Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Sud-Ouest" du 30 août 2003, sur la gestion des conséquences de la canicule par le gouvernement, le déficit budgétaire et la préparation des élections régionales de 2004 en Aquitaine.

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Média : Sud Ouest

Texte intégral

Estimez-vous que le gouvernement a été à la hauteur de la situation face à la canicule ?
La France a été gravement prise en défaut. Tant de morts, et si longtemps pour s'apercevoir qu'il se passait quelque chose de grave. Chaque fois - que le gouvernement soit de gauche ou de droite -, c'est la même chose : on commence par nier le problème, l'information n'est jamais disponible, puis, devant l'évidence, on le sous-estime. Et, enfin, on est très faible et impuissant lorsqu'il s'agit d'agir.
Cela a été exactement la même chose pour les farines animales, le sang contaminé ou l'"Erika". Pendant la campagne présidentielle, j'avais proposé, pour éviter ces drames, que l'on crée une autorité indépendante chargée de l'alerte publique, qui n'ait pas les pudeurs des gouvernements et qui sonne l'alarme dès les premiers symptômes d'une catastrophe qui approche. Grâce à elle, on aurait pu réagir : interrompre, par exemple, les programmes de télévision avec des messages à destination des personnes âgées, comme on le fait pour les orages, et mobiliser immédiatement les moyens qui existent.
Mais c'est aussi un problème de société ?
Oui. Nous avons laissé, au travers du temps, se construire, pour beaucoup de Français, les plus faibles, la société de la solitude. L'abandon dans lequel ils sont laissés est une honte. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés. Une politique globale existe pour sortir, progressivement, de la société de l'indifférence.
L'Etat a également nié le déficit budgétaire...
Après avoir dit et répété qu'on serait dans les clous, on va à Bruxelles pour demander la permission de faire encore une montagne de dettes. Celle-ci a dépassé le chiffre symbolique de 1 000 milliards d'euros.
Alors, voterez-vous le budget 2004, qui accroîtra encore le déficit ?
Je ne sais pas encore quels seront les choix du gouvernement. J'appartiens à la majorité, mais avec un esprit libre, j'avertis et je continuerai à le faire. Je rappelle que j'avais alerté le gouvernement sur ses hypothèses de croissance, sur la priorité à donner à l'éducation nationale, sur le pluralisme aux élections régionales, sur les intermittents du spectacle, sur la Corse. Pourquoi n'avons-nous été écoutés sur aucun de ces sujets ?
Les enseignants sont très meurtris par les retenues de salaire. A-t-on su négocier avec eux ?
Il faut savoir sortir d'un conflit. Une sanction financière des arrêts de travail est juste et nécessaire. Mais je vois bien que certains sont tentés de se servir de la feuille de paie pour "faire passer aux enseignants le goût de la grève". Je ne crois pas que ce soit le meilleur chemin. Nous ne sommes pas en guerre civile.
Alain Juppé ne cesse de vous faire des appels du pied pour que vous soyez tête de liste UDF-UMP aux régionales en Aquitaine. Où en êtes-vous ?
Je suis un Aquitain profondément enraciné dans sa région. Je rencontre des gens dont l'avis m'importe. Je vais continuer à le faire dans le mois de septembre, et j'annoncerai ensuite ma décision. Elle ne tardera pas. Dans la France dont je rêve, les régions occupent une place de responsabilité importante. Mais elles restent largement à construire, comme identités aussi bien que comme lieux d'un pouvoir efficace, qui change vraiment la vie des citoyens. Pour l'Aquitaine, j'ai un projet. Dois-je être candidat ? J'y réfléchis.
Un certain nombre de courants et d'hommes politiques semblent tentés de vous rejoindre, issus de CPNT, des écologistes, voire de la gauche. Comment l'analysez-vous ?
Des millions de Français ressentent une insatisfaction devant la politique comme elle est pratiquée et sont à la recherche d'une autre démocratie. Avec tous ceux-là, je parle. Je ne les caricature pas. Je ne caricature ni Chevènement, ni les écologistes, ni les chasseurs, parce que ma conviction est que chacun d'entre eux traduit une attente qui a du poids. Un jour, il faudra, en France, savoir fédérer.
Seriez-vous le José Bové de la droite ?
(Grand rire.) Figurez-vous que je connais José Bové et que je prends sa démarche au sérieux. Je vais vous surprendre : je ne le prends pas pour un gauchiste. Il n'est pas ce qu'on pense : il a été très profondément marqué par Jacques Ellul, le grand philosophe bordelais. Moi aussi, étudiant à Bordeaux, je suivais toutes ses conférences avec l'émotion de rencontrer une grande pensée. Le monde est devant une grande question : pouvons-nous accepter un monde construit uniquement sur les rapports de forces et sur l'argent ? Ma réponse est non. A partir de là, quel est le chemin nouveau à ouvrir ? Moi, je pense en termes de démocratie, d'autonomie et de responsabilité. Lénine disait que seule la vérité est révolutionnaire, je dirais que seule la vérité est réformiste. Il faut des gouvernants et une démocratie qui soient obligés de dire la vérité et de placer le peuple des citoyens devant la vérité de ses choix.
(Source http://www.udf.org, le 4 septembre 2003)