Interview de M. Roland Lescure, ministre chargé de l'Industrie, à Radio J le 30 novembre 2022, sur les relations commerciales avec les Etats-Unis, la " préférence industrielle communautaire ", l'énergie nucléaire, les énergies renouvelables et les entreprises confrontées à la crise énergétique.

Texte intégral

CHRISTOPHE BARBIER
Roland LESCURE, bonjour et bienvenue.

ROLAND LESCURE
Bonjour Christophe BARBIER

CHRISTOPHE BARBIER
Vous êtes ministre délégué à l’industrie mais vous êtes aussi, ou vous étiez un député élu par les Français de l’étranger. Pas n’importe quel endroit ; les Français de l’Amérique du Nord. Et donc, vous êtes concerné par le voyage du Président de la République aux Etats-Unis. C’est à la fois votre circonscription et c’est important pour votre portefeuille. On a l’impression que l’enjeu de cette visite d’Etat, outre les relations amicales avec les Etats-Unis, c’est de faire sauter les barrières protectionnistes américaines récentes, notamment ce Inflation Reduction Act qui fait que par exemple fabriquer des véhicules électriques fabriqués en Europe et les vendre aux Etats-Unis, c’est fini. C’est bien ça l’enjeu ?

ROLAND LESCURE
C’est un des enjeux importants de s’assurer, je dirais, que les Etats-Unis restent du bon côté de la force. La souveraineté, oui ; le protectionnisme, non.

CHRISTOPHE BARBIER
Et ils sont de quel côté, là ?

ROLAND LESCURE
Pour l’instant, quand on garde l’IRA, donc Inflation Reduction Act, à la lettre, c’est quand même assez protectionnisme c’est-à-dire que vous ne pourrez pas bénéficier d’une prime à l’achat. Il y a des primes à l’achat en France : 6 000 – 7 000 euros si vous achetez un véhicule électrique ; vous la touchiez que vous achetez un véhicule chinois ou un véhicule français.

CHRISTOPHE BARBIER
Là-bas, ce n’est que pour les véhicules fabriqués sur place.

ROLAND LESCURE
Que pour les véhicules fabriqués sur place, y compris les pièces détachées, les batteries notamment.

CHRISTOPHE BARBIER
Mais des exceptions sont possibles ?

ROLAND LESCURE
Exactement. Donc Le Canada et le Mexique qui sont déjà dans un accord de libre-échange avec les Etats-Unis, feront l'objet d'exemptions. Et une des discussions qu'on va avoir dans le cadre de cette visite d'Etat, c'est est-ce que l'Europe, sur tout ou partie du spectre, peut bénéficier de cette exemption ? Il y aura aussi sans doute des discussions, je dirais, de berger à la bergère. Est-ce que nous, on est capable de prendre des mesures similaires pour répondre aux mesures américaines, de manière à ce que la discussion se fasse un peu d'égal à égal ?

ROLAND LESCURE
Est-ce que nous, on est capable de prendre des mesures similaires pour répondre aux mesures américaines de manière à ce que la discussion se fasse un peu d’égal à égal.

CHRISTOPHE BARBIER
" Nous ", la France ou " Nous ", l’Europe ?

ROLAND LESCURE
Ça sera forcément au niveau européen. C’est un des défis - vous le savez - en Europe et singulièrement depuis cinq ans et demi. On se met davantage d’accord qu’avant sur les grands enjeux : gestion de la pandémie, guerre en Ukraine, Europe de la Défense, etc. Et pour autant, ça prend toujours un peu de temps. Je ne peux pas vous dire qu’aujourd’hui, on est totalement d’accord à 27 sur la réponse à avoir à ce IRA. Mais il y a des discussions qui avancent, notamment avec les Allemands. Bruno LE MAIRE a rencontré son homologue, Robert HABECK, le Vice-chancelier, il y a maintenant une semaine. Tout le monde est conscient en Europe que l’industrie européenne ne doit pas être la victime collatérale ni de la guerre en Ukraine ni de la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis.

CHRISTOPHE BARBIER
La « préférence industrielle communautaire » comme vous l’appelez, c’est un horizon à un an, dix ans, vingt ans ?

ROLAND LESCURE
Moi, je pense qu’on a quelques mois de négociations pour - j’espère - se mettre d’accord sur un objectif commun. Ensuite, ça prendra peut-être un peu de temps. Je ne pense pas que ça prendra dix ou vingt ans. Dix ou vingt ans, c’est l’horizon de la transition écologique. Alors, il faut que vous sachiez quand même que l’Europe agit déjà, mais on agit par la norme. On a mis en place ce qu’on appelle un règlement batterie qui fait que c’est normal, on souhaite que les véhicules électriques produits en France aient dans leurs batteries une part importante, jusqu’à 70% de matériaux recyclés. On ne souhaite pas que les batteries du futur remplace - je dirais - une dépendance au pétrole qu'on a vécu pendant 100 ans par une dépendance à autre chose, le lithium, le nickel. Et donc, on va mettre en place des minima de recyclage dans nos batteries.

CHRISTOPHE BARBIER
Et ça peut éliminer déjà des concurrents loyaux ?

ROLAND LESCURE
Ça avantage clairement les producteurs européens qui souhaitent déjà faire ce recyclage parce que les consommateurs européens y sont aussi sensibles. Donc, on a - je dirais - un coup d'avance sur le véhicule électrique. Il faut qu'on le garde. Les Etats-Unis, il faut le dire quand même, on est heureux qu’ils s'y mettent sur la transition écologique, sur le véhicule électrique, sur les zéro émissions, ils avaient quand même beaucoup de retard. Donc, l'IRA - je dirais - face lumineuse : c'est très bien, ils accélèrent la transition écologique, on en a tous besoin ; la face un peu plus sombre, c'est de s'assurer que ça ne se transforme pas dans du protectionnisme mal placé.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, une réunion est aussi prévue avec les Américains sur le nucléaire civil. Que peut-on en retirer ?

ROLAND LESCURE
Mais que peut-on ? En exporter surtout. L'objectif, il est - vous le savez - dans le cadre de France 2030, de produire notamment des SMR, des petits réacteurs modulaires qui rendront l'électricité nucléaire toujours aussi puissante mais aussi plus flexible. On pourra placer des SMR plus proche des besoins. Mais ça fait partie des enjeux de la filière nucléaire. On est en train de redévelopper de manière ambitieuse et qui serait une filière d'exportation. Vous savez, moi, je suis le ministre qui vise à accélérer la réindustrialisation de la France. Pourquoi on réindustrialise la France ? Pour des raisons souveraineté, oui, mais aussi, pour des raisons de conquête. Le vrai défi aujourd'hui de l'industrie française, c'est un déficit extérieur qui reste trop important. Si on veut réduire ce déficit extérieur, il faut qu'on exporte. Si on veut exporter, il faut qu'on produise des enjeux, des produits de qualité. Le nucléaire est une de ces filières, il faut qu'on développe.

CHRISTOPHE BARBIER
Ça sera les petits EMR plutôt que les gros EPR, cette filière-là.

ROLAND LESCURE
Je pense qu'on va faire les deux. Vous savez qu'on a déjà prévu de développer six EPR en France et possiblement huit de plus. Moi, je vois des besoins énormes. Vous savez qu'on a reçu à l'Elysée, avec le président de la République, les 56 sites les plus grands émetteurs.

CHRISTOPHE BARBIER
Gros pollueurs.

ROLAND LESCURE
Grands émetteurs. Je souhaite parler d’émission que de pollution mais peu importe. Ils s'engagent au zéro carbone d'ici 2050 et sans doute, avant. Ils s'engagent, dans un premier temps, dans les cinq ans qui viennent, à mettre en place des investissements énormes pour réduire leurs émissions. Une aciérie, ça consomme au charbon. Ça fabrique de l'acier à partir du charbon depuis deux siècles, un peu moins, 150 ans. C'est une révolution copernicienne de passer du charbon à l'électricité pour faire de l'acier. Ce que veut dire cela, c'est moi, je suis prêt à le faire. Ça va coûter de l'argent, aidez-nous un peu. Mais surtout ce dont on a besoin, c'est de l'électricité décarbonée, en quantité importante et pas cher.

CHRISTOPHE BARBIER
Pour l'instant, c'est nucléaire ?

ROLAND LESCURE
Il faut construire les EPR. Il faut aussi développer les ONG vers les EnR – les énergies renouvelables – mais, en fait, on va marcher sur ses deux jambes de manière extrêmement ambitieuse. Et on a besoin de tellement d'électricité décarbonée. Si on veut décarboner la France, qu'on le veuille ou qu’on ne veuille pas, on a besoin du nucléaire.

CHRISTOPHE BARBIER
La loi sur les énergies renouvelables qui est sortie hier de commission à l'Assemblée après être passée au Sénat, elle handicape l'industrie ? Ou elle va aider l'industrie à trouver de l'électricité pas chère et décarbonée ?

ROLAND LESCURE
Non, elle va aider l'industrie. Moi, je dis toujours, il faut à la fois décarboner l'industrie traditionnelle. Et pour ça, on a besoin d'électricité décarbonée. Et profiter de cette révolution pour développer l'industrie de la décarbonation, c'est une nouvelle révolution industrielle. Donc, les énergies renouvelables à condition qu'on en profite pour développer une filière du photovoltaïque made in France, made in Europe ; qu'on développe une filière des éoliennes made in France, made in Europe ; qu'on développe une filière des batteries made in France. On a deux Gigafactory énormes, elles portent bien leur nom, qui vont produire des batteries made in France. C'est ça l'enjeu. C'est de développer une filière qui sert à développer, décarboner, pardon, l'industrie traditionnelle. Mais va aussi créer de l'emploi, aménager le territoire. C'est un enjeu économique et social. C'est pour moi aussi un enjeu politique ; j'insiste là-dessus. Depuis 25 ans, la France se désindustrialise. Quand une usine ferme, la colère monte, les extrêmes montent. Si on se réindustrialise la France partout dans nos territoires, je suis convaincu…

CHRISTOPHE BARBIER
Qu’on apaise la démocratie.

ROLAND LESCURE
Et qu’on fait reculer les extrêmes, c'est sûr.

CHRISTOPHE BARBIER
L'urgence pour les entreprises, c'est trouver de l’énergie, là, cet hiver et si possible sans se ruiner. 400 entreprises avaient actionné à la date de dimanche dernier le guichet d'aide, le dispositif d'aide. Ça continue à monter ?

ROLAND LESCURE
Oui, ça continue à monter. Je vais vous faire une confidence : en une semaine, on a dépensé sur ce dispositif d'aide plus de 10 millions : 11 millions d'euros. Ce n'est pas énorme, on va en dépenser 3-4-5 milliards. En une semaine, on a dépensé davantage qu'en six mois. Six mois, c'était le dispositif précédent dont les industriels nous disaient qu'il était trop compliqué. Et entre nous, ils avaient raison. On a simplifié, on a amplifié, on l’a prolongé en 2023 et ça marche. Il y a un site ; j'engage vraiment les petites, moyennes et grandes entreprises à se rendre ; c’est impots.gouv.fr. Il y a un simulateur qui vous permet, sur la base, soit de vos factures actuelles, soit même des factures que vous envisagez en 2023. Il vous propose à vos distributeurs d’estimer l'aide à laquelle vous aurez droit. C'est important parce qu’aujourd'hui les entreprises prévoient leur budget pour 2023. Si on veut produire de la confiture en 2023, il faut savoir combien vont coûter vos pots en verre. Les pots en verre, évidemment, aujourd'hui ils coûtent plus cher du fait de cette crise énergétique. On va aider les fabricants de verre, les pots en verre. Ils n’augmenteront pas autant que si on n'avait pas fait ces aides ; et c'est évidemment important pour tous les mangeurs des confitures.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, une partie de ce surcoût de l'énergie, vient des accords européens, de calcul du prix, notamment du prix de l'électricité aligné sur le gaz. Est-ce que vous avez bon espoir qu'au niveau européen, on change ce mode de calcul rapidement ?

ROLAND LESCURE
Oui, je pense qu'on a avancé sur un certain nombre de principes importants. On va acheter du gaz en commun. On a un principe, on appelle ça le découplage du gaz et de l’électricité. Il n’y a pas de raison que l'électricité nucléaire qui sort des réacteurs d'UDF soit payée par les industriels et par les ménages.

CHRISTOPHE BARBIER
Ou des collectivités locales.

ROLAND LESCURE
Ou des collectivités locales ou des écoles etc… au prix que payent les centrales électriques au gaz qui sont par exemple présentes en Allemagne. Aujourd'hui, c'est le cas. On a relié les deux. Donc ça, il y a un accord de principe. Il y a de nombreux détails. Il faut s'assurer que quand on aura découplé le prix de l'électricité et le prix du gaz. En gros, que les Allemands continuent à avoir du gaz qui leur viennent des pays, puisqu'il ne vient plus de Russie ou quasiment pas, dans des quantités suffisantes.

CHRISTOPHE BARBIER
Que personne ne soit perdant.

ROLAND LESCURE
Exactement. L'objectif, c'est qu'on soit gagnant-gagnant avec un marché qui garde ses qualités. Parce que j'entends ici ou là : « il faut renationaliser le marché de l'électricité ». Ça n'a aucun sens. Chaque jour, l'équilibrage du marché européen du gaz et d'électricité, de l'énergie ; fait que parfois quand les Allemands ont besoin de gaz, on leur en envoie. Et à l'inverse, quand nous, on a besoin d'électricité, parce qu'on a des réacteurs insuffisamment en marche, et c'est le cas aujourd'hui, on reçoit de l'électricité. Les Allemands, c'est la solidarité européenne. C'est aussi le gage de l'efficacité européenne. Donc on en a besoin. Il faut le faire avec un marché qui fonctionne mieux. On a un accord de principe là-dessus. On a un sommet européen juste avant Noël. Je pense que c'est le 17 décembre à Prague. On aurait fait des bons progrès d'ici-là.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, l'électricité chère, encore faut-il en avoir ? Est-ce qu'il y aura des risques de coupures cet hiver dans l'industrie ? Est-ce que les industries ont déjà prévu d'arrêter l'activité ?

ROLAND LESCURE
Alors, j'allais dire, malheureusement, il y a certaines industries qui ont ralenti leur activité du fait de la hausse des coûts. Et ça, c'est une bonne nouvelle pour l'offre d'électricité parce qu’il y a moins de demandes. Donc la demande d'électricité en France aujourd’hui a baissé de 10% et à température identique. C'est-à-dire quand on compare au mois de novembre habituel ; on est à moins 5%. Donc, il y a des efforts dits « de sobriété » qui sont déjà en place. Maintenant j'aime à dire que la meilleure manière de préparer le pneu, d'éviter le pire, pardon, c'est s'y préparer. Si on se prépare collectivement à réduire notre consommation, qu'on fait les gestes qu'on a tous en tête, maintenant qui commencent à être bien connus ; on n’aura pas à faire ce qu'on appelle « des délestages ». On se prépare à des moments particuliers parce que si au mois de janvier ; le 12 janvier, il fait très très froid et qu'à ce moment-là, on a un ou deux sujets sur un ou deux réacteurs, on risque d'avoir des écarts entre l’offre et la demande.

CHRISTOPHE BARBIER
À ce moment-là, est-ce que vous appellerez des entreprises, vous, pour dire : " Vous arrêtez la production parce qu'il faut sauver l'électricité pour les écoles, l'hôpital et les habitations " ?

ROLAND LESCURE
Alors, ce sera beaucoup plus simple et efficace que ça. On a une application qui s'appelle Ecowatt que j'engage tous vos auditeurs à télécharger, c'est extrêmement pratique. C'est la météo de l'énergie qui vous dit à un, deux, trois ou quatre jours si, en gros, il n’y a pas de problème sur le réseau. Regardez, aujourd'hui, c’est vert tout le temps ou si à deux ou trois jours, on risque d'avoir un problème orange ou on risque d'avoir un projet important qui pourrait nous amener éventuellement sur des plages horaires définis deux heures, dans des régions définies - ce ne sera pas partout - à couper l'électricité. Pour prévenir ça, évidemment, quand on verra du orange ou du rouge, il faudra que tous, on s'adapte, on décale nos machines, qu'on débranche le Wifi la nuit, etc… et tous ces petits gestes qui peuvent paraître parfois un peu ridicules mais qui, au fond, petit ruisseau font les grandes rivières, peuvent aider collectivement la nation à passer l'hiver sans délestage.

CHRISTOPHE BARBIER
Un mot sur les soucis de l'exécutif. Il y a eu la démission de Caroline CAYEUX qui est accusée par la Haute Autorité de la transparence de la vie publique d'abord sous-estimée son patrimoine, on apprend qu'Alexis KOHLER, alors au cabinet ministériel à Bercy il y a longtemps, aurait participé à huit décisions concernant l'entreprise MSC liée à sa famille. Est-ce que ça pèse sur l'activité du Gouvernement ?

ROLAND LESCURE
D'abord, sur la Haute Autorité de la transparence de la vie publique, moi, j'ai rempli mes déclarations. Je les remplissais quand j'étais député. Je suis pour la transparence et pour l'exemplarité. Donc, quand on est ou si on est insuffisamment transparent ou insuffisamment exemplaire, il faut qu'on en tire la conséquence. En ce qui concerne Alexis KOHLER, je vais être très clair. De l'autre côté du monde, quand il était au cabinet d'Emmanuel MACRON à Bercy, par contre, j'ai beaucoup travaillé avec lui ces sept dernières années, c'est la rigueur même, Alexis KOHLER. Je pense qu'on a énormément de chance de l’avoir. C'est quelqu'un qui, aujourd'hui, aide l'ensemble de l'exécutif à faire fonctionner la France dans des périodes extrêmement difficiles. La Justice fera son travail et je ne doute pas qu'elle le fera bien et moi, personnellement, je peux vous dire qu'Alexis KOHLER, je n'ai aucun doute sur son intégrité.

CHRISTOPHE BARBIER
Roland LESCURE. Merci et bonne journée.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 1er décembre 2022