Interview de Mme Marie-George Buffet, secrétaire nationale du PCF, à France Inter le 21 mai 2002, sur la préparation des élections législatives, les accords avec le parti socialiste, les moyens de faire reculer les votes pour l'extrême droite, l'avenir du PCF.

Texte intégral

A. Ardisson - 8.424 candidats à ce jour - 30 % de plus qu'en 1997 -, n'est-ce pas une folie ? Et n'est-ce pas un effet pervers du financement publique des partis politiques ?
- "C'est vrai que c'est une situation qui interpelle. Il y a, pour certains candidats, l'effet de la loi sur le financement des partis politiques ; et il y a aussi une réalité française sur un débat politique qui s'exprime dans les distances de très nombreuses forces politiques différentes, on le voit bien aussi bien à gauche qu'à droite. L'essentiel est ce que nous avons fait, c'est-à-dire que là où il y avait danger que cette multiplicité de candidatures entraîne l'élection du Front national, nous avons su faire les candidatures uniques à gauche. C'était l'essentiel."
Avec une exception de taille, cette fameuse quatrième circonscription des Bouches-du-Rhône dont on parle beaucoup. Ce matin, F. Hollande dit être sûr que le candidat socialiste, P. Menucci, se retirera. Vous-même, en êtes-vous sûre, êtes-vous rassurée ?
- "J'entends ce que dit F. Hollande, j'espère que cela va être le cas, parce qu'on est là vraiment dans une circonscription symbolique : nous sommes à Marseille, nous sommes dans les Bouches-du-Rhône et il faut donner à voir que tout ce que nous avons travaillé sur cet accord est vraiment sur une base de refus de l'extrême droite. Et ce serait dommageable qu'il y ait des endroits où cette règle ne s'applique pas."
Si M. Menucci ne s'inclinait pas, vous considéreriez que c'est une entorse au contrat avec le Parti socialiste dans son ensemble ou une affaire individuelle ?
- "Non, ce n'est ni une affaire individuelle ni une remise en cause de l'ensemble de l'accord. Nous avons quelques points où les choses ne sont pas encore bien réglées - je pense à J. Vila à Perpignan, je pense à R. Meï à Gardanne et donc, F. Dutoit à Marseille. J'espère que dans les jours qui viennent, chacun va appeler à la raison et que les choses vont se résoudre."
Un sujet qui vous tient à cur : la parité. Vous en êtes à combien au Parti communiste ?
- "Il y a eu bien sûr des candidatures uniques qui ont fait bouger un peu les chiffres, mais je suis très satisfaite d'apprendre que nous sommes au-delà de 46% de candidates aux élections législatives, c'est-à-dire nous avons énormément augmenté, puisque nous étions à moins de 30% en 1997. Et j'entendais ce matin des hommes de droite dire qu'ils voulaient présenter des femmes de qualité et donc c'est pour ça qu'ils sont aussi bas ! "
C'est sympa, ça !
- "Oui, j'ai sursauté dans la voiture ! Il y a énormément de femmes de qualité, on les a trouvées au Parti communiste."
Dans l'Humanité Hebdo, vous expliquez que le credo identitaire du Parti communiste est donc la lutte contre l'extrême droite, rappelant que quand même dans 33 départements, elle a obtenu plus de 20 %. Comment expliquez-vous précisément que ce sont des départements ou des circonscriptions jadis bastion du PC ? Quand on regarde la carte du premier tour, c'est frappant : pour certains endroits, c'est presque une décalcomanie.
- "Ce sont des circonscriptions où beaucoup d'hommes et de femmes connaissent des difficultés, des circonscriptions marquées par une histoire ouvrière, souvent pas une très forte désindustrialisation, des coups terribles portés à la dignité de ces hommes et ces femmes. Et certainement qu'à un moment donné nous n'avons pas su, la gauche, et dans la gauche le Parti communiste français, apporter à ces hommes et ces femmes les solutions nécessaires, l'espérance je dirais, l'avenir auquel ils aspiraient. Donc, il y a eu certainement des phénomènes de repli et donc quand il y a repli, quand il y a craintes sur l'avenir, sur sa vie quotidienne, il y a rejet de l'autre. Mais il n'y a pas de vase communiquant direct : je crois que c'est la vie qui a été faite à ces hommes et ces femmes, l'absence de perspectives à un moment donné, qui a certainement conduit à certains de ces votes. Je pense que par rapport au Front national il y a deux choses"
Quand vous dites, il n'y a pas de vase communiquant direct, vous pensez que ce ne sont pas des ex-électeurs communistes qui ont voté Front national ?
- "Non, ce que je veux dire par-là, c'est que l'idée qu'aux dernières élections, la chute du Parti communiste français serait automatiquement venu alimenter la montée du Front national n'est pas exacte. On le voit aux sondages de sorties d'urnes : des électeurs se sont abstenus, d'autres ont été sur le vote Jospin, d'autres sur des votes d'extrême gauche, une part infime s'est tournée vers la droite et l'extrême droite. C'est donc à beaucoup plus long terme que le vote d'extrême droite s'est construit. Et c'est pour ça que je pense que pour le faire reculer, à la fois il faut améliorer le bien-être quotidien de ces hommes et de ces femmes, faire en sorte qu'ils retrouvent leur place, leur reconnaissance dans la société, leur utilité dans la société et puis, lutter contre toutes les idées que porte l'extrême droite de racisme, xénophobie, homophobie, sexisme, en fait toutes les idées extrêmement rétrogrades et dangereuses que portent le Front national."
Justement, quel langage, quel argumentaire par rapport au problème de l'immigration ?
- "Il faut penser l'immigration en pensant le monde : on ne peut pas résoudre les questions de l'immigration en France si on n'améliore pas l'équilibre, le développement durable au niveau de la planète. On n'empêchera pas des hommes et des femmes de fuir leur pays s'ils sont poussés par la faim ou par l'absence de démocratie. Donc, il faut essayer de trouver les solutions ici, en France, pour que chacun trouve sa place dans notre société à travers la formation, à travers l'emploi, à travers le respect des uns et des autres - et c'est valable pour tout le monde -, le respect de l'identité de chacun. Et il faut des actions beaucoup plus fortes de la communauté internationale pour répondre aux besoins de développement, aux besoins de résoudre les problèmes que connaissent certains pays, je dirais même certains continents."
Vous évoquiez tout à l'heure les 65 candidatures uniques. Candidatures uniques, mais pas de programme, pas de programme commun ? Est-ce que c'est parce que ça ne vous réussit pas ?
- "Non, mais je n'ai absolument pas souhaité faire semblant de tout de suite, d'un seul coup, sans réfléchir profondément à ce que nous ont dit les électeurs et les électrices, à la sanction qu'ils nous ont quand même infligé à la gauche et au Parti communiste le 21 avril, de nous relancer dans un accord artificiel. Ces candidatures uniques sont motivées par le danger de l'extrême droite ; ensuite, je pense que toute la gauche - nous, les communistes, nous allons le faire -, nous avons besoin de réfléchir sur ce que nous ont dit les électeurs et les électrices et dans un premier temps, de faire tout pour que la droite soit battue à ces élections législatives."
Imaginez justement qu'elle le soit, imaginez qu'il y ait à l'Assemblée une majorité de gauche : qu'est-ce que vous faites ? Est-ce que vous participeriez encore à un gouvernement ?
- "Cela sera certainement un très grand débat mené par les communistes dans les jours qui suivront le second tour ; ils réfléchiront beaucoup à l'expérience qu'ils viennent de vivre, aux enseignements à en tirer, sur la participation elle-même, sur la façon dont nous avons géré cette participation, sur parfois l'impression que nous avons donnée de ne plus être près de ceux et celles qui nous font confiance, d'être trop institutionnels. Tout cela sera à verser dans le débat et puis les communistes prendront leur décision."
Qu'est-ce que vous faites avec l'extrême gauche, qui vous a devancé ?
- "Nous avons lancé des forums citoyens à gauche où, dans toutes les communes, nous essayons de rassembler tous ceux et tous celles qui ont référence à gauche sans exclusive, donc y compris des hommes et des femmes qui se référent à l'extrême gauche, pour réfléchir ensemble sur comment demain reconstruire, avec toute la gauche, une réponse neuve, une réponse qui réponde mieux aux attentes des couches populaires."
France Inter consacre cette journée au dialogue social et aux 35 heures. Est-ce que vous n'avez pas l'impression que sur ce sujet, la gauche s'est trompée en croyant bien faire ?
- "Certainement que la gauche n'a pas mis les moyens nécessaires pour que cette loi, qui est une grande loi progressiste dans son fondement, soit appliquée de façon qui réponde aux attentes des salariés. J'ai reçu tous ces derniers mois énormément de délégations, notamment des hospitaliers ou d'autres entreprises, où ces hommes et ces femmes avaient l'impression que cette loi s'appliquait contre soit leur pouvoir d'achat, soit leurs conditions de travail ou du moins leur rythme de travail. Donc, je pense qu'on a manqué de négociations sociales, on a manqué de consultations avec les représentants des salariés."
La survie financière du PCF, vous la voyez comment ?
- "La souscription marche très bien. Les Français et les Françaises répondent à cet appel du Parti communiste de façon formidable, nous avons déjà récolté beaucoup. Mais je lance un nouvel appel : nous avons encore besoin de votre aide, alors allez-y, n'hésitez pas à envoyer vos chèques place du Colonel Fabien."
Et que devient M. Hue ?
- " R. Hue est président du Parti communiste français. Comme moi en ce moment, il mène sa campagne au niveau des législatives, mais il est tout à fait présent à la direction du Parti."
(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 21 mai 2002)