Texte intégral
Madame la Présidente de l'Assemblée nationale, chère Yaël Braun-Pivet,
Monsieur le Président de la commission de la Défense nationale et des forces armées, cher Jean-Michel Jacques,
Monsieur l'Ambassadeur d'Ukraine en France,
Chère Lioudmyla Buimster, présidente du groupe d'amitié France-Ukraine de la Rada,
Mesdames et Messieurs les députés,
Mesdames et Messieurs les officiers généraux,
Chères et chers vétérans, chères familles de blessés,
Mesdames, Messieurs,
Avant toute chose, permettez-moi de remercier la Présidente de l'Assemblée nationale pour son haut patronage de ce colloque. Je veux aussi saluer l'engagement du président Jean-Michel JACQUES, sincère, dévoué, constant, sur ces sujets : nous savons tous, ici, la connaissance d'expérience qui est la vôtre, nourrie d'un engagement de terrain qui précède de longue date votre mandat parlementaire. Cette initiative prolonge avec force et continuité notre déplacement commun à Kyiv en janvier dernier. Je vous en remercie chaleureusement.
Je veux également saluer la délégation ukrainienne qui nous fait l'honneur de sa présence ce matin.
Ce colloque pose une question essentielle : quelle place nos sociétés font-elles à celles et ceux qui les défendent, et qui en reviennent transformés, souvent abîmés, parfois empêchés ?
C'est une question française. C'est, aujourd'hui plus que jamais, une question ukrainienne.
C'est en réalité une question fondamentalement nationale, parce qu'elle dit ce qu'une Nation doit à celles et ceux qui ont accepté, pour elle, le don de leur intégrité - et parfois de leur vie.
Une Nation, c'est long à bâtir.
Ernest Renan, dans sa célèbre conférence à la Sorbonne, en avait donné la plus belle définition : la combinaison d'une mémoire commune, active, et d'une volonté collective de poursuivre, ensemble, un destin commun à travers un projet politique partagé.
Au cœur de ce double mouvement, il y a la figure du combattant : celui qui hier a porté cette mémoire dans sa chair, et celui qui aujourd'hui porte ce projet sous l'uniforme.
C'est à ce titre que la Première Guerre mondiale, en France, a forgé bien davantage qu'un récit de victoire : elle a gravé dans notre conscience collective une certitude; celle que nous devons quelque chose à ceux qui se sont battus pour nous.
" Ils ont des droits sur nous ", disait Clemenceau à la Chambre en 1917. Six mots, et tout un édifice.
De ces mots est née la loi du 31 mars 1919 ; puis, du travail patient des premières associations d'anciens combattants et de figures comme André Maginot, s'est élevée peu à peu cette grande construction juridique qui prend aujourd'hui la forme du Code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre - l'un des piliers, je le crois, de notre cathédrale du droit, et l'une des composantes essentielles de la force de nos armées.
Nous disposons aujourd'hui d'un système complet et protecteur, qui articule trois piliers : la réparation, la reconnaissance et la mémoire.
Pour beaucoup de nos concitoyens, ces principes peuvent paraître lointains, presque anecdotiques, presque désuets.
Pour nos soldats et leurs familles, ils sont essentiels: la traduction concrète de ce que la République leur dit - qu'ils ne seront jamais abandonnés par la Nation ; qu'ils ne sont pas un « consommable » que l'on use et que l'on remplace; et que les risques qu'ils encourent sont, oui, compensés.
À côté de cette cathédrale du droit, il y a une cathédrale du soin, dont l'Institution nationale des Invalides, héritière de l'œuvre voulue par Louis XIV, demeure le symbole le plus chargé d'histoire. Elle illustre cette continuité française qui va de la prise en charge en opération jusqu'à l'accompagnement dans la durée des plus grands invalides. Je veux saluer ici son directeur, le médecin général inspecteur Sylvain AUSSET, qui ouvrira nos travaux dans un instant : à travers lui, c'est l'ensemble du Service de santé des armées que je tiens à remercier pour son engagement quotidien auprès de nos blessés, en France comme aux côtés de nos partenaires ukrainiens.
Cet édifice n'est pas un monument figé : c'est un monde vivant.
Il évolue avec la médecine: la blessure psychique d'aujourd'hui, c'est, en partie, l'« obusite » d'hier, longuement décrite par les soldats de la Grande Guerre, mais que la science d'alors n'avait pas encore les mots pour comprendre.
Il évolue avec les institutions ; depuis 2022, à l'initiative du président de la République, un Plan blessés sans précédent est déployé, avec une conviction simple : nul ne doit rester seul avec sa blessure, qu'elle soit physique ou psychique.
C'est l'esprit de l'ordre de mission que le chef de l'État nous a donné le 13 juillet 2023 : " garantir une prise en charge immédiate, durable, adaptée et bienveillante en cas de blessure ou de décès en service ". Il évolue aussi avec la loi : la loi de programmation militaire en cours d'examen au Parlement prolonge cette exigence, avec, en particulier, les emplois de reconnaissance nationale qui facilitent concrètement le retour à l'emploi de nos militaires blessés.
Le déploiement des maisons Athos, dont j'ai inauguré la sixième il y a quelques mois, en est la traduction la plus visible.
Ces maisons sont des espaces de reconstruction à taille humaine, où, par la pluridisciplinarité de l'accompagnement, par la reconstruction du lien social, nos blessés psychiques retrouvent moins une prise en charge qu'une voie de réappropriation d'eux-mêmes.
Six maisons aujourd'hui ouvertes sur notre territoire : un maillage qui dit, à chaque blessé, que la République sait le rejoindre là où il se trouve.
Et derrière chaque maison, il y a une équipe - à l'image de celle que dirige, à Pluneret, Arnaud LE GUERN, dont le parcours d'ancien psychologue de la Marine nationale témoigne de ce que ces maisons ont d'unique : la capacité d'accueillir le blessé dans une relation patiente, fidèle, sans condescendance ni héroïsation. Qu'il soit ici, lui et toutes celles et tous ceux qui font vivre ces maisons, vivement remercié.
Marguerite Duras écrivait que " la douleur est implantée dans l'espoir " : c'est précisément le pari de ce Plan : faire que jamais la douleur, physique ou psychique, n'efface l'espoir du relèvement, et que la République soit là, présente, à chaque étape du chemin.
Lors de ses vœux aux armées à Istres, le président de la République nous a fixé un cap clair : dresser, le 13 juillet 2026 prochain, un bilan complet de la mise en œuvre du Plan blessés.
Ses enseignements, nous saurons aussi les partager avec nos partenaires, au premier rang desquels nos amis ukrainiens.
Cet engagement n'est pas une rhétorique. Permettez-moi d'avoir ici une pensée pour celles et ceux qui sont morts pour la France au cours des derniers mois, en Irak, en Jordanie et au Liban : le major FRION, le sergent-chef Thibaud BRETEAU, le sergent Anicet GIRARDIN ainsi que le sergent-chef Florian MONTOTIO. Une pensée aussi pour leurs frères d'armes blessés, et pour leurs familles.
j'ai enfin une pensée pour les blessés qu'il m'est donné de rencontrer régulièrement, dans nos hôpitaux militaires, dans les maisons Athos.
À chacune de ces rencontres, je mesure ce que nous leur devons.
Et je veux le dire ici clairement : eux ne se vivent pas comme des victimes. Ils se vivent comme des soldats qui veulent reprendre leur place, dans le combat ou dans la vie civile; qui veulent transmettre; qui veulent surtout que celles et ceux qui viendront après eux soient mieux pris en charge encore qu'ils ne l'ont été.
Je sais que nous entendrons, tout à l'heure, le témoignage de Sulaymân KHALEF, hussard parachutiste, blessé de guerre. Sa parole, j'en suis convaincue, dira mieux que mille discours ce qu'est, pour un soldat français d'aujourd'hui, le chemin de la reconstruction - et ce qu'il attend, en retour, de la Nation qu'il a servie. Cher Sulaymân, soyez ici remercié du courage qu'il vous faut, encore, pour porter votre expérience devant nous.
Faire vivre ces noms, c'est aussi le travail de chaque jour qu'a accompli, à la tête de la Mission Libération, le général Michel DELION : par les cérémonies, les rencontres avec les derniers témoins, le travail patient avec les collectivités, il a fait rayonner sur l'ensemble de notre territoire le quatre-vingtième anniversaire de la Libération, et il nous a rappelé, ce faisant, que la mémoire combattante n'est jamais un héritage figé, mais une exigence d'aujourd'hui.
Général, soyez ici vivement remercié pour cet engagement.
N'oublions pas, non plus, que cette place des combattants dans la société civile passe par une mémoire à construire, celle que nous portons sur nos monuments aux morts, dans nos communes, mais aussi dans notre patrimoine littéraire et culturel. Ces noms ne sont pas seulement gravés sur les monuments aux morts de nos communes: ils sont aussi une part de notre patrimoine immatériel, une part qui doit rester vivante. Permettez-moi de citer ici le poète Maksym KRYVTSOV, fantassin engagé dans la défense du Donbass dès avant l'invasion à grande échelle, tué par un obus russe en janvier 2024, quelques jours seulement après la parution de son unique recueil, Poèmes des tranchées. Il y écrivait : " Quand on me demande ce qu'est la guerre, je réponds sans hésiter : des noms. " Ces noms sont la matière même de la mémoire que nous devons construire ensemble.
Il y a quelques jours à peine, le 8 mai dernier, lors de la cérémonie nationale à l' Arc de Triomphe, nous avons eu l'honneur d'accueillir, aux côtés du président de la République, une délégation de militaires ukrainiens blessés, accompagnés par mon homologue, la ministre des Vétérans Natalia KALMYKOVA.
Leur présence, à quelques pas du tombeau du Soldat inconnu, nous a rappelé une vérité simple : derrière chaque discussion sur la sécurité et la défense de notre continent, il y a des vies humaines concernées, des sacrifices consentis, des actes héroïques.
Car cet engagement, nos amis ukrainiens le vivent à une échelle et à une intensité que nous n'avons plus connues, en France, depuis la guerre d'Algérie. Nous sortons de trois décennies de dividendes de la paix qui nous ont parfois endormis.
Et pourtant l'impensable est en train de redevenir possible : le retour d'un conflit interétatique de haute intensité, aux portes de l'Europe, n'est plus un scénario de fiction. Cela oblige nos systèmes, médicaux, juridiques, sociaux, mémoriels, à se préparer.
C'est dans cet esprit qu'avec Natalia KALMYKOVA, j'ai signé en janvier dernier, à Kyiv, un mémorandum d'entente sur l'accompagnement des anciens combattants et des vétérans. Sur l'ensemble de la chaîne du soin et de la reconnaissance, la prise en charge médicale et l'appareillage ; l'accompagnement psycho-social, dont les maisons Athos sont le visage ; les droits financiers, à travers les pensions militaires d'invalidité ; la présence territoriale assurée par l'ONaCVG ; la mémoire portée par nos nécropoles, nos musées et nos commémorations; le modèle associatif paritaire ; et l'accompagnement des familles, des pupilles de la Nation aux mentions « Mort pour la France», nous avons beaucoup à présenter à nos amis ukrainiens.
Mais nous avons aussi, je tiens à le dire avec humilité, beaucoup à apprendre d'eux : de la manière dont une société tout entière se mobilise pour ses combattants ; de l'innovation à laquelle ils sont contraints, jour après jour, dans la prise en charge de blessures que la guerre moderne inflige à une échelle inédite.
Pour nous aider à comprendre ces dynamiques, nous avons la chance d'entendre ce matin deux des meilleures spécialistes françaises de la société ukrainienne :
lulia SHUKAN, directrice d'études à l'EHESS, et Anna COLIN LEBEDEV, maîtresse de conférences à Paris Nanterre.
À travers elles, je tiens à saluer le travail patient et exigeant de la recherche française sur l'Ukraine : un travail dont la valeur ne fait que croître dans la période que nous traversons.
Une délégation française s'est déjà rendue en Ukraine pour évaluer, concrètement,la manière dont notre expertise peut répondre à leurs besoins. La coopération est lancée. Le travail commence, mené par la direction de la coopération et de la sécurité de défense.
Cette exigence d'anticipation guide aussi les Assises du monde combattant que j'ai lancées le 13 avril dernier à Balard.
Notre monde combattant connaît une mutation profonde: à la fois démographique, sociologique,
stratégique.
Il accueille aujourd'hui une quatrième génération du feu, plus professionnelle, mais à laquelle nous devons exactement la même qualité de reconnaissance, de réparation et de mémoire que celle que nous devions à celles qui l'ont précédée - pour que cette " mémoire commune active " dont parlait Renan continue d'irriguer notre projet collectif.
Cette exigence appelle des relais institutionnels solides.
Je veux saluer ici l'action de Défense Mobilité, conduite par le commissaire général Frédéric STERNENBERG, qui accompagne chaque année des milliers de nos soldats vers l'emploi civil, dont des blessés, dont des anciens combattants pour lesquels la reconversion n'est pas une page tournée, mais une nouvelle page à écrire. Je veux saluer aussi, et avec la même force, l'action de l'Office national des combattants et des victimes de guerre, représenté ce matin par son directeur général adjoint, le général Éric MAURY.
L'ONaCVG, par son maillage territorial, par sa double mission d'accompagnement social et de transmission mémorielle, incarne ce qu'il y a de plus précieux dans le modèle français : la promesse, faite à chaque ancien combattant, qu'il ne sera jamais loin du regard de la République.
Je me réjouis enfin que ce colloque se tienne ici, à l'Assemblée nationale. Il témoigne du soutien constant de la représentation nationale à ces sujets, et il prouve, s'il en était besoin, que la diplomatie parlementaire et l'action gouvernementale peuvent se renforcer mutuellement, au service d'une cause qui les dépasse l'une et l'autre, et qui appelle un enrichissement réciproque entre nos deux pays.
Le programme de cette matinée traduit, dans sa structure même, cet esprit de partage. Une première table ronde nous permettra de croiser nos expériences sur la prise en charge et le soutien apporté aux militaires blessés, là où la France peut témoigner du Plan blessés, d'Athos, du travail des cellules d'aide aux blessés ; et là où nous avons tant à apprendre de la réponse ukrainienne. Une seconde table ronde portera, en regards croisés, sur la reconnaissance, la reconversion et le retour à la vie civile de nos anciens combattants. Et entre les deux, deux grands témoins, nous rappelleront, par leur voix propre, ce dont il est ici question : des trajectoires humaines, des reconstructions, des dignités retrouvées.
Monsieur l' Ambassadeur, comme j'ai eu l'occasion de vous le dire, notamment le 11 novembre dernier lors des commémorations de l'Armistice, et comme je tiens à vous le redire aujourd'hui au nom de la France: notre engagement à vos côtés restera sans faille.
Pour vos blessés comme pour les nôtres, nous avons un même devoir - celui que rappelait Clemenceau : reconnaître qu'ils ont des droits sur nous. Retenir les leçons de l'histoire, c'est notre devoir envers ceux qui sont tombés, et envers ceux qui viendront après nous. Pour que l'Europe vive libre, et en paix.
Je vous remercie.
Source https://www.defense.gouv.fr, le 15 juin 2026