIVIA GREGOIRE
Parce que ça n’est pas de l'intéressement ni de la participation dans mon esprit, et parce que je pense qu'il est important aussi de mettre à mal une certaine démagogie, pour tout vous dire, une forme de moralisation d'un certain nombre de concepts économiques. Le dividende en lui-même n'est ni bien, ni mal, le profit en lui-même n'est ni bon, ni mauvais…

LAURE CLOSIER
Oui, mais il rémunère un risqué…

OLIVIA GREGOIRE
Oui, mais, ça, je connais bien l'argumentaire, il rémunère un risque, et il rémunère aujourd'hui beaucoup plus le risque que le travail. Je ne suis pas Nupes, je ne viens pas de l'extrême gauche, mais je le pense sincèrement, et je pense qu'il est important, notamment dans les années qui viennent, à cause de la pénurie de main-d'oeuvre, il va falloir attirer des salariés, et ces outils sont indispensables, d'où le dividende salarié qui permet aussi de rémunérer non pas le risque, mais le choix du salarié dans l'entreprise.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Olivia GREGOIRE, ministre des PME, commerce, artisanat, tourisme, était notre invitée.

OLIVIA GREGOIRE
Merci beaucoup.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 18 novembre 2022