Texte intégral
APOLLINE DE MALHERBE
Bonjour, Édouard Geffray.
ÉDOUARD GEFFRAY
Bonjour.
APOLLINE DE MALHERBE
Vous êtes le ministre de l'Éducation nationale. Bien sûr, énormément de questions à vous poser sur cette crise qui se poursuit. Est-ce que vous savez si, au moment où l'on se parle, il y a encore plusieurs lycées bloqués ? On a parlé là, au moins, d'un lycée dans le 20e. Y en a-t-il d'autres ? Combien de lycées sont bloqués ce matin ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Alors, il devrait y avoir aujourd'hui un peu moins de 200 lycées fermés, c'est-à-dire 4 % des établissements qui sont encore durement impactés par le mouvement.
APOLLINE DE MALHERBE
Fermés par anticipation ou fermés parce que bloqués ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Toutes causes confondues. Mais cela veut dire que 96 % des lycées aujourd'hui en France sont ouverts et que, dans les trois quarts des départements, il n'y a aucune perturbation recensée.
APOLLINE DE MALHERBE
Édouard Geffray, il y en a eu combien hier ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Hier, c'était un peu plus, c'était un peu plus parce que, notamment, vous avez des parcours de manifestation qui conduisent, par sécurité, à fermer certains établissements. Donc, on en a quelques dizaines de plus.
APOLLINE DE MALHERBE
Et puis ces manifestants, 160 000 hier dans la rue, 260 000 la semaine dernière. Est-ce que vous estimez que le mouvement régresse ou est-ce qu'il y a une solide revendication de fond, avec notamment un appel à nouveau à manifester samedi, à nouveau après les vacances, avec les étudiants également qui prennent le relais ? Comment vous voyez la suite ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Pour moi, en fait, la question, ce n'est pas une question de décompte de manifestants, c'est une question d'abord de revendications qui sont pour certaines légitimes et des réponses qu'on y apporte. Et puis, en face, de nécessité pour les élèves de pouvoir aller en cours. Je rappelle quand même qu'il y a des centaines de milliers d'élèves qui ne peuvent pas aller en cours alors qu'ils le souhaitent depuis maintenant plusieurs semaines, et que, pour cela, personne n'en parle. Ils peuvent partager les revendications de leurs camarades, mais ils ont le droit d'aller en cours comme tout le monde. Et donc, moi, si vous voulez, je ne vais pas commencer à compter les manifestants pour savoir comment j'agis. Ce n'est pas le sujet. Il y a des revendications très claires. Il y a des réponses aussi très claires. J'ai apporté une première réponse sur le remplacement, par exemple, qui était…
APOLLINE DE MALHERBE
On va y venir. C'est un début de réponse, mais ce n'est pas encore complètement dans le réel.
ÉDOUARD GEFFRAY
On a aussi consulté les lycéens sur les lycées. Aujourd'hui, on a un canal démocratique pour s'exprimer sans avoir besoin de se priver de cours, avec une plateforme sur Agora. Ce matin, j'ai revérifié : nous avons passé le cap des 90 000 contributions, 90 000 contributions faites par des lycéens ou des groupes de lycéens pour dire leurs attentes et leurs effets.
APOLLINE DE MALHERBE
Vous me parlez de deux choses. Je vais immédiatement essayer de comprendre ce qu'il y a derrière les mots. Vous parlez de la question du remplacement des profs et vous parlez de la question des contributions. Est-ce qu'au-delà de l'annonce, il y a une réalité ? Vous avez dit qu'il y avait 3 000 profs qui allaient être mobilisés d'ici mardi. Vous le disiez jeudi dernier devant des élèves. Nous, on a essayé de comprendre de quoi il s'agissait. D'abord, vous-même, hier soir, vous l'avez reconnu : sur ces 3 000, il n'y en a que 30 % qui sont vraiment devant élèves. Est-ce qu'on reste sur ce chiffre ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Alors, je vais vous expliquer comment ça se passe. Mais si vous avez des questions, je peux répondre à toutes vos questions, dans ce cas, il faut bien être clair. Comment fonctionne le remplacement ? Deux possibilités. Première possibilité : vous recrutez directement un contractuel, notamment sur les disciplines rares, pour remplacer un professeur absent. Personne n'en a parlé la semaine dernière, mais c'est ce que j'ai aussi autorisé : j'ai autorisé 920 recrutements supplémentaires. Bon, et par ailleurs, vous avez des remplaçants qui sont en attente, si je puis dire, d'un remplacement. Ces remplaçants-là, normalement, soit ils remplacent un collègue qui est absent, soit, lorsqu'ils n'ont pas de remplacement à faire, ils sont dans un établissement et ils viennent en appui des autres collègues.
APOLLINE DE MALHERBE
C'est ce qu'on appelle les fameux TZR, c'est-à-dire les titulaires sur zone de remplacement. L'une d'elles a témoigné ce matin avec moi en direct sur RMC. Elle s'appelle Mathilde. Elle est prof d'anglais, elle est TZR, comme vous dites. Elle n'a reçu aucun appel depuis jeudi et voilà ce qu'elle raconte.
MATHILDE, PROFESSEURE D'ANGLAIS
C'est un peu lunaire, c'est un peu terrible, ce qui nous arrive, mais c'est très frustrant de se dire qu'on en est là, mais qu'on n'est pas utilisés. On se sent un peu délaissés face à ce problème. Je pense qu'on est beaucoup, qu'on est assez démunis.
APOLLINE DE MALHERBE
On est démunis, et surtout, ce qu'elle précise, c'est qu'il y a des contractuels qui sont appelés en priorité. Elle, elle est payée, elle est disponible, elle est volontaire. Et elle dit : dans ma région, lorsqu'il manque des profs, on appelle des contractuels qui sont donc payés en plus, qui sont moins formés et qui prennent sa place.
ÉDOUARD GEFFRAY
Eh bien, c'est justement à ce problème que je me suis attaqué déjà depuis un an, en réalité, et dont on commence à avoir les fruits aujourd'hui. C'est ce que j'ai dit la semaine dernière. Vous avez 3 000 remplaçants comme cette dame qui sont effectivement motivés, qui sont disponibles, etc., et qui, la semaine dernière, n'étaient pas devant élèves.
APOLLINE DE MALHERBE
Toujours pas cette semaine, je vous l'annonce.
ÉDOUARD GEFFRAY
Certes, ça fait trois jours ouvrés qu'on a mis en place le dispositif.
APOLLINE DE MALHERBE
Ce n'est pas moi qui avais dit qu'ils seraient devant les élèves le mardi.
ÉDOUARD GEFFRAY
Il y en a plus d'un tiers qui ont déjà été déployés. Voilà. Par ailleurs, il y a effectivement également des centaines de contractuels qui vont être recrutés au cours des prochains jours. J'en ai déjà 90 qui ont été arrêtés depuis vendredi sur des disciplines rares pour lesquelles nous n'avions pas de remplaçants. Et donc, on est en train de remettre tout ça en place pour faire en sorte que tous ces professeurs puissent être pleinement utilisés, parce qu'on ne peut pas dire aux Français qu'on recrute des professeurs en plus et leur dire que, dans le même temps, exactement comme le dit cette dame, il y a 3 000 personnes qui attendent et qui ont envie d'être devant élèves et qui n'y sont pas. Donc, très clairement, c'est ce qu'on est en train de déployer et on est en train de le faire, notamment dans les établissements qui sont les plus touchés. On a divisé… Il me reste… J'ai dit aussi la semaine dernière qu'il y avait 114 lycées qui étaient, entre guillemets, dans une situation critique. Il y a vraiment eu des feux rouges hier soir, sur des remontées partielles des académies, il m'en restait plus que 50. Voilà. Donc, on peut quand même considérer que les choses ont avancé en trois jours.
APOLLINE DE MALHERBE
En priorité, ces lycées-là ont reçu des remplaçants, des professeurs remplaçants.
Est-ce que ce sont les bons professeurs ? On a entendu parler de cours de maths où le remplaçant est un prof de français. Oui, je caricature, mais est-ce que ce sont quand même des erreurs qui ont été commises ?
ÉDOUARD GEFFRAY
J'ai vu le reportage hier, dont la réponse a été coupée, en l'occurrence… Mais c'était une erreur matérielle. Parfois, vous avez des erreurs matériels… Vous savez, on a quand même un million de personnels.
APOLLINE DE MALHERBE
Alors ici, vous avez dit : "On est en direct, rien ne sera coupé." Allez-y. Quelle est la réalité ?
ÉDOUARD GEFFRAY
D'abord, on ne peut jamais enseigner autre chose que la discipline pour laquelle on a été recruté. Donc, si je suis professeur de lettres, je ne fais pas des mathématiques, et si je suis professeur de mathématiques, je ne fais pas des lettres. Donc ça, c'est très clair, c'est très clair. Il peut y avoir parfois des erreurs matérielles, notamment quand vous avez une action comme ça, très rapide, qui fait que, pour être clair, la personne qui affecte les agents se trompe et met "mathématiques" au lieu de "français".
APOLLINE DE MALHERBE
Édouard Geffray, est-ce qu'il faut aussi envisager, comme en Allemagne ? Je découvre aussi, à la faveur de cette crise, ce que font nos voisins pour tenter de répondre aux mêmes problèmes qu'ici. En Allemagne, vous avez systématiquement une double qualification, c'est-à-dire que vous pouvez être prof de français et d'histoire-géo. Vous avez automatiquement une double formation et vous pouvez être professeur de deux matières, ce qui vous permet aussi de pouvoir pallier le manque de professeurs. Est-ce qu'on pourrait envisager cela ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Cela existe en voie professionnelle. Pour les enseignements généraux, vous avez…
APOLLINE DE MALHERBE
En Allemagne, c'est aussi pour le tronc commun.
ÉDOUARD GEFFRAY
Mais cela n'existe pas chez nous. D'ailleurs, en soi, ce n'est pas inenvisageable. Simplement, ce n'est pas une solution immédiate, parce que cela suppose des générations…
APOLLINE DE MALHERBE
Est-ce que, pour la suite, parce que parfois il faut quand même aussi anticiper, vous vous dites qu'on pourrait envisager de changer la manière dont les professeurs sont formés en France et leur demander systématiquement d'avoir une double qualification ?
ÉDOUARD GEFFRAY
J'ai toujours été, à titre personnel, assez prudent là-dessus, parce que je pense que c'est aussi pas mal d'avoir des professeurs qui sont vraiment spécialistes de leur domaine, mais c'est une chose qui se regarde.
APOLLINE DE MALHERBE
Si on poursuit sur la question de l'absence des professeurs, on redécouvre aussi qu'un tiers de ces absences sont souvent dues à des formations, parce que les formations sont sur le temps de cours. Là aussi, n'est-il pas temps de revoir le calendrier, à la fois le calendrier scolaire, parce que c'est épuisant pour les élèves et ils s'en plaignent beaucoup ? On va y revenir, sur leurs horaires de cours, mais aussi tout simplement en allongeant l'année scolaire. Cela permettrait peut-être que les formations des professeurs ne soient pas sur leurs heures de cours. On peut partir début juillet, par exemple.
ÉDOUARD GEFFRAY
On a un sujet global de calendrier scolaire en France.
APOLLINE DE MALHERBE
Je pose des questions de néophyte, mais, en fait, à un moment, il n'y a pas de questions…
ÉDOUARD GEFFRAY
On a un sujet global de calendrier scolaire, en France, on a seize semaines de vacances. Pour les autres pays de l'OCDE, c'est treize en moyenne. Donc, on a trois semaines de vacances de plus que la moyenne de l'OCDE.
APOLLINE DE MALHERBE
J'ai l'impression que j'entends parler de ce débat depuis toujours. À un moment, il faut l'attaquer pour de vrai.
ÉDOUARD GEFFRAY
On a beaucoup plus d'heures de cours par semaine, simplement, quand on fait ça. Je suis d'accord avec vous qu'il faut l'attaquer pour de vrai, mais, pour de vrai, ça pose la question des transports scolaires qu'il faut entièrement repenser. C'est des dizaines de milliers de lignes de bus, et donc qui ont un impact sur tous les transports en général, parce que ces mêmes bus servent à autre chose.
APOLLINE DE MALHERBE
Ah oui, il va falloir qu'ils bossent plus longtemps sur le scolaire.
ÉDOUARD GEFFRAY
Ça veut dire qu'il faut repenser toutes les conséquences touristiques et économiques par rapport aux vacances.
APOLLINE DE MALHERBE
Est-ce que les élèves, ce n'est pas plus important ? On a l'impression qu'ils sont toujours la dernière roue du carrosse.
ÉDOUARD GEFFRAY
Non, mais tout en France sont structurés autour du calendrier scolaire, c'est quasiment, je crois, le calendrier que les gens attendent le plus.
APOLLINE DE MALHERBE
Mais regardez, Monsieur le ministre : vendredi, ce sont les vacances de la Toussaint. Quand j'étais petite, je suis née en 81, les vacances de la Toussaint, c'était une semaine. Désormais, c'est deux semaines. Pareil, j'ai regardé le calendrier. Là, par exemple, pour la zone de Paris, les vacances de février commencent le 6 février. Cela veut dire qu'ils seront à peine revenus des vacances de Noël qu'ils vont repartir en vacances de février pendant deux semaines. Est-ce que tout ça est pensé de manière globale ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Tout cela est pensé de manière globale, mais sur un cadre qui n'a pas bougé depuis des décennies. Et par ailleurs, moi, ce que je dis depuis longtemps, c'est que, pour moi, c'est tellement impactant sur toute la vie sociale des Français, sur les temps partiels, sur tout ça, que ça ne peut être qu'un sujet qui peut être pris globalement dans le cadre d'une présidentielle. Donc, moi, si vous voulez, très concrètement…
APOLLINE DE MALHERBE
A titre personnel, vous y seriez favorable ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Je suis d'accord. Personnellement, j'y suis plutôt favorable. Il faut repenser l'ensemble pour alléger pour les professeurs et pour les élèves. Mais je pense que c'est quelque chose qui se regarde globalement et qui s'inscrit donc dans une perspective plus présidentielle que dans celle d'un ministre…
APOLLINE DE MALHERBE
Vous avez parlé des participations à cette plateforme. Vous dites 90 000. Combien de lycéens ?
ÉDOUARD GEFFRAY
A priori, normalement, la quasi-totalité d'entre eux.
APOLLINE DE MALHERBE
Bah non, parce que je vais vous dire ce matin, Laurie, qui travaille avec moi et qui est la rédactrice en chef de l'émission, a testé la plateforme. Elle n'est pas du tout lycéenne. Elle a dit qu'elle était lycéenne au lycée Victor Hugo et qu'elle se plaignait de son emploi du temps, et elle a reçu un mail disant : "Votre contribution a été parfaitement prise en compte." Il n'y a absolument aucune preuve que ces 90 000 contributions viennent de lycéens.
ÉDOUARD GEFFRAY
D'abord, il y a effectivement un sujet de données personnelles. On n'a pas voulu identifier les lycéens pour être sûrs qu'ils aient une parole libre.
APOLLINE DE MALHERBE
Les résultats, comment vous savez que ce sont vraiment des lycéens ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Ensuite, il y a un tri pour tout ce qui est spam, texte identique mis à la chaîne, etc., etc. Et enfin, s'il y a des parents qui ont envie de contribuer en plus de l'ordre de leur enfant, ma foi, ils en ont le droit. Enfin, dans le style de rédaction et dans les problèmes qui sont remontés, on est quand même sur un paysage qui est assez fidèle. Donc, on a 80 000 contributions. Et ce qui est intéressant, c'est que c'est la première fois qu'on va pouvoir en tirer des conséquences, au niveau local et au niveau national.
APOLLINE DE MALHERBE
Quels sont les grands ensembles qui vous remontent ? C'est-à-dire, quelles sont les premières revendications que vous y voyez ?
ÉDOUARD GEFFRAY
70 % des contributions parlent des horaires du temps scolaire, des temps de cantine trop courts, etc. Ça, c'est assez net. 60 % désormais parlent des conditions matérielles : le bâti vétuste, la rénovation thermique, les tables ou les chaises qui ne sont pas en état, etc. 25 à 30 % parlent du remplacement des professeurs. Parcoursup arrive ensuite, à moins de 20 %. C'est assez intéressant parce qu'on voit bien que c'est un gros objet. En même temps, il n'est mentionné que par moins de 20 % des élèves. Et puis, très loin derrière, on trouve des questions du type climat scolaire, téléphone portable.
APOLLINE DE MALHERBE
Alors, reprenons un par un, j'ai envie de dire, la question des horaires. 8 h-18 h. Ils sont nombreux, hier soir encore sur BFMTV, à dire qu'il y a des emplois du temps désormais extrêmement complexes, avec parfois des journées à rallonge, des longs trous. C'est notamment dû à ce nouveau bac, ces fameuses spécialités qui font que vous avez un bac à la carte, moins de tronc commun et donc une plus grande difficulté à organiser tout cela. Est-ce qu'il faut revenir dessus ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Tout le monde oublie que ce bac est là quand même. Il a quand même apporté un progrès énorme, notamment en termes de mixité sociale. Je rappelle qu'avant, pour faire simple, les plus favorisés faisaient bac S, les moins favorisés faisaient bac ES et ceux qui faisaient bac L quelle que soit la configuration, on a offert à nos élèves la possibilité de choisir réellement un parcours qui leur plaît. Il ne faut pas, si je puis dire, jeter cela en raison de considérations d'organisation.
APOLLINE DE MALHERBE
Allez-vous le changer ?
ÉDOUARD GEFFRAY
En revanche, je ne vais pas changer le bac à six mois d'une présidentielle. Enfin, à un moment, il faut juste arrêter de réformer.
APOLLINE DE MALHERBE
Non mais ça, vous pouvez me répondre… Surtout que vous pouvez me dire : c'est exactement la réponse que vous venez de me faire sur les temps scolaires. Je ne vais pas le faire maintenant parce qu'il y a les présidentielles.
ÉDOUARD GEFFRAY
Sur le remplacement, ça fait un an que j'agis et on commence à en voir les fruits, y compris avec des gens qui désormais seront devant élèves alors qu'ils ne l'étaient pas auparavant. Ça, c'est très clair. Sur les rythmes scolaires, je vous ai dit que j'allais instruire les choses pour que le prochain puisse prendre des décisions, mais je ne vais pas annoncer une réforme maintenant pour que ce soit détricoté dans six mois. Et sur le baccalauréat, je ne souhaite pas y toucher maintenant. Ça serait de la folie.
APOLLINE DE MALHERBE
Y a-t-il une manière d'améliorer ces journées à rallonge, est-ce que vous pouvez, je ne sais pas, dire aux différents établissements : après 17 h, c'est non, ou après 17 h 30 c'est non ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Justement, j'y viens. Ce sur quoi on va travailler, c'est que les outils qu'on met à disposition des chefs d'établissement sont objectivement archaïques là-dessus. C'est un boulot énorme qui repose surtout, en été, sur de l'humain. Et donc, moi, ce que je souhaite, pour être clair, c'est doper nos outils, notamment avec de l'IA, parce qu'on voit bien que c'est quand même un moyen d'optimiser beaucoup mieux les choses comme ça, pour qu'à la rentrée prochaine, nos chefs d'établissement, et même avant, disposent d'un outil qui permette vraiment d'améliorer sensiblement les choses à configuration de cours égale, j'allais dire.
APOLLINE DE MALHERBE
Parcoursup, est-ce que vous envisagez de supprimer, d'ajourner ou de changer Parcoursup ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Alors, il y a des améliorations qui vont être proposées par le ministre de l'Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, puisque ça relève de son portefeuille et pas du mien. Mais effectivement, le Premier ministre a demandé de proposer un certain nombre d'améliorations, de réflexions, de réformes, etc. Ensuite, abroger Parcoursup, je ne sais pas ce qu'on mettrait à la place si on l'abrogeait. La vraie question, si vous voulez, pour moi, ce n'est pas tant celle de l'outil que celle des objectifs. L'objectif, pour moi, est très clair : on a un objectif qui est de permettre aux étudiants de poursuivre des études supérieures là où ils veulent, enfin, en tout cas, là où ça correspond à leurs qualités et là où ils veulent, dont on a envie de mixité sociale. Tout le monde oublie que Parcoursup a permis une mixité sociale et géographique comme jamais elle n'avait existé avant.
APOLLINE DE MALHERBE
Édouard Geffray, vous dites : si on abroge Parcoursup, je ne sais pas ce qu'on mettrait derrière. Si toutefois vous trouviez la martingale, est-ce que la question de la suppression ou de la révolution autour de Parcoursup est sur la table ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Je pense qu'il y a des aménagements, la question des aménagements et des modifications.
APOLLINE DE MALHERBE
Mais aussi dans quel ordre ? Est-ce que ça veut dire, par exemple, que l'une des revendications des élèves, partagée d'ailleurs à peu près dans toutes les sensibilités, c'est aussi de dire : en fait, on a une pression énorme dès la seconde. C'est-à-dire que là où nous-mêmes, nous avions beaucoup de pression à la fin du parcours pour le bac, eux, ça commence dès la seconde et c'est, à chaque note, une forme d'angoisse. Est-ce que cela peut être amélioré et changé ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Ça fait partie des choses qu'on va regarder. On aura l'occasion de revenir dessus fin octobre avec le ministère de l'Enseignement supérieur, parce que, justement, c'est quelque chose qui ne se règle pas en deux coups de cuillère à pot.
APOLLINE DE MALHERBE
Donc, fin octobre ça veut dire que, quand on revient des vacances de la Toussaint, vous aurez une nouvelle solution ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Le Premier ministre nous a donné jusqu'à fin octobre, a donné au ministre de l'Enseignement supérieur et moi même jusqu'à fin octobre, pour faire des propositions d'amélioration de Parcoursup.
APOLLINE DE MALHERBE
Est-ce que l'une des pistes est quand même d'alléger la pression dès la seconde.
ÉDOUARD GEFFRAY
L'une des… Alors, d'abord, c'est dès la première, puisque le compteur ne commence qu'en première. Non, mais pardon, c'est important qu'on soit précis. C'est à partir de la première, d'abord, et tout est sur la table aujourd'hui pour réfléchir. Donc, le Premier ministre a laissé, j'allais dire, un champ extrêmement ouvert. Ensuite, une fois encore, il ne faut pas confondre l'outil et le processus. Dans Parcoursup, vous avez un avant, qui est l'orientation. Vous avez un pendant, qui est l'outil qui permet de se mettre en rapport avec les formations, et vous avez un après, qui sont les formations et le nombre de places. Il faut travailler sur les trois, mais faire croire aujourd'hui qu'il y a un outil qui trie les élèves, alors que Parcoursup ne trie personne, mais met juste en relation les élèves et les formations, c'est mentir.
APOLLINE DE MALHERBE
Édouard Geffray, il y a les revendications, il y a la colère, il y a les violences. Au moment où l'on se parle, combien de professeurs, de proviseurs, de personnels d'éducation ont été blessés, ciblés par les élèves ou par les casseurs ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Nous avons, à ce jour, 148 personnels de l'Éducation nationale qui ont été blessés dans le cadre de ce mouvement, généralement blessés de manière volontaire par des individus, élèves ou pas, qui les ont ciblés à coups de mortiers ou d'objets.
APOLLINE DE MALHERBE
Ciblés à coups de mortiers, c'est-à-dire qu'on a vu des images, effectivement, de jeunes qui tiennent le mortier littéralement comme une arme, directement en direction de professeurs, parfois de forces de l'ordre, mais de professeurs ou de proviseurs. Comment ils réagissent ? Comment… Quel est le moral des troupes aujourd'hui ?
ÉDOUARD GEFFRAY
D'abord, ils ont l'extraordinaire courage et ils sont profondément animés par le service public de l'éducation. Et je voudrais qu'on s'en rende compte quand même : il y a des hommes et des femmes dont le métier est de faire tenir le service public d'éducation et d'accueillir tous les jours leurs élèves, notamment les centaines de milliers d'élèves qui, tout en partageant les revendications de leurs camarades, ont juste envie d'aller en cours parce qu'ils savent que c'est important pour leur avenir. Et donc, on a aujourd'hui des hommes et des femmes qui sont très éprouvés, pour certains, parce qu'ils ont vécu des choses dans leur chair. Moi, je les appelle très régulièrement pour prendre des nouvelles. Ils ont quand même vécu les événements dans leur chair. Et pourtant, ils restent fidèles à une seule chose : leurs élèves.
APOLLINE DE MALHERBE
Édouard Geffray, il y a eu ce visuel qui a été publié, puis retiré par la section LFI de Suresnes, qui visait un proviseur.
ÉDOUARD GEFFRAY
Est-ce que les personnes qui ont fait ça ont été aussi retirées de la section LFI de Suresnes, au même titre que leur document a été retiré de la ligne ? Je veux bien savoir, parce que les condamnations morales, quand on joue sans arrêt avec les mots pour arriver à la fin à ce genre de situation… Est-ce que, oui ou non, des sanctions ont été prises contre les responsables de la section LFI de Suresnes qui ont effectivement, comment dire, voué à la vindicte générale en ligne un proviseur qui avait juste cherché à faire son travail, à sécuriser son établissement ? C'est hallucinant. On parle de 148 personnels qui ont été victimes depuis le début, alors que ce sont des gens qui dédient leur vie à leurs élèves et au service de l'éducation, et donc au pays. On parle d'un homme dont le portrait a été diffusé sur les réseaux sociaux, associé à des menaces par la section locale d'un parti politique. J'imagine qu'il va y avoir des sanctions internes prises. En tout cas, j'aimerais bien le savoir.
APOLLINE DE MALHERBE
En fait, vous demandez à LFI de ne pas se contenter d'avoir retiré, d'avoir fini par retirer ce visuel. Ses auteurs ont-ils été exclus du parti ?
ÉDOUARD GEFFRAY
En tout cas, je ne vois pas comment ça pourrait en être autrement si on est cohérent. On ne peut pas, d'un côté, dire qu'on condamne la violence en général, ce que je les ai entendus dire, après d'ailleurs avoir expliqué que la violence pouvait être légitime, et, après ça, ne pas en tirer des conséquences. Si vous avez des individus qui, chez vous, menacent des personnes de l'Éducation nationale, quand vous condamnez les violences, logiquement, vous leur dites de quitter votre enceinte.
APOLLINE DE MALHERBE
Vous estimez que la responsabilité de LFI ou des proxys d'ultra-gauche, comme vous disiez, pas forcément vous mais le ministre de l'Intérieur, est grande dans la part de violence de ce mouvement.
ÉDOUARD GEFFRAY
Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'ultra-gauche, il y a des groupuscules d'ultra-gauche ultra-violents, on en a encore vu hier, qui sont présents. Et ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne peut pas s'offrir le luxe de l'ambiguïté en matière de violence. Soit on refuse la violence sous toutes ses formes et elle ne peut pas être légitime. En démocratie, il n'y a pas de violence légitime autre que celle de la force publique quand il s'agit de protéger les gens. Donc, soit on considère qu'il n'y a aucune violence légitime parce qu'on est en démocratie et dans un État de droit, soit on commence à ouvrir la porte à une forme de violence légitime. Et alors, dans ce cas-là, on ne peut pas avoir soufflé sur les braises et ensuite se dédouaner de l'incendie.
APOLLINE DE MALHERBE
Édouard Geffray, un mot aussi sur ce qui s'est passé à Aubagne. Ce jeune qui est rentré dans son collège avec un fusil, qui a tiré sur deux des personnels. Heureusement, ils s'en sortent bien. Et on découvre hier que le parquet national antiterroriste se saisit de l'affaire parce qu'il pourrait être un des adeptes de ce qu'on appelle la True Crime Community, qui est une sorte de groupe fasciné par les tueries de masse. Est-ce que vous prenez au sérieux cette menace ? Est-ce qu'aujourd'hui, désormais, c'est une des menaces auxquelles doivent faire face les professeurs et l'Éducation nationale ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Ce n'est pas une menace nouvelle. D'abord, je voudrais juste… Parce que je suis allé lundi voir les équipes et voir d'ailleurs le principal qui a été blessé. Et je voudrais quand même redire mes pensées, parce qu'on a une équipe, là aussi, extrêmement courageuse : un CPE qui a maîtrisé le jeune.
APOLLINE DE MALHERBE
Qui l'a désarmé.
ÉDOUARD GEFFRAY
Et vous savez, la première question du principal, ça a été : "Est-ce que mes élèves vont bien ? Est-ce que mes collègues vont bien ?", alors qu'il était blessé. Voilà, ça, c'est l'Éducation nationale, ce ne sont pas les gens qui aspirent à la violence. Donc, quand même, il faut le dire, parce que ce sont des gens extraordinaires. Deux, on a effectivement une mouvance qui s'appelle la True Crime Community, qui est une mouvance, en fait, de gens qui, sur Internet, sur fond de masculinisme, etc., aspirent à des violences de masse. Le ministère de l'Intérieur suit évidemment ces mouvances-là depuis un petit moment, c'est connu notamment aux États-Unis. Avec les réseaux sociaux, par définition, la contagion est toujours possible. Donc, c'est effectivement une mouvance très surveillée et dont il faut évidemment se méfier.
APOLLINE DE MALHERBE
Merci beaucoup, Édouard Geffray, d'avoir répondu à mes questions ce matin. J'ai senti, plus que d'habitude chez vous, une forme à la fois d'émotion et de colère.
ÉDOUARD GEFFRAY
Vous savez, quand vous voyez des collègues qui se sont fait tirer dessus, comme ça a été mon cas lundi, et quand je vois qu'un mouvement que j'ai toujours considéré comme légitime et auquel j'ai toujours aspiré à apporter un traitement démocratique peut être perverti par des individus violents, je crois qu'il y a de quoi être un peu fâché, et je pense qu'il faut qu'on se rende compte de ce qui est en train de se passer. On doit quelque chose à nos lycéens. Moi, j'y travaille tous les jours. On ne leur doit pas la violence, parce que ça, ça se retourne contre eux à la fin.
source : Service d'information du Gouvernement, le 15 octobre 2026