Déclaration de M. Roland Lescure,ministre de l'économie, des financeset de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, sur la programmation pluriannuelle de l'énergie, au Sénat le 23 février 2026.

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  • Roland Lescure - Ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique

Circonstance : Débat organisé à la demande du président du Sénat

Texte intégral

M. le président. L'ordre du jour appelle le débat relatif à la programmation pluriannuelle de l'énergie.

(…)

M. le président. La parole est à M. le ministre. (M. François Patriat applaudit.)

M. Roland Lescure, ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique. Monsieur le président du Sénat, madame la présidente de la commission des affaires économiques, monsieur le président de la commission de l'aménagement du territoire et du développement durable, mesdames, messieurs les sénateurs, le 13 février dernier, le Gouvernement a publié, par décret, la troisième programmation pluriannuelle de l'énergie, dite PPE 3.

L'article L. 141-4 du code de l'énergie indique que, une fois approuvée, la programmation pluriannuelle de l'énergie fait l'objet d'une présentation au Parlement.

Sur votre demande, monsieur le président, cette présentation a lieu aujourd'hui sous la forme d'un débat. Pour votre information, l'Assemblée nationale a, pour sa part, choisi le format d'une audition commune des commissions des affaires économiques, des finances et du développement durable et de l'aménagement du territoire, qui aura lieu le 25 mars prochain.

Il y a quatre ans, presque jour pour jour, à Belfort, le Président de la République prononçait un discours qui marquait un tournant vers la relance du nucléaire et la montée en puissance des énergies renouvelables. Ce discours a été le point de départ de l'élaboration de cette troisième programmation pluriannuelle de l'énergie.

Depuis ce jour, nous avons organisé une consultation large et rigoureuse, en associant toutes les parties prenantes – professionnels, élus, parlementaires et citoyens.

Tout d'abord, en janvier 2023, dans le cadre de la concertation « Notre avenir énergétique se décide maintenant », quelque 200 jeunes tirés au sort sur l'ensemble de nos territoires, y compris ultra-marins, ont contribué à la réflexion sur nos choix énergétiques à long terme.

Ensuite, à l'été 2023, le Gouvernement a lancé sept groupes de travail, pilotés par des parlementaires et des élus locaux et réunissant les fédérations professionnelles, les partenaires sociaux, des experts et des associations, afin de proposer des orientations pour notre stratégie énergétique et climatique. Nombre d'entre vous en étaient d'ailleurs membres, et je veux saluer l'implication de MM. Dantec, Canévet, Montaugé, Cabanel, Médevielle et Mohamed Soilihi, ainsi que de Mmes Havet, Varaillas et Saint-Pé.

Leurs conclusions, remises en septembre 2023, intègrent les contraintes auxquelles notre pays va être confronté en matière énergétique, présentent un diagnostic partagé et proposent des pistes d'action. Elles ont directement nourri les orientations de la PPE.

Puis, à la fin de 2024, une concertation nationale préalable a été organisée sous l'égide de la Commission nationale du débat public. Elle a permis au Gouvernement de soumettre au débat les grands objectifs qu'il prévoyait pour la troisième programmation pluriannuelle de l'énergie. La mobilisation citoyenne a été particulièrement importante, avec plus de 7 600 propositions concrètes et près de 1,2 million de votes.

Par la suite, de mars à mai 2025, une consultation par voie électronique a été organisée, afin que l'ensemble des citoyens qui le souhaitaient puissent s'exprimer sur le projet.

Enfin, et surtout, le Parlement a été amené à se prononcer, de manière certes incomplète, lors des différentes lectures de la proposition de loi de M. Daniel Gremillet, entre octobre 2024 et juillet 2025.

Je tiens à saluer sincèrement le Sénat, dont les travaux, sur ce texte, ont largement contribué à relancer le débat sur le mix énergétique français. Je mesure l'engagement de M. Daniel Gremillet et la qualité du travail approfondi réalisé par les rapporteurs, MM. Alain Cadec et Patrick Chauvet, ainsi que celui de la commission des affaires économiques.

Je le sais, vous regrettez que le processus législatif n'ait pu être mené jusqu'à son terme. Néanmoins, nous avons souhaité que les grandes orientations prévues par ce texte soient reprises dans la PPE. Je veux en partager avec vous les détails.

La PPE 3, dans la version qui a été publiée, reprend les volumes cibles présents dans la proposition de loi du sénateur Gremillet à l'issue du vote des deux chambres. La proposition de loi Gremillet prévoyait, à l'article 5, de rehausser la part des énergies décarbonées à 58 % au moins de la consommation finale brute d'énergie en 2030. C'est chose faite, puisque la PPE 3 fixe cet objectif à 60 %.

En ce qui concerne le nucléaire, la PPE 3 reprend également les objectifs fixés dans cette proposition de loi. En effet, le texte publié prévoit la construction de six nouveaux EPR 2, pour un total de 10 gigawatts, tout en ouvrant la possibilité de décider de la construction de huit autres EPR 2 en 2026, pour 13 gigawatts supplémentaires. Le texte vise également à consolider et prolonger les réacteurs actuels, afin de maintenir une capacité installée de production d'au moins 63 gigawatts.

En ce qui concerne les énergies renouvelables, l'article 5 de la proposition de loi prévoyait également d'atteindre 200 térawattheures de production d'électricité décarbonée issue de sources renouvelables. Or, si l'on additionne le photovoltaïque, l'éolien terrestre et en mer, l'hydroélectricité et les bioénergies, l'objectif de production prévu par la PPE atteint 205 térawattheures en 2030, soit une cible équivalente à celle que vous aviez fixée.

Si l'on approfondit davantage, votre texte prévoyait 48 térawattheures de production de biocarburants ; la PPE fixe l'objectif à 55 térawattheures. En outre, les cibles que vous aviez fixées pour les capacités de production installées de biogaz injecté dans les réseaux – 44 térawattheures – et de chaleur et de froid renouvelables – 299 térawattheures – sont reprises à l'identique dans le texte publié.

En ce qui concerne l'hydrogène, la concertation publique de fin 2024 visait 6 gigawatts en 2030 et 10 gigawatts en 2035, contre 4,5 gigawatts et 8 gigawatts dans la proposition de loi dite Gremillet. Ce sont ces dernières cibles qui ont été retenues dans la PPE publiée.

Enfin, s'agissant de l'éolien terrestre, la PPE privilégie le renouvellement des installations existantes en tenant compte de la planification territoriale, conformément à vos souhaits.

Les travaux du Parlement et les différentes concertations ont donc très concrètement nourri la version finale de la PPE. Mais nous ne pouvions pas attendre davantage, après quatre années de débats et d'incertitudes pour les filières. Il fallait trancher et avancer, pour faire face à une triple urgence – géopolitique, économique et climatique.

L'urgence est tout d'abord géopolitique. La crise ukrainienne de 2022 nous a brutalement rappelé notre dépendance aux énergies fossiles importées. Par ailleurs, la situation politique aux États-Unis rend nos relations avec ce pays, notre allié et ami depuis 250 ans, plus compliquées, notamment en ce qui concerne les questions énergétiques.

L'urgence, ensuite, est de nature économique. La transition énergétique est aussi une question de souveraineté et de compétitivité. L'électricité est aujourd'hui 40 % moins chère en France qu'en Allemagne. Cet avantage, nous devons le préserver et le renforcer, en réduisant le plus rapidement possible notre consommation d'énergies fossiles.

Enfin, le président Longeot l'a dit : nous faisons face à une urgence climatique. La PPE est cohérente avec nos engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre prévus par le plan national d'adaptation au changement climatique (Pnacc) et par la stratégie nationale bas-carbone (SNBC). Elle contribue activement à notre décarbonation.

Face à cette triple urgence, notre stratégie repose sur deux leviers qui doivent être actionnés ensemble : il s'agit, premièrement, d'augmenter l'offre d'électricité décarbonée, et, deuxièmement, de développer la demande en électrifiant nos usages.

Ainsi, la PPE est un plan ambitieux, réaliste et adaptable, qui nous permet d'agir sur l'offre d'électricité.

C'est un plan ambitieux, car la production globale d'électricité atteindra 650 à 693 térawattheures en 2035, contre 540 térawattheures aujourd'hui. Pour autant, il est également réaliste : le soutien de l'État se fait à coût maîtrisé. À l'horizon de 2035, nous multiplions par 2,7 la production d'énergies renouvelables, tout en réduisant le coût cumulé pour les finances publiques, estimé entre 30 milliards et 50 milliards d'euros selon la cible atteinte. Enfin, ce plan est adaptable : une clause de rendez-vous est prévue en 2027 pour ajuster les objectifs selon l'évolution réelle des besoins.

Examinons maintenant ce qu'il en est filière par filière, puisque tel est l'objet de la présentation prévue par la loi.

En ce qui concerne le nucléaire, tout d'abord, la PPE 3 marque la relance de ce secteur, en prévoyant la construction de six EPR 2 et la possibilité d'en installer huit supplémentaires. Les premiers travaux ont d'ores et déjà commencé, notamment à Penly, et nous visons l'inauguration d'un premier EPR 2 dès 2038. La PPE 3 vise également l'optimisation du parc existant, pour atteindre une production de 380 à 420 térawattheures en 2035, contre 290 térawattheures en 2022.

Cependant, vous le savez, les centrales nucléaires ne se construisent pas en une nuit. C'est précisément pourquoi nous avons besoin des énergies renouvelables. L'articulation entre ces deux piliers est au cœur de notre stratégie.

L'éolien en mer concentre ainsi une part importante de l'effort de production, et cela pour deux raisons complémentaires : il s'agit de la source d'énergie renouvelable la plus régulière après l'hydraulique et de l'une de nos filières industrielles de pointe, qui représente déjà 5 000 emplois. Nous voulons donc capitaliser sur cet avantage. L'objectif est de passer de la production actuelle d'un peu moins de 2 gigawatts à 15 gigawatts en 2035.

S'agissant de l'éolien terrestre, nous privilégions la remotorisation des installations existantes, avec un bonus dédié intégré dans les appels d'offres. Pour autant, il s'agit non pas d'un moratoire, mais simplement d'un rééquilibrage. Sur les 35 à 40 gigawatts visés en 2035, sont déjà installés 24 gigawatts, et 4 autres gigawatts sont engagés. Nous aménagerons 3 gigawatts supplémentaires d'ici à 2030.

Par ailleurs, le photovoltaïque bénéficie d'une ambition forte et assumée : la production atteindra 55 à 80 gigawatts d'ici à 2035. Ces cibles offrent un important potentiel de développement à la filière française qui s'est constituée.

Concernant la filière hydroélectrique, la PPE fixe l'objectif d'augmenter les capacités de production hydroélectriques de 11 %, pour atteindre 28,7 gigawatts d'ici à 2035, en développant le parc de barrages existant et en investissant dans de nouvelles installations de stockage.

L'Assemblée nationale vient tout juste d'adopter la proposition de loi des députés Battistel et Bolo visant à relancer les investissements dans le secteur de l'hydroélectricité pour contribuer à la transition énergétique, pour traduire dans la loi l'accord conclu entre l'État et la Commission européenne. Celui-ci doit permettre de relancer les investissements dans nos barrages, bloqués depuis plus de quinze ans. Vous serez saisis du texte au mois d'avril prochain.

Enfin, la PPE prévoit de développer la chaleur renouvelable, en soutenant la géothermie et les réseaux de chaleur. Nous poursuivrons la montée en puissance des autres énergies bas-carbone non électriques, comme le biométhane, l'hydrogène et les biocarburants, ainsi que des hydroliennes.

Chaque filière dispose désormais de son objectif chiffré pour la période 2026-2035. Dans les prochains mois, les appels d'offres seront lancés sur le territoire, afin que les entreprises puissent investir, recruter et produire.

Je veux dire un mot des outre-mer, qui n'entrent pas, à proprement parler, dans le périmètre de ce texte. Aujourd'hui, leur mix énergétique repose en moyenne à 75% sur les énergies fossiles, même si les réalités varient fortement d'un territoire à l'autre. Pourtant, chacun d'entre eux dispose de ressources considérables : je pense à l'éolien offshore à La Réunion, à la géothermie à Mayotte et en Guadeloupe, à la biomasse liquide en Guyane – c'est aussi le cas en Corse – ou encore à l'hydroélectricité en Nouvelle-Calédonie.

Notre objectif est de renforcer l'autosuffisance énergétique de ces territoires. Pour cela, comme je m'y suis engagé, j'écrirai dans les prochains jours aux présidents de ces collectivités, avec la ministre des outre-mer, pour lancer les dernières consultations et finaliser leurs PPE territoriales d'ici à la fin de l'année.

Cette montée en puissance énergétique sera aussi industrielle. La construction de ces infrastructures énergétiques sera le chantier industriel du siècle, et celui-ci se fera autant que possible en France, grâce à nos technologies, au sein de nos usines. Les appels d'offres intégreront des critères de préférence européenne pour mobiliser davantage les filières françaises et préserver nos savoir-faire. Nous créerons ainsi 120 000 nouveaux emplois partout dans les territoires.

Mesdames, messieurs les sénateurs, les objectifs de production d'électricité de la PPE doivent s'accompagner d'un effort tout aussi ambitieux sur la demande, en électrifiant nos usages.

Pour décarboner notre économie et réduire notre dépendance énergétique, nous devons électrifier tous les secteurs de l'économie, à commencer par les plus émetteurs.

Avec ma collègue Monique Barbut, nous allons mener des concertations avec les producteurs et fournisseurs d'énergie, les industriels, les gestionnaires de réseau et bien sûr les parlementaires. Quatre groupes de travail seront lancés sur chacun des secteurs clés pour l'électrification de notre pays : l'industrie et l'artisanat, le numérique, les transports et le logement. Vous y serez étroitement associés. L'objectif est que ce plan soit annoncé dès le printemps, avec des mesures concrètes, activables sans délai.

Cette PPE nous donne les moyens de notre ambition énergétique, avec une véritable programmation, comme nous le faisons pour les questions militaires.

Il y a cinquante ans, après les chocs pétroliers, nos parents ont fait le choix d'investir massivement pour nous permettre de disposer d'une énergie décarbonée, flexible et souveraine. J'observe que les reproches qui avaient alors été adressés au Gouvernement rejoignent ceux que j'entends parfois aujourd'hui. Les entreprises et les ménages français bénéficient encore aujourd'hui des efforts accomplis voilà cinquante ans. Assurons-nous, ensemble, que nos enfants en bénéficieront également à leur tour.

Cette PPE vise à renforcer notre puissance industrielle et notre indépendance énergétique. Mesdames, messieurs les sénateurs, je suis maintenant à votre écoute et je répondrai à vos interventions à l'issue de cette discussion générale. (MM. François Patriat et Marc Laménie applaudissent.)

(…)

Mme la présidente. La parole est à M. le ministre.

M. Roland Lescure, ministre. Je m'efforcerai de répondre assez rapidement à vos interventions, mesdames, messieurs les sénateurs, de nombreuses questions ayant été abordées durant ce débat.

Sur la forme, nous sommes d'accord sans l'être vraiment ; c'est de bonne guerre… Monsieur Montaugé, je tiens à vous rassurer : en prenant ce décret, le Gouvernement ne viole pas la Constitution. Nous agissons dans le cadre de l'article L. 141-1 du code de l'énergie, selon lequel la programmation pluriannuelle de l'énergie est " fixée par décret ". Je comprends que vous regrettiez que la proposition de loi adoptée par le Sénat ne puisse arriver au terme de son parcours législatif, mais le fait de passer par un décret n'est en aucun cas une remise en cause de la Constitution.

M. Franck Montaugé. Nous n'avons pas de loi de programmation !

M. Roland Lescure, ministre. Nous avons donc un désaccord sur la forme.

Ainsi que j'en ai directement discuté avec chacun d'entre vous, alors que les motions de censure tombent à Assemblée nationale comme à Gravelotte, la réalité est que nous nous sommes dit qu'il était important et urgent d'avancer, en cohérence avec un certain nombre de préconisations formulées par les deux assemblées.

Sur le fond, mesdames, messieurs les sénateurs, la plupart d'entre vous l'ont reconnu, nous sommes d'accord sur l'essentiel, c'est-à-dire sur les grands agrégats et sur l'équilibre entre les énergies renouvelables et le nucléaire. J'espère que nous pourrons continuer d'avancer sur ce sujet important, qui, de ce point de vue, nous rassemble tous.

J'en viens donc au fond. Certaines questions, notamment celles qui ont été posées par le président Longeot et le sénateur Gremillet, portaient sur le fonds Chaleur.

Vous le savez, mesdames, messieurs les sénateurs, le budget annuel de ce fonds est passé de 500 millions d'euros en 2022 à 800 millions d'euros en 2024. Je comprends que vous souhaitiez aller plus loin, mais reconnaissons que cet outil, qui permet aux collectivités territoriales d'accélérer les investissements dans les énergies renouvelables, fonctionne bien. Nous poursuivrons évidemment ce débat lors de l'examen du prochain projet de loi de finances, mais nous sommes d'accord pour constater l'efficacité du dispositif.

Messieurs les sénateurs Gremillet, Chauvet et Gay, monsieur le président Patriat, vous m'avez posé plusieurs questions sur l'avenir des SMR. Si ceux-ci sont évoqués dans la PPE, cette dernière ne comporte pas de plan de développement à leur propos, car les incertitudes technologiques sont encore trop grandes pour les y intégrer.

Toutefois, les travaux de recherche d'une douzaine de start-up sont aujourd'hui financés par France 2030. Nous visons un premier démonstrateur en 2030, et j'espère que la prochaine PPE pourra être plus ambitieuse sur le développement de tels réacteurs.

Monsieur Patriat, vous me demandiez dans quel domaine particulier nous comptions les utiliser : les SMR offrent en particulier une solution intéressante pour le développement de la chaleur industrielle décarbonée, notamment dans l'industrie agroalimentaire.

J'ai été interpellé à plusieurs reprises sur les enjeux de modulation du parc nucléaire, qui sont essentiels. À cet égard, nous devrons continuer de nous appuyer sur des études techniques et scientifiques. Par ailleurs, que l'on installe ou non des énergies renouvelables en France, il est indispensable de continuer de travailler sur ce sujet. En effet, avec les installations qui sont réalisées en Allemagne et en Espagne, notamment en matière de photovoltaïque, nous devrons faire face à ce défi, car nos réseaux sont interconnectés.

Le défi est important, mais il ne faut pas non plus exagérer la difficulté : la modulation existe depuis cinquante ans. Au début des années 1980, la production nucléaire était déjà bien trop importante, et des modulations de l'ordre de celles que nous connaissons aujourd'hui existaient déjà. La différence, évidemment, c'est qu'à l'époque EDF choisissait de moduler, alors que, aujourd'hui, l'intermittence vient des énergies renouvelables, ce qui fait qu'EDF a quelque peu tendance à subir la modulation.

Nous souhaitons que l'ensemble des acteurs contribuent à cette modulation. Par un amendement adopté par le Sénat lors de l'examen du dernier projet de loi de finances, nous avons ainsi décidé que, lorsque les prix deviennent négatifs, les installations d'énergies renouvelables doivent elles aussi s'interrompre.

D'autres questions portaient sur le financement du nucléaire. Il me semble que, à une exception près, l'idée de continuer de travailler sur le nouveau nucléaire français fait consensus.

Monsieur le sénateur Jadot, ce qui explique que l'on soit passé de l'objectif d'arrêter quatorze réacteurs à celui d'en construire quatorze supplémentaires tient sans doute à ce que, au sein du Gouvernement, on est passé de Nicolas Hulot à Roland Lescure…

M. Yannick Jadot. Si vous pouviez les payer…

M. Roland Lescure, ministre. Nos visions du nucléaire sont différentes, mais en aucun cas cette différence n'est due à la soumission à un lobby, quel qu'il soit.

Je suis convaincu que le nucléaire fait partie des piliers de notre souveraineté énergétique et qu'il continuera de l'être. Vous le savez, le consensus international a beaucoup évolué sur ce point ces dernières années.

Je vous rejoins pour estimer que nous devons préciser les modalités de financement du nouveau nucléaire. Jusqu'alors, en l'absence de nouvelle PPE, le dernier texte en vigueur prévoyait la fermeture de quatorze réacteurs.

M. Fabien Gay. La faute à qui ?

M. Roland Lescure, ministre. Maintenant que nous disposons d'un texte qui va nous permettre d'en construire six de plus, puis huit de plus, nous allons enfin pouvoir travailler de manière tout à fait concrète sur le financement de ces travaux et donner à notre opérateur national les perspectives dont il a besoin pour commencer à les bâtir.

MM. Chauvet et Masset ont posé des questions importantes sur les accises. Le débat en la matière a lieu tous les ans au Sénat, mais nous n'avons pas réussi à le porter dans les mêmes termes à l'Assemblée nationale. Il devra donc se poursuivre l'année prochaine.

Oui, la convergence des accises est une bonne manière de donner un signal-prix important en faveur de l'électrification. Toutefois, il implique aussi une hausse importante des factures de gaz, qui créerait sans doute des difficultés pour certains de nos concitoyens.

Vous l'avez souligné, monsieur Masset, la sortie du gaz est un défi important. Les enjeux seront considérables, non seulement pour le financement des réseaux, mais aussi pour celles et ceux qui sont aujourd'hui chauffés au gaz.

Monsieur le président Patriat, vous m'avez demandé comment simplifier le travail d'installation des énergies renouvelables. Nous souhaitons, dans le cadre du projet de loi de décentralisation annoncé par le Premier ministre, travailler sur la responsabilisation des acteurs locaux, notamment dans le cadre de conférences locales, pour simplifier et décentraliser au maximum ce type d'installation.

Vous m'avez également interrogé, à l'instar du sénateur Masset, sur les zones non interconnectées, à savoir l'outre-mer et la Corse. Je le répète, car le point est important : ces territoires ne sont pas formellement couverts par la PPE, mais nous souhaitons vite y remédier. J'écrirai cette semaine aux présidents d'agglomération pour qu'ils lancent les dernières consultations nécessaires, de sorte que nous puissions publier très vite, dans la foulée, les programmations pluriannuelles de l'énergie dans ces zones non interconnectées.

En ce qui concerne les réseaux, il existe un défi majeur d'investissement, avec ou sans PPE d'ailleurs. Il a été question de 100 milliards d'euros pour Enedis et de 100 milliards d'euros pour RTE. Sans la PPE, au moins la moitié de ces investissements devrait de toute façon être réalisée.

Vous le savez bien, le réseau de distribution d'Enedis date de l'après-guerre et le réseau de transport de RTE date des années 1970. Des enjeux d'investissement importants se présentent donc, y compris pour faire face au dérèglement climatique et aux événements exceptionnels que nous avons connus ne serait-ce que la semaine dernière.

Monsieur le sénateur Masset, vous parliez de l'enfouissement des réseaux. Il faut savoir que, depuis la tempête Klaus, en 1999, nous avons enfoui 15% de notre réseau. À l'époque, plus de 2 millions de Français avaient été coupés d'électricité ; la semaine dernière, nous comptions 900 000 foyers déconnectés du réseau. C'est encore énorme, mais l'investissement dans la résilience du réseau, notamment par son enfouissement, est effectivement l'un des enjeux majeurs pour résister aux événements majeurs liés au dérèglement climatique.

Monsieur Masset, pour ce qui concerne votre proposition de loi, il est certain qu'il faut hiérarchiser les priorités quant aux demandes de raccordement au réseau. La loi Aper donne déjà au préfet la possibilité de classer les demandes de raccordement en fonction de la priorité économique et financière des projets, et non seulement selon le principe du « premier arrivé, premier servi ». Nous devons déterminer si une nouvelle disposition législative est nécessaire ou si un travail avec les préfets et Enedis pourrait suffire. En tout cas, sur le fond, nous sommes d'accord avec vos objectifs.

De même, nous souscrivons aux objectifs du sénateur Gay qui sont relatifs à la protection des consommateurs. Un certain nombre de dispositions sont déjà prévues dans le dernier projet de loi portant diverses dispositions d'adaptation au droit de l'Union européenne (Ddadue), qui a été transmis à l'Assemblée nationale. Nous devons déterminer si nous ne pourrions pas retenir certaines de vos propositions, monsieur le sénateur, notamment pour ce qui concerne la relation avec les courtiers.

L'impact de telles questions sur les finances publiques est très important ; nous aurons sans doute l'occasion d'en discuter dans le cadre d'une audition, madame la présidente Estrosi Sassone. Dès que le rapport Lévy-Tuot sera disponible, nous prendrons en compte ses préconisations au sujet de la tarification des énergies renouvelables et de leur effet sur les finances publiques ; vous êtes un certain nombre à nous avoir interrogés sur ce point.

Tous, vous nous avez tous interpellés sur l'enjeu majeur qui consiste à développer une demande au niveau de l'offre que nous souhaitons favoriser. Le plan d'électrification est donc essentiel. Le député Raphaël Schellenberger a été chargé d'une mission visant à identifier les leviers de l'électrification de l'industrie, mais ce n'est qu'une petite partie de l'enjeu.

Vous l'avez dit, mesdames, messieurs les sénateurs, le logement et le transport sont des éléments extrêmement importants, qui nous permettront, je l'espère, de réussir à développer à la fois l'offre et la demande. En effet, telle est la condition essentielle de notre capacité à développer de l'énergie décarbonée et souveraine : il faut littéralement avancer sur deux jambes, la demande et l'offre.

Ma collègue Monique Barbut et moi-même l'avons indiqué, nous allons lancer une consultation dans les jours et les semaines à venir. Nous souhaitons évidemment vous y associer et réfléchir avec vous à la manière de développer au mieux ce plan d'électrification, qui est, au fond, la mère de toutes les batailles si nous voulons faire face à la triple urgence géopolitique, climatique et économique que j'évoquais tout à l'heure. C'est par l'électrification des usages que nous y arriverons.

Mesdames, messieurs les sénateurs, les débats sur l'énergie vont évidemment se poursuivre. En attendant, j'espère avoir répondu à l'essentiel de vos questions. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI. – MM. Marc Laménie et Michel Masset applaudissent également.)

Mme la présidente. Mes chers collègues, nous en avons terminé avec le débat relatif à la programmation pluriannuelle de l'énergie.


Source https://www.senat.fr, le 27 avril 2026