Conférence de presse de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur les relations franco-espagnoles et les questions européennes, à Barcelone le 19 janvier 2023.

Intervenant(s) :

Circonstance : Conférence de presse conjointe avec M. Pedro Sanchez, président du gouvernement d'Espagne

Prononcé le

Texte intégral

Emmanuel MACRON

Monsieur le Président du gouvernement, cher Pedro,
Mesdames et Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,


Monsieur le Président, mon cher ami, vous avez tout dit de ce qui est à la fois le contenu et l'esprit de ce traité que nous signons aujourd'hui et qui est une première. C'est le 27ème sommet bilatéral franco espagnol. Mais c'est en effet le premier traité de coopération et d'amitié que nous signons, ce qui peut paraître au fond comme une anomalie de notre histoire, tant il y a de vitalité entre au fond, nos jeunesses, nos entrepreneurs, nos femmes et hommes de culture, nos scientifiques, nos responsables dans tous les secteurs et nous réparons ce faisant une forme d’anomalie. Nous le réparons en lui donnant du sens. Et au fond, le moment que nous vivons, je trouve l'illustre très bien.

Nous nous retrouvons dans un lieu qui est un patrimoine historique, culturel et religieux de cette ville unique que vous avez réinvesti en musée d'art moderne. Et nous faisons ici de la grande politique puisque nous y signons ce traité C’était, je crois, la métaphore parfaite de ce que nous sommes en train de faire. S'appuyant sur une histoire riche, plurielle comme un palimpseste, nous arrivons à inventer des solutions utiles pour nos compatriotes, pour aujourd'hui et pour demain.

Cette décision, nous l'avons prise ensemble, vous l'avez rappelé, à Montauban. Vous nous aviez fait l'amitié de venir en sommet bilatéral le 15 mars 2021 et à Montauban, nous avions pris des décisions importantes. Je vois nos parlementaires qui sont là et qui le savent ô combien avec cette décision, en particulier pour la binationalité qui était tant attendue et qui est entrée en vigueur le 1er avril 2022. Avec aussi un hommage aux combattants de la liberté espagnole et aux centaines de milliers d'exilés républicains espagnols qui se sont installés en France et ont contribué, ainsi que leurs descendants, à la vitalité de notre pays. Et nous avions acté ce traité, ce traité de Barcelone qui s'ancre dans ce contexte, cette histoire et ces liens d'amitié exceptionnels.

En effet, entre nos peuples, il y a toujours eu une histoire très intriquée, presque en quinconce. Parce que si on regarde le temps long, la construction de l'État royal, l'expansion impériale, le moment républicain, nos histoires se sont toujours faites comme cela en regard, jamais totalement synchrones, l'une parfois étant en avance sur l'autre, et réciproquement. Mais cette histoire légèrement désynchronisée nous a toujours fait cheminer ensemble et a nourri, je dois le dire, une fascination réciproque pour les aventures, les combats, la culture et l’histoire que nous avons bâties.

Entre les peuples français et espagnol, il y a aussi le lien entre les responsables politiques et des choix, des coopérations plus récentes qui ont été si importantes. Notre coopération a aussi été forgée, rappelons-le, autour de la lutte conjointe et victorieuse contre le terrorisme et en particulier l'organisation terroriste ETA, qui est un travail commun aujourd'hui réorienté vers la lutte contre les nouvelles filières de terrorisme et où cette coopération intime en termes de sécurité nourrit aussi notre partenariat. Elle figure d'ailleurs en bonne place dans notre traité.

Maintes fois, nous avons pu constater la densité de notre dialogue politique qui couvre à peu près tous les volets de coopération entre nos deux pays. Et le Traité d'amitié et de coopération que nous venons de signer va permettre d'approfondir et de structurer beaucoup de ces chemins. Il a permis à nos ministres de travailler ensemble. Il permet évidemment de rénover notre cadre de coopération de défense. Le cadre existant datait de 1983. Il permet de bâtir des coopérations accélérées en matière d'interconnexion ferroviaire, électrique, gazière, hydrogène. Ces derniers mois ont été féconds en la matière puisque nous avons ensemble bâti BarMar, qui est une innovation importante et renforce la coopération économique.

Le total de nos échanges a avoisiné 80 milliards d'euros l'an passé. Le commerce de l'Espagne avec la France équivaut à ses échanges avec l'ensemble du continent américain, Nord et Sud combinés et donc, nous sommes des partenaires essentiels l'un pour l'autre. Nos deux pays ont une forte présence de filiales d'entreprises de part et d'autre des Pyrénées, contribuant au développement de nos activités. Et donc, avec ce traité, nous allons nous appuyer sur des réunions régulières du forum d'affaires et renforcer des coopérations industrielles qui sont déjà fortes, mais que nous allons accélérer en matière d'hydrogène, de cloud, de microélectronique et bâtir là-aussi de nouveaux projets. Notre coopération dans la recherche et dans l'industrie, pleinement conforme d'ailleurs à l'agenda européen qui est le nôtre, sera aussi renforcée.

En matière d'agriculture, vous l'avez également évoqué. Et puis, en matière également éducative, culturelle, universitaire et de recherche, là aussi, comme nous en sommes convenus lors du sommet de Montauban, nous voilà entrés dans une année de célébration conjointe du cinquantenaire de la mort de PICASSO, ce géant de l'art européen et international. Nous aurons l'occasion tous les deux ensembles de découvrir l'exposition PICASSO-KAHNWEILER tout à l'heure. Dans le cadre du traité d'amitié, nous allons renforcer, ce faisant, la coopération entre nos musées et entre les villes de France et d'Espagne sur les sujets culturels ou de résidence d'artistes qui sont ô combien importantes. Dans le domaine éducatif, nous allons encore plus loin pour renforcer les dispositifs éducatifs bilingues et biculturels franco-espagnols, des mécanismes de filière bilingue et de reconnaissance de nos baccalauréats et dans le domaine de la formation, la mise en réseau de campus de métiers, là aussi ô combien importante.

En matière de sécurité, je le disais, la coopération est exemplaire. Nous allons la renforcer en bâtissant là aussi des coopérations nouvelles pour lutter contre l’ensemble des réseaux et des passeurs. Je serais trop long si je voulais être exhaustif sur l’ensemble de ce que nous couvrons. Mais au fond, nous allons renforcer massivement la relation bilatérale, la structurer, lui donner un cadre nouveau et lui permettre d'être encore plus efficace qu'elle ne l'est aujourd'hui. Celle-ci vient nourrir notre coopération au sein de l'Union européenne. 37 ans après l'adhésion de l'Espagne à la Communauté économique européenne, le constat qui s’impose, c’est celui d'une immense proximité de vues entre nous sur toutes les grandes orientations, la même conception d'une Europe sûre de ses valeurs de démocratie et d'Etat de droit ; celle d'une Europe plus souveraine, porteuse d'un agenda de puissance, mieux armée aussi, dans la concurrence acharnée qui est celle du monde d'aujourd'hui. Une Europe qui a su résister face à la pandémie, au choc de la guerre, à ses conséquences énergétiques et économiques. Et donc, cette communauté de vues, ce traité va aussi la renforcer et ceci intervient dans un contexte où, je dois le dire, ensemble, nous avons, avec l'agenda de Versailles, beaucoup consolidé cette approche commune de la souveraineté européenne, de l'autonomie stratégique européenne et six mois avant que l'Espagne ne préside notre Conseil de l'Union européenne. C'est pourquoi c'est aussi pour nous si important d'avoir ce moment de convergence et de consolidation.

Et donc, nous allons aussi, par cette meilleure coopération, servir notre action commune sur les grands sujets. Vous l'avez rappelé, la guerre en Ukraine et l'agression russe face à laquelle nous avons décidé ensemble, de développer une politique d'aides à l'Ukraine dans tous les domaines, mais aussi une diplomatie préparant la paix et consciente de cette nécessité de bâtir des équilibres durables dans notre territoire. Coopération capacitaire sur le SCAF, par exemple, pour parler des avions de combat du futur, coopération opérationnelle comme nous l'avons eu, et je vous en remercie encore dans le Sahel et comme nous continuerons de la voir à travers la réorganisation de notre action sur le continent africain, mais également sur le plan maritime, qu'il s'agisse de la Méditerranée ou de l'Océan Indien.

Bâtissons aussi une coopération exemplaire en matière énergétique, à court terme, pour continuer de protéger nos populations, nos industries, face aux chocs de l'énergie, pour consolider des politiques d'achats communs sur le plan gazier, pour bâtir également une réforme du marché électrique, vous l'avez rappelé, qui est ô combien importante pour préserver notre compétitivité à moyen long terme ; et puis faire converger nos politiques en matière d'hydrogène, diversification d'import, production sur notre sol d'un hydrogène bas carbone. C'est la même convergence de vues que nous voulons avoir dans le contexte économique qui est le nôtre, pour répondre aux défis posés à la fois par la guerre et ses conséquences, et par la politique dont il faut saluer les finalités, à la fois de compétitivité, de relance d'un agenda de verdissement de son économie, des États-Unis d'Amérique, mais qui n'est pas sans conséquence sur le nôtre. J'ai pu le dire il y a quelques semaines en allant à Washington, si l'Europe ne réagit pas, l'accélération du verdissement de l'économie américaine signifiera la désindustrialisation de notre continent.

Et donc, nous partageons aussi cette volonté de bâtir une plus grande ambition européenne pour répondre à ce triple objectif : la transition climatique et énergétique, l’industrialisation de notre continent et son autonomie stratégique. Pour ce faire, il nous accélérer sur les économies vertes, avoir une vraie stratégie made in europe et réussir à bâtir une politique de simplification, d’investissement, massive avec des instruments très simples, très lisibles pour nos entreprises, utilisant à la fois des financements nationaux et européens, et permettant d’utiliser mieux et plus rapidement certain des financements que nous avons déjà décidé tout en ouvrant de nouveaux chantiers. C’est cette ambition que nous portons à travers ce traité et qui est je le crois au ô combien importante pour l'avenir de notre Europe.

Voilà quelques-uns des axes sur lesquels je voulais insister, mais en m'inscrivant dans le droit fil de tout ce que vous avez dit Monsieur le Président, mon cher Pedro. Au fond, ce chemin franco-espagnol est un chemin d'amitié, d'affinités électives au service d'une histoire qui nous dépasse, de peuples qui le font vivre chaque jour, mais aussi au service d'une ambition européenne, celle d'un continent qui chérit la paix, la prospérité, le choix de justice sociale et de transition climatique qu'il a décidé. Et ces équilibres, ce sont ceux que nous portons. Et donc c'est aussi un choix éminemment politique et nous le faisons ensemble.

Merci de nous accueillir aujourd'hui avec ton Gouvernement, à Barcelone, pour ce traité de Barcelone, dans ce lieu magnifique. Merci des échanges nourris que nous avons pu avoir et surtout merci collectivement de l'action pour le mettre en œuvre que nous mènerons dans les prochains mois et prochaines années entre nos deux pays mais aussi en Europe. Merci.


Journaliste
Monsieur le Président, Monsieur le Premier ministre, merci de prendre nos questions. Une question donc sur le contenu de vos échanges. Vous avez évoqué le besoin de construire une réponse européenne à la concurrence américaine et sans doute à la concurrence chinoise. Dans quelle mesure êtes-vous confiant que vous pouvez rallier l'Allemagne à votre vision et à votre réponse à la concurrence américaine ? Et dans quelle mesure est-ce que l'idée aujourd'hui d'une dette commune est un tabou ou non ? Plus de dette commune européenne, bien sûr.

Emmanuel MACRON
D'abord, je vais commencer par la fin. Ce n'est pas un tabou parce qu'on a décidé ensemble en juillet 2020. Et donc ce que nous avons fait face à la pandémie, c’est décider d'émettre de la dette nouvelle sur nos priorités définies pour financer notre politique. Donc la révolution que nous avons conduite ensemble, et d'ailleurs, nous avions là aussi les mêmes positions à lever ce tabou si tant est qu'il ait pu exister. Elle a aussi clarifié les choses parce que nous l'avons levée pour les politiques qui étaient à venir et faire face à la crise. Donc cela existe. Et d'ailleurs, ça a permis de financer certains des instruments que nous pouvons et voulons utiliser mieux et plus rapidement pour faire face au défi qui est le nôtre aujourd'hui. Moi, je suis très confiant sur les semaines et les mois qui viennent parce que, et nous aurons l’occasion de l’évoquer avec le Chancelier SCHOLZ et une partie du gouvernement allemand dès dimanche, et je sais que le président SÁNCHEZ l’évoque aussi avec le Chancelier SCHOLZ, et nous avons beaucoup d’intimité stratégique.

Au fond, nous sommes tous conscients de quelques éléments très simples. Notre Europe est très claire dans ce contexte de guerre et elle soutient l'Ukraine, avec beaucoup de force et elle a sanctionné la Russie, vite, de manière coordonnée et toujours unie. Mais notre Europe est en même temps, même si nous sommes unis avec tous les alliés, le continent qui est le plus touché par les impacts de cette guerre, et en particulier par une montée des coûts de l'énergie, ce qui touche notre compétitivité, plus que d'autres alliés. Ensuite, et nous nous en félicitons, je le disais, les États-Unis d'Amérique ont décidé d'une politique très volontariste, accélérant la décarbonation de leur économie. Néanmoins, celle-ci a des effets sur l'intégration de nos chaînes de valeur et sur des grands projets que nous étions en train de développer. Et donc, que devons-nous faire ? Quel a été le mandat que nous avons donné en décembre dernier ? Je le dis ici avec beaucoup de force parce que c'est aussi ce que nous avons poussé à Washington quelques semaines plus tôt. Premièrement, négocier avec les États-Unis d'Amérique des régimes d'exemption pour essayer d'obtenir la même chose que le Canada ou le Mexique et préserver nos chaînes de valeur intégrées. Deuxième chose, préserver les grands projets que nous avons en matière d'hydrogène, en matière de batteries électriques, que nos deux pays d'ailleurs portent dans beaucoup des projets communs que nous finançons avec l'Europe et avec notre argent national, de permettre que ces projets quand ils sont menacés par une concurrence, si je puis dire, de subventions, qu’on puisse les rattraper en rééquilibrant les choses. Et puis le troisième élément, il nous faut notre réponse, et il faut en quelque sorte une forme de réponse des technologies vertes et des technologies propres de demain pour notre Europe, c’est-à-dire sur les véhicules électriques, les batteries, les composants de batteries, l'hydrogène, la transformation de l'acier, tout ce qui est fondamental pour que notre pays puisse continuer d'être un espace de prospérité qui finance son modèle social et qui répond aux exigences climatiques, que nous puissions financer ces projets.

Et donc pour ce faire, c'est le mandat que nous avons donné à la Commission, dans les prochaines semaines, nous allons devoir rallier le maximum de gens pour avoir des instruments simples et rapides, en tout cas, aussi simple, rapide et lisible que les mécanismes de crédits d'impôts américains. Avoir à peu près le même niveau de réponse budgétaire, et ne pas fragmenter l'Union européenne et la zone euro, c’est-à-dire nous assurer que ces réponses, elles ne sont pas inégalitaires entre les pays, mais que nous gardons l'unité de notre marché unique et de nos marchés uniques européen. Et donc cela va nous conduire à mobiliser de l'argent national, mais qu'on doit peut-être simplifier, mais aussi de l'argent européen, d'accélérer l'utilisation d'un argent européen qu’on a déjà été levé sur le marché par cette dette commune, de peut-être mobiliser des garanties que nous voulons mobiliser ensemble, comme on a su le faire pendant la pandémie, et donc d'être innovant et de savoir bâtir très rapidement un consensus pour apporter ces réponses. Voilà ce que nous voulons faire et ce que nous allons faire. Il n'y a pas de tabou et il faut bâtir un compromis, c'est exactement ça l'histoire de l'Europe. Simplement, c'est le moment, et je crois que nous sommes l'un et l'autre conscients sur le fait qu'on doit réagir de manière très volontariste dans le premier trimestre parce qu’on veut donner ensemble un message très clair à nos entreprises et à nos investisseurs.

Journaliste
Bonjour messieurs les présidents, au nom de la presse espagnole. J’avais des questions pour tous les deux. Je voudrais vous demander s'il y a eu des progrès pour réouvrir les passages frontaliers fermés entre l'Espagne et la France. Et si Monsieur MACRON ne pense pas que cette fermeture est une action européenne, anti-Schengen. Et à propos des interconnexions, Président MACRON, est-ce que la France va encourager le corridor méditerranéen ? Et puis, je voudrais parler également du marché électrique dont vous avez parlé tous les deux. Est-ce qu'il y aura un front commun, une proposition commune des deux pays ? Et que va faire la France par rapport au mécanisme ibérique du gaz et son extension également après les propositions que nous avons entendues dans les rues de Barcelone ? Est-ce que vous partagez ce qu'a dit le président de la Generalitat en ce sens que le processus pour l'indépendance n'est pas terminé ?

Emmanuel MACRON
Merci pour votre question. D'abord sur les points aux frontières qui sont fermés, je veux ici dire que ce sont des organisations qui ont été retenues dans le cadre de Schengen, et conformément aux accords de Schengen, et qui sont prévues par ces accords, ce sont des procédures exceptionnelles qui se justifient par les circonstances que nous avons pu faire à la frontière espagnole et italienne, en particulier comme vous le savez, après les attentats que la France a pu subir, y compris l'attentat de Nice plus récemment, qui était lié à une personne en situation de migration clandestine qui était passée cette fois-ci par l'Italie. Donc nous respectons scrupuleusement Schengen auquel nous tenons, parce que c'est un cadre de coopération qui a démontré son efficacité et correspond aussi à nos valeurs. Dans ce contexte-là, comme le président SANCHEZ, notre volonté est de pouvoir changer les choses et, à termes, de les lever en améliorant la coopération et l'efficacité de notre lutte commune contre, au fond, les groupes de passeurs et les organisateurs d'immigrations clandestines. Parce que nos pays vivent ce phénomène et en particulier pour la France, par ces mouvements qui peuvent remonter par l'Espagne. C'est un phénomène qui a touché beaucoup de régions et qui est problématique. Et donc nous avons lancé ensemble aujourd'hui ce groupe de travail, et nos ministres de l'Intérieur, je les en remercie, vont l'animer, pour pouvoir bâtir ces solutions très opérationnelles qui permettront de lever le sujet, là aussi toujours dans le cadre de Schengen. Sur le corridor ferroviaire, je veux vous redire ici l'engagement de la France et notre volonté d'avancer, là aussi suite au sommet de Montauban, la France avait reconfirmé les investissements qui étaient les nôtres sur justement le corridor ferroviaire méditerranéen et en particulier les liaisons ferroviaires entre nos deux pays qui bénéficient aussi, je le rappelle, de financements européens. Et nous poursuivons ce chemin avec beaucoup de clarté.

Sur le marché électrique enfin, je souscris à ce qui a été dit par le Président du gouvernement espagnol, nous avons une vision qui est très proche et donc c'est à la Commission, comme vous le savez, de faire ces propositions. Je comprends qu'elle va les faire au début du mois de mars. Mais nous avons la même position sur une réforme structurelle du marché électrique. L'Europe a décidé d'un mécanisme ad ’hoc qui est ce qu'on appelle le mécanisme ibérique mais qui est en quelque sorte pour un temps. Ce qu'il nous faut faire, et c'est l'intérêt d’ailleurs de nos pays, comme plusieurs de nos collègues, c'est une réforme en profondeur du marché de l’électricité qui permettra que nos compatriotes comme nos entreprises paient un coût de l’électricité qui corresponde aux coûts de production et qui ne soit plus dépendant d’un ordre de mérite, si je puis dire, de source d’énergie qui ne correspondent pas aux réalités que celles de nos marchés. Cette réforme, nous l'avons lancée, on l'a poussée ensemble. Nous sommes très volontaristes. Nous voulons qu'elle puisse s'achever cette année pour changer le marché électrique. Donc, nous avancerons de concert à la fois sur l'ambition de cette réforme, elle doit la réformer, et sur son rythme. Il faut que cela aille vite et que cela soit effectif cette année.

Journaliste
Monsieur le Président du Gouvernement d'Espagne, bonjour. Monsieur le Président de la République, bonjour également. Ma question s'adresse à vous Monsieur MACRON. En ce jeudi, la mobilisation contre la réforme des retraites en France est importante, massive même dans certaines villes. Est-ce le signe, comme le disent certains de vos opposants, que vous n'avez pas su convaincre l'opinion ? Et par ailleurs, que dites-vous aux Français aujourd'hui qui sont dans la rue, qui manifestent et à certains d'autres qui réclament désormais un référendum sur la réforme des retraites ? Merci beaucoup.

Emmanuel MACRON
Merci beaucoup. D'abord je pense qu'il est bon et légitime que toutes les opinions puissent s'exprimer, c'est le principe même d'une démocratie et qu'en vertu de notre Constitution, le droit de manifester puisse s'exercer comme il s'exerce dans toutes les démocraties de notre continent et ailleurs. Et je fais confiance aux organisateurs de ces manifestations pour que cette expression légitime de désaccord puisse se faire sans créer trop de désagréments pour l'ensemble de nos compatriotes et évidemment, sans débordements, ni violence ni dégradations. Je pense qu'il y a, comme vous le dites dans une démocratie, des règles et un bon fonctionnement. Il faut que les choses soient dites au moment où les choix démocratiques sont faits. Et à l'élection présidentielle qui s'est tenue, somme toute, il n'y a que quelques mois et aux élections législatives qui se sont tenues, y compris qu'il y a quelques mois, les choses ont été dites clairement. Elles ont ensuite été négociées dans un temps que nous avons laissé avec les forces syndicales et patronales. Nous rentrons maintenant dans le temps de la proposition du Gouvernement et elle va donner lieu à un travail démocratique parlementaire qui permettra à toutes les forces politiques, à l'Assemblée et au Sénat, de s'exprimer, d'enrichir le projet et de pouvoir aller au terme d'une réforme qui est une réforme qui a donc été démocratiquement présentée, validée, qui est une réforme surtout juste et responsable. Et il suffit de regarder partout ailleurs en Europe et de voir que la France s’est un peu décalée et que si nous voulons être justes entre les générations et sauver notre système par répartition, nous devons faire cette réforme dans des pays qui vivent de plus en plus longtemps, où nous avons créé des systèmes justes et forts, qui reposent sur l'égalité entre les générations à des moments où vous avez de moins en moins d'actifs et de plus en plus de retraités. Si vous voulez que le pacte entre les générations soit juste, il faut procéder à cette réforme. Et donc nous le ferons avec respect, esprit de dialogue mais détermination et esprit de responsabilité.

Journaliste
Bonsoir. Merci. J'insiste, je reviens sur ce que vous disiez du process, Président, à savoir quelque chose que vous n'avez pas évoqué, la position du président de la Generalitat au moment des hymnes nationaux. Est-ce que vous pensez que c'est un manque de respect indépendamment des différentes questions qui ont pu être évoquées pendant le sommet et qui a été présenté par le Président, également le caractère officiel du Catalan ? Ça serait une question posée par le Président MACRON. Est-ce que vous soutenez la demande espagnole pour que la langue catalane puisse devenir une langue utilisée aux institutions européennes ? Et puis, encore un autre élément. L'Espagne et la France ont un problème pratiquement parallèle, à savoir la montée de l'extrême-droite. Dans d'autres réunions, vous avez échangé des points de vue à ce propos, est-ce que vous l'avez fait aujourd'hui ? Et pour le Président SÁNCHEZ, à propos de Castilla-y-Léon et tout ce qui se passe là-bas, le gouvernement de Castilla-y-Léon a dit qu'il n'acceptait pas la mise en demeure qui avait été approuvée en Conseil des ministres mardi dernier. Donc, en tant que Président du gouvernement d'Espagne, qu'allez-vous faire, quelle doit être votre réaction ? Et le Président MACRON, la droite conventionnelle qui gouverne dans le cadre de gouvernements régionaux, qu'en pensez-vous, qui gouverne donc avec l'extrême-droite, donc ces pactes qui existent en Espagne, qu'en pensez-vous ? Alors, Vous savez que nous avons établi un accord pour les questions. Le PSOE, au Parlement européen a voté avec l'extrême extrême-droite contre cette condamnation du Maroc à cause du Qatargate. Qu'avez-vous à dire en tant que président espagnol ?

Emmanuel MACRON
Je vais faire 3 remarques pour répondre à vos questions. La première — vous me pardonnerez de me réfugier derrière un principe simple qui consiste à ne pas commenter la vie politique intérieure de mes amis et je pense que c'est une règle pour vivre heureux dans la vie, surtout dans les postes qui sont les nôtres. Le deuxième élément, c'est que nous vivons tous avec une histoire, avec des histoires qui ont forgé nos États nations et des spécificités linguistiques, culturelles, politiques. Et la France n'est pas exempte de ces tensions sur plusieurs de ses régions et de ses territoires. Et je pense que la bonne manière de les régler, de les regarder — puisque vous demandiez de manière plus générique à mon avis, c’est d’avoir une politique de reconnaissance et de rester dans le strict cadre des constitutions démocratiquement choisies. C’est ce que nous veillons à faire pour notre pays. Je crois que c’est un principe. J’ai entendu à peu près la même chose de la part du président SÁNCHEZ, c'est la reconnaissance, le respect. Mais on garde le cap constitutionnel qui est démocratiquement choisi. Si nous n'avons pas dans nos pays des Constitutions qui se sont imposées. Enfin, sur la question des extrêmes droites en Europe, je ne ferai pas de commentaires sur évidemment la vie politique intérieure espagnole, je le disais, mais je parle de manière générique. Je fais quand même partie des gens qui pensent que l'extrême-droite, ça a un nom. C'est donc une réalité politique et ce n'est pas la même chose que le reste. Et je trouve qu'il y a une confusion des esprits qui s'installe par pragmatisme diraient certains, par glissements ou faiblesse je dirais plutôt. L'extrême-droite, nous savons la qualifier culturellement, politiquement, historiquement. L'extrême-droite, c'est le nationalisme, pas le patriotisme. Le nationalisme, c'est la haine de l'autre pour pouvoir exister soi-même. Moi je suis patriote et européen. Je ne suis pas nationaliste. Pour être un patriote français, je n'ai pas besoin de faire la guerre à l'Allemagne ou à l'Espagne. Un nationaliste, oui, souvent. L'extrême droite, ce sont des gens qui pensent que ce n'est pas l'État du droit qu'il faut changer en menant des politiques, c'est l'Etat de droit qu'il faut changer. Et nous le voyons d'ailleurs dans les expériences d'extrême droite partout à travers l'Europe : la liberté des journalistes, la liberté universitaire et académique. L'indépendance des magistrats est menacée par l'extrême droite et l'extrême droite dans son histoire, parfois dans certaines de ses composantes, a un rapport à l'antisémitisme, au racisme, à la xénophobie. Je ne suis pas historien et je ne suis pas sans doute complet dans cette définition. Elle est pragmatique. Je crois qu'elle correspond à peu près à la réalité historique et contemporaine. Alors on peut décider qu'on va accompagner un mouvement progressivement de normalisation de l'extrême droite parce que ça arrange de faire des accords. Moi, je crois que ce n'est pas bon, parce que quand on transige avec l'histoire, les valeurs et les principes, on finit très souvent malheureux. Donc moi, je ne fais pas partie des gens qui pensent qu'on peut transiger avec l'extrême droite. Après, une fois que j'ai dit ça, l'extrême droite est là, démocratiquement, dans nos pays et dans le continent européen. C'est une deuxième chose. C'est un fait politique. Face à un fait politique, on ne fait pas de morale, on agit politiquement. Si l'extrême droite monte dans nos pays, nos démocraties en Europe, c'est parce qu'elle arrive à convaincre des femmes et des hommes. Et donc, c'est parce que d'abord, on n'arrive pas à rappeler cette histoire et ces spécificités de l'extrême droite. C'est sans doute aussi qu'il nous manque quelques éléments de réponse. Premièrement, nous devons mener tous dans nos Gouvernements des transitions qui conduisent nos sociétés, nos économies vers la modernité, créer des emplois dans un monde ouvert où il y a la transition énergétique, tout ça crée beaucoup de peur et un besoin en quelque sorte de retrouver des repères. Et donc, je pense qu'il nous faut, nous, démocrate, progressiste - vous voyez comment vous les qualifiez - je dirais, toutes les formations politiques qui sont dans le champ démocratique et républicain, qui ne sont pas à l'extrême droite, doivent savoir apporter des réponses qui permettent : proposer un avenir possible et qui rassurent et il ne faut pas laisser à l'extrême droite, en quelque sorte, le monopole des permanences qui deviennent des nostalgies. La deuxième chose, c'est qu'il nous faut retrouver de la capacité à protéger mieux sur le plan sécuritaire, sur le plan économique, industriel, sans doute les classes populaires et les classes moyennes. C’est parfois donc quand nous n'arrivons pas à avoir des résultats suffisamment vite et fort et à convaincre qu'on a nos compatriotes qui se tournent vers l'extrême droite, parfois pas par conviction profonde mais parce que nous vivons cela. Et donc, c'est pour ça que je suis pour avoir une politique beaucoup plus forte sur ces matières-là, traiter en quelque sorte la cause de ces angoisses au niveau national et au niveau européen et apporter au fond une réponse très concrète. Et puis enfin, je pense que nous ne devons pas oublier de défendre la démocratie et l'État de droit. Et en quelque sorte, on s'était peut-être habitué ces dernières années et ces dernières décennies, à ce que ce soit un acquis. Ce n'est pas vrai, c'est fragile et regardez plusieurs pays en Europe en quelques années, quelque chose qui paraissait acquis : une justice indépendante, une presse libre, des universités qui étaient totalement… peut-être remis en cause comme un rien. Donc, c'est un combat et c'est un combat face à l'illibéralisme contemporain qui est poussé par les extrêmes, l'extrême droite, et par cette montée en quelque sorte de ce que j'appellerais une confusion des esprits. Donc oui, je crois qu'il faut être intraitable dans cette matière, mais intraitable en en tirant les conséquences pour nous-mêmes, c'est-à-dire en en tirant les conséquences en termes d'efficacité politique, de revitalisation du champ politique, démocratique et républicain, et donc en revigorant notre capacité à faire sur le plan national et européen.


Source https://es.ambafrance.org, le 24 janvier 2023

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