Déclaration de M. Jean-Luc Duval, président des Jeunes Agriculteurs, sur le métier, les formations et la profession d'agriculteur et le développement agricole mondial, Paris le 14 mars 2002.

Texte intégral

Notre métier a un prix. Le titre du rapport d'orientation adopté par la FNSEA, cette année, satisfait pleinement les Jeunes agriculteurs. En effet, ce métier qui endette durablement, pour lequel il faut être convenablement formé, que l'on choisit comme on fait un choix de vie, a un prix. Le comble, c'est qu'il faille le rappeler. Le revendiquer. Le justifier.
C'est un comble, car cela devrait couler de source. Quel métier n'a pas de prix ? quels efforts n'ont pas de valeur ? quel travail ne trouve ni salaire ni reconnaissance ? nous sommes, ici réunis, des militants engagés dans la défense de l'avenir de notre profession. Cet avenir sera celui de la rémunération de notre travail, ou ne sera pas. Et je l'affirme : si nourrir les hommes est un métier sans avenir, la société, aussi, est sans avenir.
Voilà bientôt deux ans que les Jeunes agriculteurs diffusent ce message simple. L'année dernière aux Sables d'Olonne, mon intervention devant vous était centrée sur cette notion de prix. Je n'ai pas été pris au sérieux par tout le monde. Je me réjouis de constater que, suite à l'adoption de ce rapport d'orientation, je jouirai d'une crédibilité renouvelée en défendant les idées des Jeunes agriculteurs : la presse pourra dire que nos positions sont les mêmes que celles de la FNSEA !
Je tiens d'ailleurs à saluer le fond autant que la forme de ce rapport d'orientation, adopté à la suite de débats contradictoires sur la base d'amendements. Plus la contradiction est possible, plus forte est l'unité qu'établit le vote.
Mais je souhaite insister sur la vision, défendue par les Jeunes agriculteurs, du développement agricole mondial. Pour nous, le marché mondial est un immense marché de dupes. Nous contestons que les cours mondiaux soient des références. Et nous affirmons que, compte tenu des écarts de productivité agricole, parfois de un à mille, la notion même de marché mondial agricole n'a aucun sens.
Nous souhaitons à tous les paysans du monde de vivre dignement de leur métier. Nous souhaitons à tous les ensembles régionaux du monde d'atteindre l'autosuffisance alimentaire. L'arme alimentaire est quelque chose qui nous révolte.
Sur la base de marchés communs protégés aux frontières, il ne devrait y avoir d'échanges mondiaux que pour des produits à valeur ajoutée, destinés à une demande solvable, et pour des produits de première nécessité à condition que les tarifs douaniers corrigent les écarts de productivité. Dans un tel contexte, les restitutions à l'exportation n'auraient plus lieu d'être. Car il n'y a des restitutions que parce que les cours mondiaux sont inférieurs à nos coûts de production, pourtant parmi les plus compétitifs de la planète !
Par ailleurs, la mise en place de plusieurs préférences communautaires de par le monde permettrait aux paysans de tous les pays de vivre de leur travail. Nous n'avons pas peur de l'affirmer. Il y en a assez de tenir compte à l'avance de ce qui est faisable ou pas. Ce qui nous intéresse, c'est ce qui est souhaitable. Après, ce n'est plus qu'une question de courage politique.
Je note d'ailleurs que, comme d'habitude, les Etats-Unis nous donnent des leçons. Ils n'ont pas d'états d'âme. C'est arrogant, choquant, indigne... mais c'est surtout efficace. Je note que les paysans américains, eux, sont efficacement défendus et protégés. En tant que représentant des jeunes, j'en ai plus qu'assez de m'entendre dire que l'Union européenne est la meilleure élève de l'OMC. Soyons cancres ! chahutons en fond de classe ! et, avec autant d'aplomb que nos partenaires d'outre-Atlantique, arrêtons de nous demander ce qui est faisable ou convenable avant de faire ce qui doit être fait !
Notre investissement sur ce rapport de la FNSEA n'est pas une réaction de vanité, sous prétexte qu'il prolonge celui que nous avons adopté en juin dernier. Cette implication a pour but de donner des signaux clairs et sans équivoque : aux agriculteurs, aux responsables professionnels, aux politiques, nationaux et européens.
L'accent mis sur la nécessité de vivre dignement du métier de paysan, de pouvoir être fier de son travail, d'en vérifier la valeur dans celle de nos produits, est un renouveau. L'accent remis sur la préférence communautaire, indispensable pour protéger la valeur de notre travail, aussi. Dans le contexte actuel, comme le rapport de la FNSEA le décrit largement, ce renouveau est salutaire.
Mais s'il est essentiel de renouveler les idées, il est aussi important de renouveler les hommes. Nous venons de vivre un Congrès électif : c'est un moment fort qui permet de valider la légitimité de ceux qui prennent la parole au nom des autres. Au nom de ceux qui leur ont fait confiance.
Les statuts sont ainsi faits : le renouvellement chez les jeunes a lieu à un rythme accéléré, par rapport à celui en vigueur chez les aînés. Pour les JA, c'est d'ailleurs un renouvellement qui n'est pas sans poser de difficultés : il faut veiller à maintenir un minimum de continuité.
Pour les aînés, je dirais que le problème est structurellement inversé : il faut veiller à insuffler un minimum de changement. Car, pour ce qui est de la représentation de notre profession, les Jeunes agriculteurs n'ont pas le monopole de la jeunesse. La FNSEA a, elle aussi, ses jeunes. Des jeunes qu'il est important d'impliquer, de pousser, de propulser.
Ce n'est jamais facile. Laisser la place est toujours une petite mort. La confier à un petit nouveau est toujours un risque. Mais le choix des hommes, c'est aussi cela : affronter la solitude d'un départ après avoir affronté celle de la responsabilité. C'est un passage de témoin. C'est de vie qu'il s'agit, et même de survie : des idées, des valeurs, des organisations.
A ce titre, permettez-moi d'insister sur un point que j'avais déjà évoqué l'année dernière : la nécessaire limitation du cumul des mandats. Au-delà du stade de conseiller municipal, les mandats professionnels et politiques sont incompatibles.
Mais le cumul des mandats professionnels n'est pas souhaitable non plus. Nous avons besoin de représentants engagés, c'est-à-dire disponibles.
J'ai évoqué nos statuts respectifs : nous devons veiller à les connaître et nous assurer qu'ils sont appliqués ou, s'ils ne le sont plus fidèlement, nous demander pourquoi. Même à la marge, il peut apparaître nécessaire de les faire évoluer. Ils datent d'une époque dont le contexte était très différent de celui d'aujourd'hui. De notre point de vue, il est opportun de se pencher sur la question pour toiletter ces statuts.
Ce faisant, nous saisirons aussi l'occasion de réaffirmer un certain nombre de choses. Dans le lien entre jeunes et aînés, le rôle de formation à la responsabilité qu'est le syndicalisme jeune, celui de représentation majoritaire, légitime et assumée du syndicalisme aîné, nous devons nous redire ce qu'est l'essentiel et donner une nouvelle impulsion à notre militantisme. Même s'il s'agit de se rappeler ce qui va sans dire : notre métier n'en est pas à un tel tournant économique et social, sans que les institutions qui le représentent n'aient pas à se recentrer sur leurs fondamentaux.
Avant de finir, je voudrais dire un mot d'un enjeu qui me semble important, même s'il n'est pas central. Je voudrais parler de communication.
Le monde paysan entretient avec celui de la communication un rapport complexe. Notre monde est celui du concret, de la matière ; celui de la communication est le monde de l'abstrait, de l'image. Nous avons du mal à l'appréhender. Face à un plan de communication, nous sommes un peu comme une poule devant un couteau.
Les métiers de la communication sont chers, et ce qu'ils rapportent n'est pas vérifiable, contrôlable comme une transformation de matière première. Aucune entreprise ne peut savoir exactement ce que lui a rapporté, en termes de gains de parts de marché ou d'augmentation de son résultat, une campagne de communication. C'est quelque chose qui est approché, évalué, mais jamais précisément défini.
Nous, paysans, avons donc toujours l'impression de ne pas savoir ce que nous achetons, en matière de communication. Comme c'est cher, nous pensons facilement que c'est inutile.
Et pourtant, nous sommes comme tout le monde : fascinés par l'effet média. Fascinés par la notoriété, que nous souhaitons pour nos représentants, par l'écho que donnent les médias à un événement, une personnalité.
C'est pourquoi je pense que nous devons éviter deux écueils. Le premier serait de nous précipiter. Prenons le temps de nous familiariser avec ce métier que nous ne connaissons pas. C'est le seul que les paysans n'aient pas investi, après s'être impliqués dans la banque, l'assurance, la commercialisation, l'achat groupé, et les services.
Le deuxième serait de ne rien faire. Nous avons à apprendre. Et, à propos du fameux fonds de communication dont il est régulièrement question, évitons de mettre... la charrue avant les bufs. De grâce, cessons de nous demander quoi faire avec 750 000 milles Euro, ou cinquante millions de Francs. Et prenons le temps de réfléchir, en nous aidant de professionnels, à ce que nous voulons faire. Il sera temps, ensuite, de nous demander ce que ça coûte et comment le financer.
En matière de communication événementielle, vous savez que les Jeunes agriculteurs ont toujours une idée d'avance. Notre prochain projet est le Congrès mondial des JA, qui aura lieu à Paris en juin 2003. Je vous promets un événement à la mesure de nos convictions, et à l'image de ce que nous avons déjà réalisé... vous y êtes tous, d'ores et déjà, invités
Je terminerai en insistant sur le pas en avant que représente le rapport " Notre métier a un prix. " Cela ne doit pas rester un texte : il doit vivre. Nous devons, tous ici présents, le porter. Le raconter, le commenter. A nos mandants, sur le terrain, et à nos interlocuteurs, politiques entre autres.
Ce rapport doit nous permettre de bâtir notre avenir, afin qu'il soit, non pas seulement ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire.
Nous ne devons pas avoir peur de faillir. Car les seules batailles que l'on est sûr de perdre, sont celles que l'on choisit de ne pas mener.

(Source http://www.cnja.com, le 22 mars 2002)