Interview de M. Sébastien Lecornu, ministre des armées, à RTL le 29 décembre 2022, sur le conflit en Ukraine.

Texte intégral

STEPHANE CARPENTIER
Merci de nous rejoindre. C’est donc le ministre de la Défense, l’invité de RTL matin, en ce jeudi 29 décembre. Sébastien LECORNU a choisi RTL pour prendre la parole à l’issue de sa première visite à Kiev, depuis le début de la guerre. Première visite et donc premier face à face avec le leader ZELENZKY. Un entretien avec le ministre français des Armées, enregistré – je vous le disais – ces dernières heures depuis la capitale ukrainienne, pour des raisons de sécurité. C’est l’interview long format de RTL matin. Bonjour Sébastien LECORNU.

SEBASTIEN LECORNU
Bonjour.

STEPHANE CARPENTIER
Merci de nous rejoindre avant de faire un bilan de votre déplacement, de vos rencontres, et notamment [de vos] échanges avec le leader Volodymyr ZELENSKY. Quel sentiment vous anime au terme de ces quelques heures passées sur place sur un territoire meurtri par les combats ?

SEBASTIEN LECORNU
Leur force morale, la volonté de gagner, de garder la tête haute est intacte, moi, c‘est ce qui me frappe énormément. Avec mon homologue ministre de la Défense, on a multiplié les contacts évidemment depuis de nombreuses semaines, il y a quelque chose encore de pur et parfait dans la manière dont ils souhaitent se défendre vis-à-vis de cette agression, et il faut le rappeler, on approche bientôt malheureusement des 12 mois, et donc de l’année d’anniversaire de cette agression ici en Ukraine.

STEPHANE CARPENTIER
L'objectif, Sébastien LECORNU, de votre déplacement, c'était de montrer, comme l'a fait Emmanuel MACRON, le soutien de la France à l'Ukraine après ces mois de conflit ?

SEBASTIEN LECORNU
Oui, enfin, c'est plus que de la symbolique ou de la communication, il y a une dimension très concrète, on sort, il y a seulement quelques jours de cela, d'un sommet important à Paris, à l’initiative du président de la République, sur la reconstruction, en quelque sorte, un sommet assez civil, moi, évidemment, ma visite avait une implication beaucoup plus militaire, aide matérielle, échanges de points de vue sur la situation tactique et stratégique, en Ukraine, mais ça nous a permis aussi d’évoquer d’autres sujets, notamment aussi la percée de Wagner en Afrique, et puis, de bâtir aussi un agenda de soutien militaire de la France à l’Ukraine, pour les prochaines semaines et les prochains mois. J’ai des propositions à faire au président de la République d’une part, et puis, d’autre part, vous le savez, on a créé un fonds de soutien assez inédit d’ailleurs, on est le seul pays à l’avoir mis en place, de 200 millions d’euros, le Parlement l’a avalisé, qui permet à l’Ukraine de directement s’approvisionner auprès des industries de défense française. Donc c’était l’occasion aussi de faire un point d’étape important sur ce sujet.

STEPHANE CARPENTIER
Monsieur le Ministre, les Ukrainiens ont besoin d’armes évidemment, on va les aider de quelle façon, avec quoi ?

SEBASTIEN LECORNU
Déjà, il y a un énorme enjeu, c’est de maintenir en condition opérationnelle, comme on dit au ministère des Armées, les matériels qui ont déjà été livrés, c’est le principe de la baignoire, si vous voulez, c’est : vous pouvez toujours la remplir, si vous ne gérez pas le siphon, vous n’arriverez jamais à la remplir ; donc c’est la maintenance par exemple des canons Caesar, qui est un enjeu majeur, pièces de rechange, capacité à former des mécaniciens, bref, ne pas avoir d'attrition sur les matériels qui ont déjà été livrés, ça, c’est absolument clef. La deuxième des choses, c'est évidemment la formation, parce que l'attrition, c'est douloureux à dire, mais elle concerne aussi les soldats et les combattants, avec les pertes, les blessés, les rotations évidemment d'unités combattantes sur le terrain, c'est vrai également en matière de carburant, et c'est vrai en matière de munitions. Et puis, bien sûr, il y a une actualité aussi sur le terrain qui tient beaucoup lieu à la défense sol-air, c'est-à-dire, en clair, les de nombreuses agressions que la Russie mène sur l'Ukraine actuellement sont des agressions sur des objectifs civils, notamment énergétiques… sur lesquels on a besoin de donner des moyens de légitime défense à l'Ukraine, on n’est pas sur des moyens offensifs, agressifs, mais bien sur des moyens défensifs. Donc on l'a fait avec des batteries de missiles Crotale récemment, on l'a fait il y a maintenant plusieurs mois de ça avec Mistral, le Mistral, c'est de la courte portée, le Crotale, pour faire vite, c'est de la moyenne portée, on a évidemment des discussions sur des radars de longue portée, comme les radars de THALES, qu'on appelle GM200, c'est un des dossiers qu'on a fait aboutir lors de ce déplacement ici à Kiev.

STEPHANE CARPENTIER
Les missiles Mamba, on en parle beaucoup, est-ce que c'est dans l'objectif aussi dans le programme à venir ?

SEBASTIEN LECORNU
Ecoutez, on a des discussions avec les Italiens actuellement, il est trop tôt pour se prononcer, Mamba, c'est la couche la plus haute, pour expliquer à nos auditeurs, c'est à peu près l'équivalent des fameux Patriot américains. Le président de la République nous a demandé justement des schémas du possible, mais ce sont des unités aussi dont on a besoin pour protéger le sol et le ciel français, on s'en sert aussi typiquement pour des organisations comme les Jeux olympiques qui vont venir, mais il est trop tôt pour pouvoir dire quoi que ce soit sur ce sujet.

STEPHANE CARPENTIER
Monsieur le Ministre, c'est intéressant ce que vous dites justement, est-ce qu'avec tout ce qu'on aide actuellement, l'Ukraine en particulier, on n’est pas en train de s'affaiblir nous, en France ?

SEBASTIEN LECORNU
Eh non, car grâce au général de Gaulle rigoriste, on doit notre dissuasion nucléaire, et moi, je suis frappé de voir dans le débat français que ce phénomène en tout cas, ce vecteur important de défense, qui est notre voûte de défense centrale, a complètement disparu, quand on dit : vous vous rendez compte, il nous manque 18 canons Caesar, qu'est-ce qu'on va faire si on est attaqué, eh bien, je veux dire, nos intérêts vitaux sont défendus par la dissuasion nucléaire française, donc, non, toutes les sessions, toute l'aide que nous apportons à l'Ukraine, et je peux le certifier à nos auditeurs, le président de la République l'a fait aussi, n'affaiblissent pas notre modèle de défense, c'est d‘ailleurs pour ça aussi qu'on a si peu de pièces d'artillerie en France ou si peu de chars, c'est parce que, aussi, eh bien, certains prédécesseurs avaient diminué les moyens des Armées, partant du principe qu'il y avait la dissuasion nucléaire. Donc aujourd'hui, on a un parc restreint, mais évidemment, on un modèle de défense qui reste robuste.

STEPHANE CARPENTIER
Sébastien LECORNU, évidemment, vous avez rencontré, eu un face-à-face hier avec le leader ZELENSKY, on l'a raconté sur RTL dans RTL Soir, ça s'est passé où, comment, dans quelles circonstances, évidemment, sous haute sécurité, on imagine ?

SEBASTIEN LECORNU
Haute sécurité, beaucoup de dernière minute évidemment puisque les effets de surprise restent la meilleure des sécurités dans un palais effectivement particulièrement protégé avec des scènes qui rappellent bel et bien que c'est la guerre, il n’y a pas de doute, c'est un chef d'Etat en guerre après un discours très direct, moi, j'avais un mandat du président de la République sur 3 ou 4 sujets très, très précis, il m'a reçu avec mon homologue ministre de la Défense, avec lequel je parle régulièrement, ces grands chefs militaires, et ça participe à la solidité, à la fiabilité de la relation entre Kiev et Paris, on se parle très directement et très franchement.

STEPHANE CARPENTIER
Un grand chef militaire. Vous avez vu, vous, un homme déterminé, plus que jamais, aucun signe de découragement ?

SEBASTIEN LECORNU
Non, aucun, vraiment aucun. Mais ni chez lui, ni chez les chefs militaires, ni parmi les quelques citoyens ukrainiens que j'ai pu côtoyer ou que je peux côtoyer pendant le séjour.

STEPHANE CARPENTIER
Dites-nous Monsieur le Ministre, Paris qui soutient l'Ukraine mais qui doit aussi on imagine ménager Moscou et ne pas froisser Vladimir POUTINE. C’est une gymnastique diplomatique qui n’est pas facile à gérer, non, pour un ministre ?

SEBASTIEN LECORNU
En fait, on ne ménage pas Moscou. On continue de discuter que Moscou, ce n’est pas tout à fait la même chose. Et pour la raison que j'indiquais tout à l'heure. Quand on est une puissance nucléaire, ça c'est une généralité depuis le Général de GAULLE, là aussi Emmanuel MACRON s'inscrit dans ses pas, lorsqu'on est une puissance dotée, c'est vrai de la Grande-Bretagne, c'est vrai des Etats-Unis dans l’OTAN, on parle aux autres puissances nucléaires, même lorsqu'on n'est pas d'accord avec elles. Et donc je crois que là-dessus il faut qu'on soit très clair. Ensuite, parfois on lutte contre la rhétorique russe, en la prenant aussi à son propre mot. Quand Vladimir POUTINE dit : l'Ukraine ce n’est pas un problème de frontières, ce n’est pas un problème d'expansion territoriale, pour nous c'est un problème de sécurité. Eh bien il faut le prendre au mot, chiche. Il faut aussi contrecarrer cette rhétorique russe en disant : eh bien, quelles sont vos garanties de sécurité, droit dans les yeux dites-le nous. Donc ça, je pense qu'on ne cède rien, au contraire aux Russes, mais il est vrai que la vocation de la France, moi je le revendique, c'est d'aider ses alliés, l'Ukraine est notre allié, mais c'est aussi discuter avec veux avec lesquels nous ne sommes pas d'accord, c'est aussi la vocation de la France.

STEPHANE CARPENTIER
Vous êtes le ministre français des Armées, de ce que vous savez sur le front en Ukraine, qu'est-ce qui se passe concrètement en ce moment au niveau des combats ?

SEBASTIEN LECORNU
C'est une période assez figée, d'équilibre. La météo explique beaucoup coup cela. On est dans cette fameuse période de la raspoutitsa, vous savez, entre déjà les boues, les températures étant particulièrement douces aussi ici en Ukraine comme en France, au fond la situation est un peu figée, ce qui explique aussi des frappes aériennes, qui est une solution de facilité pour fragiliser, en tout cas tenter de fragiliser les opinions publiques civiles ukrainiennes. Le vrai rendez-vous, on le sait tous, c’est février/mars, dans lequel il y aura des initiatives de part et d'autre, et c'est évidemment cela pour lequel il faut être prêt.

STEPHANE CARPENTIER
Oui, février/mars, ça ferait un an de conflit. Est-ce que vous, vous pouvez imaginer une issue à cette guerre ?

SEBASTIEN LECORNU
De toute façon, le président de la République l’a dit, la Russie, pour des raisons qui tient à l'Etat de droit, à l'ordre international, la Russie est source de désordre et donc on ne peut pas vouloir la victoire d'un pays qui est fondamentalement source de désordre. Il faut que les choses soient très claires. L'Ukraine peut gagner, la réalité c'est que c'est aux Ukrainiens de dire ce que sont les paramètres de la victoire, ce n’est pas à un ministre français de la Défense, c'est toute la complexité du chemin dans lequel nous sommes, et il faut assumer cette complexité.

STEPHANE CARPENTIER
François HOLLANDE disait hier dans un média ukrainien que ce sera le cas, donc il y aura une issue quand sur le terrain la Russie comprendra l'échec de son entreprise meurtrière. En fait, tout dépend de Moscou ?

SEBASTIEN LECORNU
Eh bien, la réalité c'est que c'est un jeu de guerre, enfin, si tant est que ce soit un jeu, mais à deux, donc c'est effectivement entre les deux belligérants que la solution se trouve. Mais je le redis, la Russie ne peut ni ne doit gagner.

STEPHANE CARPENTIER
Le ministre de la Défense invité de RTL Matin en ce jeudi 29 décembre. Merci à vous Sébastien LECORNU.

SEBASTIEN LECORNU
Merci beaucoup.

STEPHANE CARPENTIER
D'avoir été sur RTL. Entretien évidemment qu'on retrouve dès maintenant sur notre site rtl.fr.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 3 janvier 2023

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