Interview de M. Roland Lescure, ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, à France 2 le 10 février 2026, sur les chiffres du chômage pour le quatrième trimestre 2025, Amélie de Montchalin à la tête de la Cour des comptes et la préférence européenne en matière industrielle.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Roland Lescure - Ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique ;
  • Gilles Bornstein - Journaliste

Média : France 2

Texte intégral

GILLES BORNSTEIN
Les chiffres du chômage pour le quatrième trimestre 2025 viennent de paraître : plus 0,2. On n'arrive pas à gagner ce combat ?

ROLAND LESCURE
On l'a très largement gagné depuis huit ans, on est sur un taux d'emploi qu'on n'a jamais eu, mais l'année dernière, ça s'est ralenti. C'est un avertissement, et ça montre qu'il faut continuer à se battre pour que la croissance soit au rendez-vous, pour que le coût du travail soit limité, pour que la compétitivité de l'économie, notamment de l'industrie française, soit affirmée. C'est un combat de tous les jours, le chômage. On a, je pense qu'on peut le dire, remporté le combat contre le chômage de long terme. Il y a un vrai défi encore, c'est le chômage des jeunes. Il faut qu'on se batte - on l'a fait avec l'apprentissage - pour que les jeunes se retrouvent plus vite, plus fort sur le marché du travail, qu'ils puissent travailler. Il faut leur donner des jobs.

GILLES BORNSTEIN
Le président de la République va nommer Amélie DE MONTCHALIN à la tête de la Cour des comptes. Il n'y a pas un petit conflit d'intérêts ? Elle va être chargée de juger, voire de critiquer les budgets qu'elle a conçus ?

ROLAND LESCURE
Non. Amélie DE MONTCHALIN, d'abord, elle est extrêmement compétente, et tout le monde le reconnaît d'ailleurs, sur tous les bancs à l'Assemblée, de l'extrême droite à l'extrême gauche, en passant par évidemment ceux qui ont voté le budget. Elle est jeune, et j'allais dire c'est tant mieux, elle va apporter une énergie dont peut-être la Cour des comptes a besoin. Et puis je pense que, vraiment, c'est quelqu'un qui saura gouverner, si je puis dire, cette institution en toute indépendance. Ce genre de procès, je les vois bien poindre, ils sont, je pense, déplacés en ce qui la concerne ça, je la connais bien, on a travaillé ensemble depuis quelques mois, mais on a surtout travaillé ensemble depuis huit ans.

GILLES BORNSTEIN
C'est une question de personne. La Cour des comptes livre des avis sur le budget, et là, elle devra livrer un budget... des avis sur des budgets qu'elle a elle-même conçus. C'est bizarre.

ROLAND LESCURE
Et vous le savez, son prédécesseur…

GILLES BORNSTEIN
Pierre MOSCOVICI.

ROLAND LESCURE
…Avait été ministre de l'Économie et des Finances dans le passé. Je pense que c'est un gage de compétence. Moi, je ne remets en aucun cas en cause son indépendance, elle l'a montré dans le passé, elle a été ambassadrice de la France auprès de l'OCDE, et je suis intimement convaincu qu'elle va continuer à le montrer. C'est une très bonne nouvelle, pour la Cour des comptes, pour la France, et pour elle évidemment, et pour nous tous.

GILLES BORNSTEIN
Longue interview du président de la République, parue il y a quelques minutes, sur le site du Monde en particulier, où on croule sous la dette, et pourtant le Président veut encore que l'Europe s'endette.

ROLAND LESCURE
Non, il veut surtout que l'Europe affirme sa puissance et son indépendance. On est dans un monde nouveau, on est en train de basculer, l'ordre mondial est en train de basculer. On savait avec la Russie, on sait avec la Chine, et la relation avec les Amériques, les États-Unis, est sans doute plus difficile qu'elle n'a été depuis 250 ans. Et face à ça, il faut que l'Europe affirme sa puissance, son indépendance. Donc ce qu'il dit, c'est oui, sur des sujets de souveraineté que sont la défense, que sont l'énergie - on va y revenir j'espère -, que sont l'industrie, que sont le quantique, que sont l'intelligence artificielle, l'Europe doit être indépendante, et pour ça, elle doit se financer en commun, pour faire en sorte que ces choses-là, qui sont des biens communs, on les fasse ensemble.

GILLES BORNSTEIN
Et nos partenaires sont d'accord pour ça ?

ROLAND LESCURE
Ça fait partie des discussions qu'on a.

GILLES BORNSTEIN
Ce qui veut dire non ?

ROLAND LESCURE
Non, ça veut dire que depuis huit ans…

GILLES BORNSTEIN
Ça veut dire que ce n'est pas gagné ?

ROLAND LESCURE
Ça veut dire que depuis huit ans, le président de la République a très souvent, j'allais dire tout le temps, eu de l'avance sur ces grands débats. Il a parlé de souveraineté européenne avant tout le monde, il a parlé de préférence européenne avant tout le monde, maintenant tout le monde en parle, donc il faut continuer à se battre. L'endettement commun, il a eu lieu pendant la Covid, c'était grâce à la France, grâce à lui, et je pense qu'il faut aujourd'hui…

GILLES BORNSTEIN
Et Angela MERKEL.

ROLAND LESCURE
Oui, mais qu'il avait convaincu, tout le monde le reconnaît. Et c'est vrai qu'Angela MERKEL avait fait un saut quantique pour l'Allemagne en acceptant cet endettement commun. Le président de la République le dit aussi dans cette interview, il y a une entente franco-allemande bien meilleure qu'elle l'a été par le passé, notamment avec le Gouvernement précédent. Ça, c'est un bon signe. Donc il faut qu'on travaille ensemble pour trouver des compromis, c'est comme ça que l'Europe avance, et je suis persuadé qu'on va le faire. Et il faut le faire plus vite que d'habitude, parce que là, le temps n'attend pas.

GILLES BORNSTEIN
Alors, il dit qu'il faut protéger notre industrie. Comment ? Je vous le demande. La présidente de la Commission voudrait instaurer une préférence européenne ? Est-ce que c'est ça, le chemin, en quoi ça consisterait ?

ROLAND LESCURE
En tout cas, là, c'est une sacrée révolution. Que la présidente de la Commission parle de préférence européenne... On était les seuls à le dire, et elle le dit, vous le dites, dans les mots depuis décembre.

GILLES BORNSTEIN
Alors que le chancelier n'est pas très chaud.

ROLAND LESCURE
On a gagné la bataille des mots. Maintenant, la Commission affirme qu'il faut une préférence européenne. Il faut gagner la bataille des actes. Il faut que ça se montre de manière concrète.

GILLES BORNSTEIN
Ça, ça serait quoi ? Concrètement, ça serait quoi ? Les appels d'offres réservés à des entreprises européennes ?

ROLAND LESCURE
Ça veut dire de manière concrète que quand vous faites des aides publiques à des entreprises, vous souhaitez qu'une partie de la production, 60-70%, soit faite en Europe. On reste une économie ouverte, mais il faut que ce qu'on appelle la valeur ajoutée soit made in Europe, made in France.

GILLES BORNSTEIN
C'est du protectionnisme européen, ce n'est pas un gros mot ?

ROLAND LESCURE
C'est de la protection, en fait.

GILLES BORNSTEIN
C'est un gros mot, protectionnisme européen ?

ROLAND LESCURE
On assume le fait que le monde aujourd'hui est un monde plus compétitif que jamais, qu'il faut qu'on puisse l'affirmer, mais on doit rester une puissance d'ouverture. On sera peut-être les seuls à l'être, mais moi, je suis persuadé que si on veut - pour simplifier - la paix dans le monde, ça serait déjà beaucoup ces temps-ci, mais aussi une Europe prospère qui se développe en harmonie avec ses partenaires qui sont de plus en plus des adversaires, il faut être très ferme sur la protection et rester ouvert. Et c'est ce qu'on fait, je pense, dans des secteurs stratégiques comme l'acier, comme l'automobile, comme la chimie. C'est ce que le Président affirme aujourd'hui.

GILLES BORNSTEIN
Nous sommes coincés, dit le Président, entre les États-Unis et la Chine. Hier, le Commissaire général au Plan, Clément BEAUNE, a proposé d'instaurer des droits de douane de 30% sur tous les produits et services venus de Chine. Est-ce que le Gouvernement français y est favorable ?

ROLAND LESCURE
Écoutez, je dirais que c'est un modèle à taille unique, là, où on frappe tout de manière uniforme. Moi, je suis plutôt sur le surmesure. Il y a des secteurs dans lesquels il faut frapper fort : la chimie, l'automobile, les industries vertes, le solaire. Vous savez qu'on va publier, avec le Premier ministre, la programmation pluriannuelle de l'énergie. L'énergie, c'est l'arme ultime de la souveraineté.

GILLES BORNSTEIN
Mais pas tout ? D'accord, mais Clément BEAUNE dit : " L'industrie française est en danger de mort. En danger de mort, on ne pourra pas gagner ce combat... " Qu'en pense l'ancien ministre de l'Industrie que vous êtes ?

ROLAND LESCURE
Je vais vous donner un exemple sur lequel ça ne fonctionne pas. Les téléphones portables, on n'en produit pas en Europe. On les importe tous de Chine.

GILLES BORNSTEIN
Le Président le dit dans l'interview.

ROLAND LESCURE
On est d'accord, ça tombe bien.

GILLES BORNSTEIN
Vous avez les bons auteurs.

ROLAND LESCURE
Si on augmente de 30 % nos téléphones portables, on paiera 30% de plus notre portable…

GILLES BORNSTEIN
Sans qu'on en fabrique un de plus.

ROLAND LESCURE
Voilà, pas de fabrication de portable pour autant. Moi, je pense que c'est important que ce débat soit dans l'atmosphère, que le Commissaire au Plan puisse dire : " Attention, on est aujourd'hui face à un déficit de compétitivité qu'on n'a jamais connu avant. "

GILLES BORNSTEIN
Mais on entend que ce n'est pas la proposition du Gouvernement français.

ROLAND LESCURE
Non, je pense qu'il faut faire du sur-mesure dans des secteurs particuliers qui sont au coeur de la souveraineté.

GILLES BORNSTEIN
Il nous reste trente secondes. Vous avez parlé de la feuille de route énergétique de la France. On a compris que le renouvelable allait continuer, mais qu'il n'y aurait pas de nouvelles éoliennes terrestres, c'est ça ?

ROLAND LESCURE
Alors, on va privilégier ce qu'on appelle la remotorisation. Ça veut dire qu'on va remplacer les éoliennes d'une taille par des éoliennes plus importantes. On peut dans certaines régions, où en fait il n'y en a pas, où il y en a peu, en mettre. Ce qui est essentiel de comprendre, c'est que l'énergie, c'est l'arme ultime de la souveraineté. Et quand j'entends Marine LE PEN nous critiquer sur ce point, alors qu'elle a été financée par la Russie pendant des années, qu'elle considère aujourd'hui que les États-Unis sont un espace de liberté et d'énergie... Moi je suis persuadé qu'on fait le bon choix, c'est celui de la souveraineté, de l'indépendance et de l'autonomie. Ça passe par de l'énergie décarbonée, made in France, made in Europe, et on va le faire, n'en déplaise à Madame LE PEN.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 11 février 2026