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Interview de M. Roland Lescure, ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, à BFM TV le 4 novembre 32026, sur l'absence de croissance économique, le livret A, les prix des carburants, le chômage, le SMIC et l'élection présidentielle de 2027.

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Média : BFM TV

Texte intégral

APOLLINE DE MALHERBE
Bonjour Roland Lescure.

ROLAND LESCURE
Bonjour.

APOLLINE DE MALHERBE
Merci de répondre à mes questions ce matin. Vous êtes le ministre de l'Economie, des Finances, de la Souveraineté industrielle, énergétique, nucléaire... Economie, ça suffirait déjà. Elle n'est pas en forme, l'économie. Et j'ai juste regardé vos dernières déclarations, je vous avoue que ça m'a un peu donné le cafard. Sur la croissance, vous dites : " Ça fait trois trimestres que la croissance n'est pas au rendez-vous. " Honnêtement, les chiffres le montrent, elle n'est non seulement pas au rendez-vous, mais deux trimestres sur trois, elle est carrément en dessous du niveau de zéro. Sur l'état de l'économie, la conclusion de tout ça, c'est qu'en 2026, l'économie française est à l'arrêt. Sur les finances publiques, aujourd'hui, si on n'a pas le redressement budgétaire qu'on a mis dans le budget, on ira dans le mur. Qu'est-ce qu'on fait avec ça ?

ROLAND LESCURE
D'abord, on commence par dire la vérité. Donc ce que j'ai dit, vous l'avez dit, ça se repose sur des faits, des données qui sont publiées par l'INSEE. Tout le monde a été surpris par, je dirais, l'ampleur du choc. On n'a pas été surpris par les chocs : il y a eu un choc externe, la guerre en Iran, des chocs internes, notamment la canicule, mais aussi l'incertitude politique en début d'année. Donc ça, ça fait qu'effectivement, jusqu'à la fin septembre, l'économie française est à l'arrêt. Il faut qu'elle redémarre. Il faut qu'on fasse tout pour qu'elle redémarre. Et pour ça, il faut lever l'incertitude politique, il faut lever l'incertitude budgétaire. Vous avez vu que dans...

APOLLINE DE MALHERBE
Elle ne sera pas levée avant avril prochain, en vrai ?

ROLAND LESCURE
Non. Il y a deux séquences aujourd'hui qui sont importantes. La première, c'est celle qui me concerne, c'est la séquence budgétaire. Vous avez vu, sans doute dans les enquêtes récentes, que les Français, et ils ont raison, s'inquiètent de l'évolution de la dette publique.

APOLLINE DE MALHERBE
C'est la une de mes confrères du Figaro aujourd'hui, qui disent que 90% des Français se disent inquiets de la dette et qu'ils estiment qu'il faut vraiment oeuvrer pour la résorber.

ROLAND LESCURE
Exactement. Et donc mon job, c'est de les rassurer en faisant adopter un budget, un budget ambitieux, un budget difficile qui crée des controverses, je le vois bien ici ou là, mais qui est un budget qui permet de remettre à la fois la France sur la voie de la consolidation budgétaire — il faut réduire le déficit pour stabiliser la dette — et sur les voies de la croissance. On peut faire les deux, parce qu'aujourd'hui, quand vous regardez les chiffres de croissance de l'INSEE, ce qui est le plus inquiétant, c'est la baisse de l'investissement des entreprises. Les entreprises sont inquiètes. On a, là aussi, besoin de les rassurer.

APOLLINE DE MALHERBE
Ça, c'est en quelque sorte le décor, j'allais dire presque la toile de fond. Maintenant, rentrons dans le détail. D'abord, ce qui dans ce contexte-là va soit améliorer, soit empirer les choses. Ce qui se passe aux Etats-Unis : cette nuit, Donald Trump a perdu les deux chambres. Comment est-ce que vous imaginez la suite ? C'est-à-dire que Donald Trump, qui en grande partie est aussi l'un des responsables de la situation dans laquelle on est, à la fois les conséquences sur les prix du baril, mais aussi la question des droits de douane. Est-ce que vous vous dites : « Bon au fond, libéré de tout ça, il va peut-être nous lâcher un tout petit peu » ou alors est-ce que vous redoutez que ça n'empire ?

ROLAND LESCURE
Ecoutez, c'est une bonne question. Le premier enseignement de cette nuit, quand même, c'est que c'est une victoire sans appel des Démocrates. Sans appel...

APOLLINE DE MALHERBE
Et d'ailleurs reconnue par Donald Trump.

ROLAND LESCURE
Sans appel y compris de la part du Président lui-même. 53, 54, 55 sénateurs sur 100, donc la majorité absolue au Sénat ; à l'Assemblée aussi, ça, on s'y attendait. Donc ça veut dire en tout cas que sur la politique domestique, il va être en cohabitation. Et en cohabitation assez affaibli. Ce sont des enjeux qui nous concernent moins, nous, sur le budget, sur les impôts, mais il y aura quand même des débats importants aux Etats-Unis. Sur l'international, il reste en charge. Donc là, vous connaissez, je dirais, le caractère un peu imprévisible du Président des Etats-Unis : soit effectivement il décide de se mettre au-dessus de la mêlée, de reconnaître qu'il faut changer, notamment sur le prix de l'essence qui les concerne directement, et je dirais qu'il apaise un peu son engagement international, soit il ne le fait pas. Et franchement, il va falloir suivre ça dans les jours qui viennent. Sa première communication est domestique, elle est quand même assez apaisée. Il reconnaît la défaite, il reconnaît la qualité des candidats démocrates. Evidemment, il met la responsabilité de la défaite sur les candidats républicains, mais globalement, à ce stade, on a une expérience différente quand il avait perdu en 2020 ; il reconnaît sa défaite, j'allais dire, il est bon joueur.

APOLLINE DE MALHERBE
Roland Lescure, ça c'est ce qui se passe aux Etats-Unis. Ici, de très nombreuses questions assez concrètes. Dans un instant les carburants, mais d'abord le livret A. Vous envisagez une double augmentation du livret A, c'est-à-dire augmentation de l'enveloppe, qu'on puisse mettre plus d'épargne. Effectivement, aujourd'hui c'est un peu plus de 22 000 Euros, c'est 22 950 Euros. Ça pourrait aller jusqu'à quoi ? 30 000 Euros sur l'épargne, sur le livret A ?

ROLAND LESCURE
Alors ce qu'a annoncé le Premier ministre hier, c'est entre 25 000 et 30 000 Euros. Donc le niveau moyen du livret A — il y a 80% des Français qui ont un livret A —, c'est à peu près 7 000 à 8 000 Euros. Mais il y a 8 millions de livrets A qui sont au plafond, 22 950 Euros, vous l'avez dit. Et donc en libérant le plafond — et on verra si on le monte entre 25 et 30, je peux vous expliquer pourquoi on débat de ces deux niveaux —, on va libérer des Français qui veulent épargner davantage. Le livret A, d'abord c'est une épargne qui rapporte, le taux augmentera sans doute. Ça c'est légal, c'est encadré, c'est le gouverneur de la Banque de France qui me fera une proposition, je l'annoncerai au 1er février. C'est aussi...

APOLLINE DE MALHERBE
Aujourd'hui c'est 1,7%. Ce sera plus ?

ROLAND LESCURE
1,7%. Ce sera sans doute plus vu l'évolution des taux d'intérêt et de l'inflation, ce sont les chiffres de décembre qui en décideront. Donc, pour les Français et Françaises, c'est une épargne sûre, liquide, réglementée. J'entendais ce matin sur RMC un de vos experts qui disait : " C'est la roue de secours. "

APOLLINE DE MALHERBE
J'avais ce conseiller qui disait : " C'est la roue de secours. " C'est-à-dire qu'il disait : " Ce n'est pas le moteur de votre épargne, ce n'est pas avec ça que vous allez faire fortune ", mais...

ROLAND LESCURE
Mais j'ai trouvé l'image...

APOLLINE DE MALHERBE
Mais j'ai trouvé que l'image aussi était très intéressante. Il disait que c'était la roue de secours de notre épargne, c'est-à-dire ce qui permet en effet de se dire : " En cas de coup dur, on a ça. "

ROLAND LESCURE
Face aux imprévus, et il faut reconnaître que ces temps-ci, on en a pas mal. Donc c'est un peu une épargne de précaution. Ça ne rapporte pas grand-chose, 1,7% ce n'est pas énorme, mais ça permet d'avoir une épargne liquide, dont je rappelle qu'elle est exonérée d'impôts quand même, donc moi ça me coûte tous les jours. Et du coup, de libérer le plafond, ça va permettre de mettre un peu plus sur ce livret d'épargne. Et surtout, face à ça, le livret A permet de financer des politiques publiques : le logement social, bientôt le nouveau nucléaire, peut-être la rénovation des lycées. Donc derrière, c'est la Caisse des dépôts et consignations qui utilise cet argent pour prêter aux collectivités locales. Donc je dirais que c'est un double bénéfice : on épargne de manière sûre, garantie et nette d'impôts, et en plus on finance les politiques d'avenir.

APOLLINE DE MALHERBE
Et en même temps, c'est toujours ce qui est assez étonnant, c'est qu'on épargne beaucoup, en fait il y a beaucoup d'épargne en France, mais vous avez un Français sur trois qui est dans le rouge le 17 du mois. Est-ce que lui dire " Epargne encore davantage, prête-nous en quelque sorte ", alors qu'il a déjà du mal à boucler les fins de mois, ce n'est pas complètement décalé ?

ROLAND LESCURE
Alors d'abord, il y a aujourd'hui, il faut le reconnaître, deux Frances, pas une France. Il y a une France qui épargne beaucoup. En moyenne, les Français épargnent près de 18% de leurs revenus tous les mois. Et puis, vous l'avez dit, il y a des Français qui ne peuvent pas se le permettre. Donc il faut agir pour ceux-là. Et c'est pour ça que depuis six mois, depuis même un peu plus, depuis la crise en Iran, nous, on vise directement ceux qui en ont le plus besoin plutôt que de viser tout le monde. Je n'ai aucun intérêt à baisser le prix de l'essence pour ceux qui épargnent déjà 20 ou 30% de leurs revenus, ils peuvent se le permettre. La baisse, donc la libération des stocks stratégiques qui se traduit par une baisse du prix à la pompe de manière très concrète. Depuis samedi, les prix baissent. Ça veut dire quoi ?

APOLLINE DE MALHERBE
Est-ce que vous avez de nouveaux chiffres ce matin ?

ROLAND LESCURE
Oui. Aujourd'hui, en moyenne, on est à peu près à 15 centimes, mais évidemment, au fur et à mesure que les stocks stratégiques arrivent dans les pompes, ça baisse. Donc on a aujourd'hui 3 000 stations sur 10 000 dont la baisse dépasse les 20 centimes. De manière concrète, ça veut dire que sur un plein de 45 litres, qui est un plein normal, on économise 9 Euros. C'est près de 10% de baisse, donc c'est très important. Et ça, ça se traduit directement dans le portefeuille.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais vous avez eu aussi ceux qui ont la double peine en quelque sorte, c'est-à-dire ceux qui sont les plus dépendants de la voiture parce qu'ils habitent le plus loin des centres-villes, parce qu'ils sont en milieu le plus rural. Ce sont aussi ces stations-là dans lesquelles ils n'ont pas d'autre choix que d'aller s'approvisionner, qui ne peuvent pas encore jouer le jeu parce que tout simplement ils sont au bout de la chaîne logistique, et que pourtant Maud Bregeon m'avait promis la semaine dernière que ce ne serait pas le cas, ça n'a pas marché. Vous n'avez pas réussi à reremplir leurs stocks aussi vite que celles des stations, je dirais, les plus accessibles.

ROLAND LESCURE
Il y a 6 600 stations sur 10 000 qui ont commencé à baisser leurs prix, donc plus de deux tiers, y compris parfois des petites stations. Ce qui est clair, c'est qu'on ne fait pas ça pour la semaine, ce n'est pas la semaine de toutes les soldes, ça va durer trois mois. Et donc même si ça prend quelques jours pour des petites stations à être approvisionnées, elles auront trois mois devant elles pour, je dirais, faire ces baisses de prix pour leurs consommateurs. Vous disiez, il y a un peu la double peine. Pour les gros rouleurs, il y a aussi la double prime, si je puis dire. C'est-à-dire qu'il y a la libération des stocks, plus le chèque gros rouleurs qui a été versé automatiquement à plus de 1,5 million Français, qui continue à être versé là, quand je vous parle, sur octobre, novembre, décembre. On a décidé d'aider ceux qui en avaient le plus besoin. On n'oublie pas les petites stations parce que ce qu'on a ajouté pour répondre aux craintes que vous mentionnez, c'est un prêt à taux zéro. C'est-à-dire si une station dit : « Je n'ai pas encore l'essence moins chère, mais je veux le vendre aujourd'hui », on lui prête la trésorerie qui lui permet de le faire et elle nous remboursera à taux zéro quand elle aura les stocks moins chers.

APOLLINE DE MALHERBE
Pour anticiper, donc ça voudrait dire qu'en gros elle vendrait à la pompe une essence moins chère, un diesel en l'occurrence moins cher que le prix auquel elle l'a acheté pour le mettre dans la cuve.

ROLAND LESCURE
Exactement.

APOLLINE DE MALHERBE
Roland Lescure, moi, je pense en permanence notamment à cet auditeur de RMC qui m'avait appelée au début de la hausse des prix du carburant. Ça faisait peut-être un mois que ça s'était installé. Il habite dans la Creuse et il me disait : " Moi, je suis retraité, donc mes revenus ne montent pas. J'habite à 4 km de la première boulangerie et à 21 km de chez mon docteur. " Et pour la première fois, il avait annulé un rendez-vous médical important parce qu'il n'avait plus de quoi remplir sa voiture. Pour lui, ça ne marche pas. Il n'est pas le gros rouleur, il n'est pas celui qui doit utiliser sa voiture pour aller travailler et pourtant il est celui qui est le plus pénalisé.

ROLAND LESCURE
Non, mais la situation est très difficile aujourd'hui, il ne faut pas le nier. Mais pour cette personne, au moins la baisse des stocks stratégiques, ça le concerne directement. Ça va concerner toutes les stations-service, 10 000 stations-service en France, que ce soit en métropole, en Corse ou en outre-mer. Donc cette personne dans la Creuse, il va avoir une baisse entre 15 et 20 centimes d'Euro le litre de diesel. On fait face à un choc externe, il faut qu'on le reconnaisse tous. On fait face à une pression énorme, et vous l'avez dit, on ne l'a pas choisie cette guerre. On essaie de tout faire au niveau diplomatique...

APOLLINE DE MALHERBE
Non, mais par contre ce qu'on a peut-être choisi ou pas choisi justement, c'est de faire les efforts avant pour pouvoir faire face à un choc.

ROLAND LESCURE
Mais on est où on est, c'est-à-dire qu'effectivement aujourd'hui...

APOLLINE DE MALHERBE
Donc on n'a pas d'élastique, on n'a plus rien, on n'en a plus sous le pied.

ROLAND LESCURE
On en a dépensé un peu pendant le Covid, vous vous en souvenez, aussi un peu pendant la guerre en Ukraine en 2022-2023. On en a peut-être trop dépensé, on est peut-être sorti trop tard. Moi, mon job c'est...

APOLLINE DE MALHERBE
Mais le macronisme… Pardon Roland Lescure, vous faites partie, vous êtes un des rares aujourd'hui à être vraiment un macroniste.

ROLAND LESCURE
Merci de le noter. S'il en reste un, ce sera sans doute moi.

APOLLINE DE MALHERBE
Non, mais c'est-à-dire qu'au fond, il n'y en a plus beaucoup et puis la plupart aujourd'hui qui sont au Gouvernement, c'est une sorte de Gouvernement issu de plusieurs familles, notamment de la droite. Vous, vous ne venez pas de Horizons ou de LR, vous êtes macroniste de la première heure. Vous vous êtes engagé même en politique pour Emmanuel Macron. Quand vous voyez honnêtement que sur l'économie, qui était censée être son point fort, on se retrouve aujourd'hui dans une situation aussi... quoi, navrante ? C'est...

ROLAND LESCURE
Non, mais je vous trouve... Mais j'allais dire que vous faites votre job et vous le faites bien en plus. Un peu déséquilibrée. Il y a des choses qui vont mal et il faut les assumer. Moi je suis prêt à assumer nos erreurs. Et sur la dette publique, on n'a pas été assez vite, on n'a pas été assez fort. C'était compliqué à faire voter à l'Assemblée, mais malgré tout on n'a pas été assez vite, on n'a pas été assez forts. On n'a jamais autant travaillé en France qu'aujourd'hui, les jeunes et les moins jeunes. La réforme des retraites...

APOLLINE DE MALHERBE
Pardon, le chômage remonte, le chômage remonte. On est à plus de 8%.

ROLAND LESCURE
Mais malgré tout, ce qu'on appelle le taux d'emploi, c'est-à-dire le pourcentage de gens qui travaillent en France, il n'a jamais été aussi élevé. Il n'est pas suffisamment élevé, ça c'est un défi pour les prochains. On est le pays le plus attractif d'Europe, ça veut dire qu'il y a des investisseurs internationaux qui nous font confiance, et il faut que ça continue, donc il faut qu'on restaure nos finances publiques. On a des startups, on a 450 000 emplois dans le secteur des technologies. Je comprends que ça ne résout pas tous les problèmes.

APOLLINE DE MALHERBE
J'ai l'impression que c'est comme si vous étiez sous anesthésie.

ROLAND LESCURE
Non, j'essaie d'être factuel et c'est compliqué aujourd'hui.

APOLLINE DE MALHERBE
Vous avez eu cette phrase, vous l'avez regrettée, mais elle disait quand même une forme d'état d'esprit. Quand vous avez dit : " Ça ne m'empêche pas de dormir, ces taxes ", quand vous dites aujourd'hui : " Non, mais il y a des choses qui vont bien ", est-ce que c'est audible, ça ?

ROLAND LESCURE
Non, mais je comprends que c'est difficile aujourd'hui. Mais s'il n'y en a pas un ou deux qui rappellent quand même que la France a des atouts, là, ça va être la dépression générale.

APOLLINE DE MALHERBE
Oui, mais on ne peut pas être que dans la méthode Coué. Quand je vous dis...

ROLAND LESCURE
Non, ce n'est pas la méthode Coué, je m'appuie sur les faits.

APOLLINE DE MALHERBE
Moi aussi je m'appuie sur les faits. Ce n'est pas une question seulement d'impression ou de ressenti. Regardez les mots d'Emmanuel Moulin hier : c'est le nouveau gouverneur de la Banque de France. Il dit que la prévision de croissance, qui n'est honnêtement pourtant pas ambitieuse...

ROLAND LESCURE
1%.

APOLLINE DE MALHERBE
Vous dites, vous, qu'elle reste toujours dans une perspective pour l'année de 0,4. C'est sûr que non ! C'est sûr que non, il dit que ça ne sera pas tenable.

ROLAND LESCURE
Non, le sujet c'est moins 2026 parce que l'année 2026 est jouée. Entre 0,3 et 0,5, le vrai sujet c'est 2027.

APOLLINE DE MALHERBE
Non, mais elle sera à moins de 0,3 ou 0,5.

ROLAND LESCURE
Non, non, aujourd'hui ce qu'on appelle l'acquis de croissance, il doit être à 0,2 ou 0,3. Donc si on a un quatrième trimestre correct, on sera dans ces ordres de grandeur. Le vrai sujet, c'est 2027.

APOLLINE DE MALHERBE
Non, mais comment vous pouvez penser qu'on aura un quatrième trimestre correct ? Les derniers, je rappelle quand même pour ceux qui nous écoutent : on a été à -0,2 le premier trimestre, on a été à 0 le deuxième trimestre, on a été à -0,1 le troisième.

ROLAND LESCURE
Et dans les facteurs qui expliquent le -0,1, il y a par exemple le fait qu'on a fermé des centrales nucléaires parce qu'il faisait chaud. On les rouvre, ça mécaniquement ça fait du rebond. La production d'avions qui a été un peu retardée cet été, là aussi pour des raisons climatiques, ça rebondit. Ça ne veut pas dire que ça va bien. Le vrai défi, c'est 2027 aujourd'hui, et celui-là, il n'est pas facile, parce que les ombres internationales sont toujours présentes.

APOLLINE DE MALHERBE
Serez-vous réaliste ? Serez-vous réaliste sur les prévisions ?

ROLAND LESCURE
En fait, j'essaie de l'être tout le temps.

APOLLINE DE MALHERBE
On a l'impression que parfois vous parlez pour les marchés et vous vous dites : " Il faut absolument qu'on leur donne des perspectives un peu réconfortantes ".

ROLAND LESCURE
Non, je ne tiens pas de double discours.

APOLLINE DE MALHERBE
Et il y a aussi la réalité que les Français, eux, connaissent dans leur vie quotidienne.

ROLAND LESCURE
Exactement. Et donc il faut être au maximum factuel en assumant ce qui va mal, et il y a des choses qui vont mal aujourd'hui : il faut qu'on redresse nos finances publiques, le pouvoir d'achat est rendu difficile par la crise et on fait baisser le prix de l'essence pour ça. Mais pas oublier quand même qu'on a des atouts, parce qu'on est très bons à ça. Et en période électorale, on est capable de le faire plus que quiconque, de dire : " Il n'y a rien qui va en France. " Eh bien moi, je suis contre ce défaitisme généralisé. J'essaie d'être factuel, d'expliquer ce qui va mal et d'y travailler, y compris mais pas seulement pour rassurer les marchés qui nous prêtent tous les jours, mais aussi en assumant nos atouts. Sinon c'est la dépression généralisée, et ça je ne m'y résous pas.

APOLLINE DE MALHERBE
Le SMIC qui sera de toute façon revalorisé au 1er janvier, est-ce que vous allez lui donner un coup de pouce supplémentaire au-dessus de simplement l'inflation ?

ROLAND LESCURE
Alors je rappelle que le SMIC a déjà augmenté de 3,6% cette année.

APOLLINE DE MALHERBE
Tout à fait.

ROLAND LESCURE
En partie d'ailleurs corrigeant les effets sur le pouvoir d'achat de la hausse de l'inflation. La consommation au troisième trimestre, par exemple, elle a été bonne. Donc voilà un rayon de soleil parmi un ciel bien ombragé. Vous savez que c'est en discussion, le Premier ministre a demandé au ministre du Travail de négocier, de consulter, il est en train de le faire. Moi je pense qu'on pourra annoncer quelque chose dans les jours qui viennent. Il y a deux questions qui se posent...

APOLLINE DE MALHERBE
Demain, il y a une mobilisation très importante. Est-ce que aujourd'hui vous pouvez dire à ceux qui envisagent de se mobiliser demain : " Ecoutez, on a une bonne nouvelle pour vous, le SMIC va augmenter " ? Ça fait partie de leur demande. Est-ce qu'il y aura un geste ?

ROLAND LESCURE
Il y a deux sujets sur le SMIC : il y a combien et quand. Et ces deux sujets, ils sont sur la table aujourd'hui, c'est tout ce que je peux vous dire. On est prêt à regarder...

APOLLINE DE MALHERBE
Mais vous savez que c'est demain matin qu'ils vont se mobiliser ? Il est peut-être temps, non ?

ROLAND LESCURE
Voilà, et on leur répondra dans les jours qui viennent. Si le ministre du Travail arrive à terminer ses consultations ce soir…

APOLLINE DE MALHERBE
Là vous n'êtes pas en train de dire que c'est la faute de Farandou ?

ROLAND LESCURE
Non, c'est le job... Non, mais on est dans un Gouvernement... Moi je j'espère que je montre...

APOLLINE DE MALHERBE
Non, mais il a peut-être réalisé que c'était demain la manif, quoi.

ROLAND LESCURE
Oui, oui, je pense que ça on le sait tous. Et on sait que ces revendications, il faut pouvoir y répondre dans les jours qui viennent, et on va le faire, évidemment.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais si je vous entends, et puisque vous avez eu cette expression et le ministre Jean-Pierre Farandou l'a prolongée, il a dit : " Je voudrais présenter des mesures de nature à déclencher une dynamique salariale dans le pays ". Ça laisse entendre que à la fois il y aura une accélération du calendrier, c'est-à-dire vous n'attendrez peut-être pas le 1er janvier...

ROLAND LESCURE
Peut-être pas.

APOLLINE DE MALHERBE
Voilà. Et qu'il va y avoir une augmentation légèrement au-dessus de la seule inflation ?

ROLAND LESCURE
Peut-être.

APOLLINE DE MALHERBE
Voilà, en gros ce sont vos deux pistes.

ROLAND LESCURE
Mais ça ne suffit pas. C'est-à-dire que...

APOLLINE DE MALHERBE
Donc ça, c'est acquis, mais ça ne suffit pas. Alors vous allez faire quoi de plus ?

ROLAND LESCURE
Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que chacun doit faire son boulot. Donc ça veut dire que dans ce qu'on appelle les négociations annuelles obligatoires de salaires, on doit intégrer, notamment pour les entreprises qui peuvent se le permettre, le fait que l'enjeu de pouvoir d'achat, passe par une hausse des salaires. Donc l'idée de cette négociation, de cette consultation à trois — les organisations syndicales, les organisations patronales et le Gouvernement —, c'est de dire : " Qu'est-ce que chacun d'entre nous peut faire pour se serrer les coudes et faire en sorte qu'on avance ensemble ? " Ce n'est pas très à la mode aujourd'hui, on préfère se pointer du doigt les uns les autres. Nous, on reste dans une logique où on essaie de mettre tout le monde autour de la table.

APOLLINE DE MALHERBE
Les suites du 17 octobre et des différentes mobilisations et des casses qui ont suivi : vous avez promis une aide et notamment des prêts aux commerçants les plus touchés. Combien, au moment où nous nous parlons, l'ont demandé, l'ont obtenu ?

ROLAND LESCURE
On a à peu près 700 commerces qui ont été vraiment pillés, 700 le 17 octobre, une vingtaine le 24 et un — ça prouve que ça va mieux — samedi dernier. On a aujourd'hui un peu plus de 500 demandes de prêts à taux zéro. C'est-à-dire que les commerçants qui ont été touchés, sur la base d'une déclaration d'assurance seulement, peuvent demander un prêt à la banque publique d'investissement et ils l'obtiennent. Donc on a une vraie demande. Pourquoi ? Parce qu'il faut réparer, parce qu'il faut reconstituer les stocks. Donc ça fait partie des moyens qu'on a mis sur la table pour accompagner les commerçants. Il faut d'abord assurer la sécurité, c'est ce qu'ils nous disent en premier lieu, et ensuite les aider à reconstituer les stocks, et on le fait avec ce prêt.

APOLLINE DE MALHERBE
" Si on suspend la réforme des retraites, je peux vous dire que c'est le pays qu'on mettra dans la merde. " C'est dans le texte, entre guillemets, les mots d'Emmanuel Macron. C'est un livre qui sort aujourd'hui, c'est Françoise Degois, ancienne conseillère de Ségolène Royal et journaliste, qui a décidé de publier une conversation privée avec Emmanuel Macron avec qui elle échange visiblement des messages régulièrement. Des messages comme celui-là : " Si on suspend la réforme des retraites, je peux vous dire que c'est bien le pays qu'on met dans la merde. Les marchés nous regardent. Je n'ai aucune sympathie pour les riches, je n'aime pas l'argent ni ne le déteste, mais le jour où on n'aura plus d'investissements, on sera dans la merde. " Voilà ce que dit notamment Emmanuel Macron. Il vous parle comme ça aussi ? Il vous dit les mêmes choses ?

ROLAND LESCURE
D'abord, moi je n'ai pas l'habitude de mettre dans l'espace public des conversations privées avec qui que ce soit, y compris avec le Président de la République, donc je les garde pour moi. Deux, du coup je trouve ça un peu surprenant. Maintenant, chacun prend ses responsabilités. Je ne suis pas sûr que ce soit tout à fait à son honneur, cette journaliste que je ne connais pas, de diffuser dans la nature des échanges privés. Trois, évidemment que c'est un ton de conversation privée. Mais au fond, vous avez devant vous un ministre, député, qui a voté la réforme des retraites. Je ne l'ai pas suspendue, nous ne l'avons pas suspendue avec le Premier ministre de gaieté de coeur, parce qu'effectivement ça faisait partie des efforts...

APOLLINE DE MALHERBE
Mais vous saviez que vous mettiez, je cite, " le pays dans la merde " ?

ROLAND LESCURE
En tout cas, clairement, ça fait partie aujourd'hui des raisons pour lesquelles on a, même si c'est limité à court terme, plus de déficit que ce qu'on avait prévu. Donc on est face à une contrainte énorme. Il y a un franc-parler qui s'exprime dans des conversations privées, je n'ai pas forcément envie de commenter ça trop. Mais la réalité aujourd'hui, c'est qu'évidemment - d'ailleurs on l'a fait comme tel - le prochain Président de la République, s'il ne fait rien, cette réforme des retraites s'imposera à lui parce qu'il faut la prendre.

APOLLINE DE MALHERBE
Roland Lescure, le prochain Président ou la prochaine Présidente, ça pourrait être Christine Lagarde ?

ROLAND LESCURE
Ecoutez, elle a annoncé qu'elle quittait la BCE, elle a annoncé qu'elle allait s'impliquer dans le débat public et que son devoir de réserve ne lui permettait pas de le faire. Je trouve ça déjà pas mal. C'est une voix qui compte, c'est une voix qui compte à l'international, c'est une voix qui est réputée. Maintenant, vous lui poserez la question, je ne sais pas...

APOLLINE DE MALHERBE
Mais vous vous dites, Roland Lescure, que ça pourrait être une bonne candidate ? Comment voyez-vous la suite, vous ?

ROLAND LESCURE
Moi, ce que je me dis aujourd'hui, c'est qu'il y a déjà beaucoup de candidats, et si on pouvait les rassembler, ça serait déjà pas mal. On verra en janvier ou février...

APOLLINE DE MALHERBE
Je ne sais plus, je m'y perds. Vous c'est quoi ? C'est Gabriel Attal, c'est Edouard Philippe, ou c'est personne pour l'instant ?

ROLAND LESCURE
Non, mais moi à ce stade, je suis membre de Renaissance, je soutiens Gabriel Attal. Mais je suis, et lui aussi je pense, extrêmement convaincu qu'à la fin, il n'en faudra qu'un. Et moi je serai extrêmement sensible à ça. Donc je choisirai le candidat quand j'aurai, je dirais, la ligne de départ, janvier-février, définie. Et je peux vous dire que je choisirai celui qui me convainc le plus...

APOLLINE DE MALHERBE
En tout cas, au moment où on se parle, vous ne dites pas à Christine Lagarde : " Venez nous sauver ", quoi ?

ROLAND LESCURE
Je ne suis pas sûr qu'elle en ait envie. C'est à elle de... Vous savez, ce genre de campagne, ça prend une sacrée envie, donc ce sera à elle de nous le dire si elle en a envie. Elle a une réputation internationale extrêmement forte, elle est extrêmement compétente, elle a montré à la fois au Fonds monétaire international et à la Banque centrale européenne qu'elle savait gérer des crises. J'espère qu'on n'en sera pas là, mais bon, c'est quand même possible aujourd'hui. Donc voilà, en tout cas j'espère qu'elle s'exprimera parce que sa voix comptera. Ça, j'en suis sûr.


source : Service d'information du Gouvernement, le 5 novembre 2026