Interview de M. Édouard Geffray, ministre de l'éducation nationale, à France 2 le 21 avril 2026, sur la baisse de la démographie et la répercussion sur les élèves, les écoles et les enseignants, la réduction du budget de l'éducation nationale et la mise en place d'un protocole de signalement pour les violences envers les enfants dans le milieu scolaire et périscolaire.

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Média : France 2

Texte intégral

GILLES BORNSTEIN
Bonjour Édouard GEFFRAY,

ÉDOUARD GEFFRAY
Bonjour,

GILLES BORNSTEIN
Le procès du meurtrier d'Agnès LASSALLE s'ouvre aujourd'hui à Pau. Qu'est-ce que le ministre dit aux profs qui, parfois, craignent, ont peur d'aller travailler le matin ?

ÉDOUARD GEFFRAY
Je leur dis d'abord l'unité de l'institution. En l'occurrence, l'unité autour de la famille de Madame LASSALLE et de Monsieur VOIRIN. Vous vous souvenez, comme moi, de ce drame il y a trois ans qui avait bouleversé la communauté éducative. Plus que jamais, la communauté éducative est unie. Vous savez, je le dis souvent, mais l'éducation nationale, c'est comme un corps. Et si vous touchez une partie, vous avez tout le corps qui réagit. Et je leur dis aussi, évidemment, qu'on se bat collectivement pour faire reculer la violence. Vous savez qu'on fait énormément de contrôles aux abords d'établissement pour détecter les armes blanches. On en a fait 20 500 en un an, quand même. On a retrouvé, pas loin de 1 000, de 1 000 armes blanches, au moins 800.

GILLES BORNSTEIN
1 000 couteaux ?

ÉDOUARD GEFFRAY
800 armes blanches, oui. Couteaux, cutteurs, etc., en un an, sur 20 500 contrôles. 20 500 opérations de contrôles. Donc, c'est plusieurs centaines de milliers de lycéens et de collégiens.

GILLES BORNSTEIN
1 000 sur 20 000, c'est quand même beaucoup.

ÉDOUARD GEFFRAY
Ça fait beaucoup, oui. 800 sur 20 000, ça fait beaucoup. Je suis d'accord avec vous. Et donc, tout l'enjeu pour nous, c'est de multiplier les contrôles. Et puis, bien sûr, de travailler aussi sur l'éducation. Parce que le premier problème, c'est quand même que le couteau ne sorte pas de la maison. Et donc, c'est de travailler avec les familles, avec les parents, avec les élèves, pour bannir cette espèce de pratique totalement inacceptable qui fait que certains jeunes, aujourd'hui, se promènent armés.

GILLES BORNSTEIN
Vous avez marqué l'opinion, il y a quelques jours, en annonçant une vague sismique. C'est votre terme de réduction du nombre d'élèves. 1,7 million en moins en 10 ans, dont 900 000 en primaire. Moins d'élèves, moins de classes. Je suppose, combien de classes vont-elles fermer à la rentrée prochaine ?

ÉDOUARD GEFFRAY
Alors, à la rentrée prochaine, on ne sait pas encore puisque c'est actuellement en co-définition dans les départements. Moi, je voudrais revenir sur deux choses. La première, d'abord, c'est qu'il est temps que nous sortions collectivement du déni démographique. Ça fait 10 ans que notre démographie baisse. On est parti pour au moins 10 ans. Vous l'avez dit, c'est 1,7 million d'élèves. Alors, il faut juste rapporter ça au nombre d'élèves. C'est-à-dire que c'est quand même 14 % d'élèves en moins, en l'espace de 10 ans qui vont nous arriver.

GILLES BORNSTEIN
Qu'est-ce que vous voulez dire par sortir du déni ?

ÉDOUARD GEFFRAY
Je pense que pendant très longtemps, on s'est dit : "Non, mais ce n'est pas grave, ça va revenir, c'est pour plus tard, etc."

GILLES BORNSTEIN
Le président de la République a décrété le réarmement démographique. Ça ne se décrète pas.

ÉDOUARD GEFFRAY
Peu importe, mais ce qu'il faut, c'est qu'on ait une vision à long terme. Parce que moi, si vous voulez, les enfants qui sont en juin maternel, ils vont passer le bac dans 15 ans. Et quand ils vont passer le bac, il y aura 25 % d'élèves en moins à passer le bac avec eux. C'est ça que ça veut dire. Et donc, ce qu'il faut maintenant, une fois qu'on sait ça, et moi, j'ai fait faire cette étude de 10 ans pour que tout le monde ait les mêmes éléments, il faut qu'on travaille ensemble pour en faire à la fois une opportunité et puis en même temps, en tirer les conséquences. Parce que quand vous n'avez plus d'enfants dans certains endroits, il faut en tirer les conséquences. Donc, on lance les travaux avec une méthode aussi un peu différente. C'est-à-dire qu'on va partir vraiment du terrain et de la projection de ce que doit être un cadre scolaire pour construire, derrière, tous nos schémas, si je puis dire, en termes d'emploi, en termes de budget, etc. Il faut un peu changer de braquet si on veut faire face à la situation.

GILLES BORNSTEIN
Ça veut dire quoi ? Il y aura des suppressions de classes ? Il n'y en aura pas ? Il y aura des profs en moins ?

ÉDOUARD GEFFRAY
Oui, bien sûr. Pour cette année, dans le public, il y a 3 200 suppressions de postes à la rentrée scolaire.

GILLES BORNSTEIN
Pour la rentrée scolaire ?

ÉDOUARD GEFFRAY
2026.

GILLES BORNSTEIN
Septembre prochain.

ÉDOUARD GEFFRAY
Voilà. Si on avait dû suivre la démographie, si on avait suivi la démographie, on aurait dû en supprimer 9 000.

GILLES BORNSTEIN
D'accord.

ÉDOUARD GEFFRAY
On n'a pas fait ça. On a supprimé 3 000 parce qu'il faut tenir compte de ce qui se passe. Donc, à partir de là, vous avez des ouvertures de classes, des fermetures de classes. Ça vous donne à peu près le ratio du nombre de classes qui peuvent fermer.

GILLES BORNSTEIN
Mais tous les ans, des élèves se retrouvent sans prof devant eux à la rentrée et puis même ceux qui ont des profs, les remplacements, ça fonctionne mal. Je suis sûr qu'il y a des gens qui nous écoutent ce matin, qui se demandent, qui savent que le prof de je ne sais quoi n'est pas là et qui se demandent s'il y aura un remplaçant ce matin devant leurs enfants. Est-ce qu'on ne peut pas profiter de cette baisse de la démographie pour améliorer ces taux de remplacement qui ne fonctionnent pas bien ?

ÉDOUARD GEFFRAY
Si. C'est l'un des enjeux. C'est pour ça d'ailleurs qu'on ne reprend pas toute la démographie, qu'on ne suit pas la démographie. Si on la suivait, on ne changerait rien. On ne la suit pas, on réduit le nombre d'élèves par classe d'abord, il faut quand même le rappeler. Et puis aujourd'hui, effectivement, on travaille sur le remplacement. Simplement, il n'y a pas d'effet de vase communiquant entre les deux. Et notamment…

GILLES BORNSTEIN
Ça, c'est compliqué à comprendre.

ÉDOUARD GEFFRAY
Je vous donne juste un exemple. On a, aujourd'hui, des toutes petites structures scolaires dans certains endroits. Moi, j'ai des collèges à moins de 60 élèves quand même.

GILLES BORNSTEIN
Pour tout un collège ?

ÉDOUARD GEFFRAY
Pour tout un collège. J'ai une centaine de collèges en France qui font entre 50 et 60 élèves. Ça veut dire qu'il y a une classe par niveau.

GILLES BORNSTEIN
Ils ont vocation à fermer ceux-là ?

ÉDOUARD GEFFRAY
On essaie de les protéger au maximum. Dans certains endroits, les collectivités font le choix de les fermer, mais on essaie de les préserver parce que ça correspond à un tissu important, etc. Si j'ai un professeur de physique dans ce collège, il est professeur potentiellement en deux, voire trois collèges. Parce que du coup, pour faire tout son service, il faut qu'il soit sur trois établissements. Quand vous cherchez un remplaçant, il faut trouver un remplaçant qui puisse intervenir sur les trois collèges. Et vous voyez bien que géographiquement, c'est plus dense. C'est pour ça qu'il faut un peu repenser les choses, parce qu'au lieu de subir chaque année en se disant : "Qu'est-ce qu'on va faire l'année prochaine ?", il faut en réalité repenser un peu tout le système.

GILLES BORNSTEIN
Sébastien LECORNU, j'imagine, va vous écrire sa petite bafouille pour le budget 2027. Il va falloir trouver une trentaine de milliards d'euros. Est-ce que l'éducation nationale va devoir participer à cet effort collectif de réduction des dépenses ?

ÉDOUARD GEFFRAY
De toute façon, je crois qu'il y a un moment où, quand on est dans une situation budgétaire contrainte, tout le monde doit se poser la question de savoir comment il contribue. Ça, c'est normal. Après, pour moi, tout l'enjeu, si vous voulez, c'est une fois encore de partir des besoins du terrain pour arriver au nombre de postes nécessaires. Je dis ça parce que c'est important. Ça fait quand même pas mal de temps.

GILLES BORNSTEIN
Et des besoins, il y en a.

ÉDOUARD GEFFRAY
Oui, mais ça fait pas mal de temps qu'en France, quand on pense le budget, on a une discussion à Paris, au sommet, et après, on dit aux académies, aux écoles et aux établissements : "Voilà le nombre de postes que vous avez cette année".

GILLES BORNSTEIN
Vous m'avez sous-entendu : "Oui, on va devoir faire un effort".

ÉDOUARD GEFFRAY
Oui, mais moi, pardon, je fais l'inverse. C'est un peu nouveau cette année. Je pars des départements. Je leur dis "Dites-moi si vous avez besoin pour bien faire la rentrée de 2027." Et après, je vais être fort dans le budget. Et après, il y aura une discussion.

GILLES BORNSTEIN
L'Assemblée, hier, a voté une augmentation de la loi de programmation militaire, une trentaine de milliards d'euros, dont 8 milliards dès l'année prochaine. Donc, dans le budget de l'État, l'armée passe avant l'école.

ÉDOUARD GEFFRAY
Juste, l'éducation, je vous rappelle, est le premier budget civil de l'État en France. Et son budget a augmenté de 30 % depuis 2017. Pas dire qu'on est tout à fait, si je puis dire, à la roue ou à la remorque du reste du budget.

GILLES BORNSTEIN
On trouve 30 milliards de plus pour l'armée qu'on ne trouve pas pour l'école.

ÉDOUARD GEFFRAY
D'abord, vous n'avez pas échappé à quelques menaces extérieures, qui justifient peut-être qu'on fasse un effort. Je crois que c'est quand même l'intérêt des Français. Tout comme, d'ailleurs, l'éducation est aussi l'intérêt des Français. Je rappelle juste, parce que tout le monde l'a oublié, que cette année, le budget de l'éducation nationale est un des seuls budgets dont les montants ont encore augmenté. Donc, on continue à faire l'effort. Qu'il y ait des efforts à faire en même temps sur la défense, c'est normal. Qu'il y en ait sur l'éducation, tout le monde est pour aussi.

GILLES BORNSTEIN
Après les révélations de violences dans le périscolaire, vous avez mis en place un protocole de signalement. Comment ça fonctionne ?

ÉDOUARD GEFFRAY
Alors, très concrètement, il faut savoir, peut-être avant de vous répondre, que l'école est le premier signaleur de France. C'est-à-dire que je fais 80 000 informations préoccupantes ou signalement au procureur de la République chaque année en France, l'école. Simplement, il n'y avait pas de trame commune, si vous voulez. Il n'y avait pas de guide, finalement, pour le faire. Donc, ce que j'ai fait, c'est que j'ai envoyé un petit guide à tous les personnels pour dire, voilà, comment repérer d'abord, comment détecter ? Donc, il y a des éléments qui permettent de détecter les comportements des enfants, etc., qui laissent penser qu'il y a un problème. Et ensuite, comment signaler les faits à la fois au procureur, aux services sociaux, etc. Donc, c'est assez simple, en réalité, à faire, mais il se trouve que ça n'existait pas.

GILLES BORNSTEIN
Mais, signaler, c'est agir quand les choses sont arrivées. Est-ce que ce n'est pas prévenir ? Comment on prévient ?

ÉDOUARD GEFFRAY
En fait, il y a toute la chaîne. D'abord, prévenir, c'est empêcher que des personnels qui auraient eu des comportements inqualifiables puissent entrer dans le système. Aujourd'hui, on a un système de contrôle à l'entrée dans l'éducation nationale qui fait qu'on contrôle les fichiers. Le casier judiciaire, ce qu'on appelle les fichiers des auteurs d'informations sexuelles, etc. Donc, aujourd'hui, on a une barrière à l'entrée, si je puis dire. Après ça, le risque, c'est qu'une personne qui n'aurait aucun antécédent puisse avoir un comportement criminel au cours de sa vie, 10 ans, 20 ans, 30 ans, après avoir pris ses fonctions. Dans ce cas-là, la règle, pour moi, elle est très simple, et on va proposer un article de loi dans ce sens. C'est de dire, c'est de faire ce qu'on appelle une liste noire. Si un agent que j'aurais écarté, moi, pour des raisons de comportement inappropriés avec des élèves, et qui n'aurait pas été condamné pénalement, parce que vous savez que ce n'est pas toujours la même chose, ne pourra plus être pris à l'Éducation nationale. Donc, il faut, pour être clair, fermer les portes et les fenêtres pour se protéger, et puis à l'intérieur aussi, il faut éduquer les élèves, il faut éduquer les enfants, il faut apprendre à accueillir la parole des enfants, ce n'est pas évident, et il faut leur apprendre à dire quand il y a des choses qui ne vont pas.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 22 avril 2026