Interview de M. Alain Lambert, ministre délégué au budget et à la réforme budgétaire, à "RTL" le 26 septembre 2003, sur la politique budgétaire de l'Etat et de contrôle des dépenses publiques.

Texte intégral

J.-M. Aphatie-. Bonjour A. Lambert. Vous avez présenté hier le budget 2004, et ce matin Pedro Solbes, le commissaire européen aux Affaires économiques, n'est pas content. "Si aucune nouvelle mesure n'est annoncée avant le 3 octobre, dit-il dans un communiqué, la Commission Européenne activera les nouvelles étapes de la procédure de déficit excessif". En clair : la Commission Européenne préconisera des sanctions financières contre la France. Alors A. Lambert, allez-vous présenter, avant le 3 octobre, des mesures nouvelles ?
- " Pedro Solbes sait à quel point notre attachement européen est fort. Pedro Solbes sait aussi à quel point nous faisons le maximum pour rentrer dans les clous. "

Mais il attend des mesures nouvelles. Y en aura t-il ?
- " Vous savez lorsque le dernier Conseil avait recommandé de revenir à un déficit inférieur à 3 %, dès 2004, il se fondait sur une croissance de plus de 1 % en 2003, et de 2,3 de croissance en 2004. Nous avons la loyauté de reconnaître que la croissance en 2003 sera de 0,5 et qu'elle sera, seulement, d'1,7 en 2004. Dans ces conditions, il semble très difficile de revenir en-dessous de 3 % dès 2004. Ce que Pedro Solbes doit savoir, c'est que nous faisons le maximum. Nous le faisons en dépenses, puisque pour la deuxième fois, pour la deuxième année successive, nous avons adopté une norme dite de zéro volume, c'est-à-dire le même montant de dépenses que l'année précédente. Je présume qu'il ne nous recommande pas de relever les impôts en recettes. "

Il vous demandait de nouvelles économies.
- " Chacun sait que relever des impôts, sinon en période de récession économique, en tout cas en période de ralentissement économique, c'est le risque de précipiter notre économie dans la récession. "

Et ça vous ne le ferez pas mais quand Pedro Solbes demande de nouvelles mesures, vous lui dites ce matin : désolé, il n'y aura pas de nouvelles mesures. On verra l'année prochaine.
- " Pas du tout. Je lui dis : nous sommes des partenaires. J'ai utilisé l'expression : nous avons fait un enfant ensemble en Europe, qui est l'euro. Nous devons absolument le protéger. Nous allons travailler, tous ensemble, avec lui, pour voir quelles sont les mesures qu'il souhaiterait pouvoir voir introduites. "

Des mesures d'économies.
- " Dès lors que ces mesures seraient compatibles avec la politique menée par le Gouvernement, il n'y a pas de raison que satisfaction ne lui soit pas donnée. Simplement, nous nous appliquerons à faire en sorte que ces mesures n'aboutissent pas à la récession de la France, qui serait d'ailleurs entraîner l'Europe dans la récession. "

Vous dites : il n'y a pas de raison que satisfaction ne lui soit pas donnée.
- " Dès lors que les souhaits qu'il exprimerait en matière de redressement seraient compatibles avec la politique qui est menée par le Gouvernement. "

Et ces souhaits, aujourd'hui, ne sont pas compatibles.
- " Mais il nous a dit lui-même qu'il allait nous faire des propositions. "

Non, il attend des mesures nouvelles.
- " Nous allons engager un dialogue avec lui et nous allons [également l'engager] au sein du Gouvernement. Vous vous doutez bien que ceci suppose en effet que ce soit décidé au niveau du gouvernement, le budget en France est aussi voté par le Parlement, c'est vrai de toute société démocratique, mais encore une fois, ce qui compte c'est de bien comprendre, et les Français ont besoin de l'entendre, il n'y a pas de désaccord de fond entre la Commission et le gouvernement français, il y a simplement un débat entre nous pour trouver la meilleure voie possible. "

Alors on va voir. " Le débat européen "... visiblement, votre réponse aujourd'hui est tout de même très prudente et un peu floue. On verra bien ce qu'il en deviendra.
- " Vous savez, elle est responsable. Nous aurions la possibilité de dire que nous allons avoir une croissance de 2,5, ce que je souhaite de tout mon coeur. Mais est-ce que ce serait raisonnable ? Nous donnons nos chiffres, nos prévisions de croissances les plus sincères possibles. "

D'accord. A l'occasion de ce débat budgétaire, on a lu ou entendu des choses extraordinaires, et j'aimerais vous en faire part et vous entendre réagir là-dessus. Par exemple, on a lu dans l'Express de ce début du mois, que le train de vie de l'Etat, les finances de l'Etat sont tellement serrées que le Quai d'Orsay n'a plus les moyens de payer le déménagement des fonctionnaires qu'il nomme à l'étranger. Et de ce fait, ceux-ci restent en France. On a lu aussi que le ministère des Affaires Sociales, dirigé par François Fillon, n'a plus d'argent pour acheter des fournitures de bureau ; c'est tout simple, il se fournit à l'Assemblée Nationale. Est-ce que nous sommes en face d'une véritable paupérisation de l'Etat aujourd'hui ?
- " Nous dépensons six points de produit intérieur brut de plus que la moyenne des pays européens. Si nos administrations n'avaient pas les moyens pour accomplir leur oeuvre, ce serait vraiment qu'elles géreraient mal leurs affaires. "

Ca leur est arrivé peut-être.
- " Il est possible qu'au sein des administrations le redéploiement des crédits au sein des différentes directions générales ne soit pas satisfaisant. Mais quand on dépense six points de PIB de plus, environ 80 milliards d'euros de plus que la moyenne des pays voisins, cela veut dire qu'on a quand même les moyens d'accomplir notre oeuvre. "

Mais à la place où vous êtes, c'est-à-dire ministre du Budget, est-ce que vous êtes au courant de ces problèmes de fonctionnement quotidiens ? par exemple, le Quai d'Orsay n'a pas les moyens de déménager les fonctionnaires qu'il nomme à l'étranger. Vrai ou faux ?
- " Mais, ce qui compte c'est que le Quai d'Orsay regarde sur les autres lignes budgétaires s'il a des surplus qui lui permettent de pouvoir consacrer ces surplus aux déménagements dont vous faites état. Moi j'ai proposé aux ministères de considérer que les crédits qui leur sont alloués soient une enveloppe que nous appelons "Fongid", c'est-à-dire une enveloppe au sein de laquelle ils peuvent procéder eux-mêmes à tous les redéploiements nécessaires. En tout état de cause, ce que je ne peux pas leur proposer, ce sont des crédits supplémentaires. "

D'accord. Combien l'Etat, c'est un chiffre simple, a t-il économisé avec les retenues de jours de grève cette année sur les fiches de paye des enseignants ?
- " Ecoutez le chiffre n'a pas encore été publié, et donc je ne peux pas vous le dire à ce jour. Simplement, je pense que ces retenues ont été, psychologiquement, très très importantes pour la responsabilisation. "

Un ordre de grandeur sur les sommes économisées.
- " Non, écoutez je pense qu'on vous donnera dans les jours qui viennent le vrai chiffre. "

Ah ! dans les jours qui viennent. Vous êtes venu un peu tôt à ce micro, vous ne pouvez pas me le donner ce matin.
- " Parce que j'espère bien que vous me réinviterez. "

Oui mais pas dans les jours qui viennent tout de même.
- " Non, simplement, vous savez bien que ça a été une décision qui a, je crois, remis chacun face à ses responsabilités. Elle est très importante. "

Le Parisien d'aujourd'hui rapporte qu'hier J. Chirac a demandé aux ministres d'en finir avec les petites phrases qui évoquent les remaniements ministériels, qui affaiblissent J.-P. Raffarin et on a lu aussi ceci, dans Le Monde daté d'hier : " le remaniement, dit un ministre cité de manière anonyme, on en parle de plus en plus entre nous. Chirac et Raffarin ont des conversations fréquentes sur le sujet ". Alors vous en parlez entre vous du remaniement ?
- " Eh bien ! écoutez, moi j'ai vraiment beaucoup d'occupations en cette période de l'année. "

Et personne ne vous en parle. Mince !
- " Non, personne ne m'en parle. On est comme dans une équipe. On joue et on donne le meilleur de nous-mêmes et, finalement je crois que c'est la meilleure solution pour ne pas avoir d'états d'âme. "

Bon, eh bien écoutez. On verra avec un autre ministre. Alors j'ai une autre dernière question à vous poser : l'Etat français a accepté récemment de verser 575 millions de dollars à la justice américaine à propos de l'affaire Executif Life. En échange : pas de poursuites pénales. Qui donc a commis une faute qui valait 575 millions de dollars ?
- " Il y a des juridictions qui sont faites pour rechercher des responsabilités, et je pense pour ma part qu'elles doivent accomplir leur oeuvre. "

Des juridictions. Ce ne sont pas des juridictions françaises qui enquêtent sur Executif Life mais américaines.
- " Lorsque la France doit engager des fonds publics pour payer des amendes extérieures, il est possible, en France, de rechercher les responsabilités. "

Mais si vous avez payé, qui a commis une faute ? Vous le savez vous.
- " Eh bien nous allons rechercher les responsabilités. "

Il n'y a pas d'action ouverte aujourd'hui.
- " Il est toujours possible de le faire. "

575 millions de dollars, ça manque au budget de l'Etat hein, c'est de l'argent qu'on va dépenser et on ne sait pas aujourd'hui exactement pourquoi vous les avez payés. Ce n'est pas troublant de constater ceci ?
- " Ah ! mais vous savez je crois qu'il est tout à fait troublant d'avoir des aventures comme celle du Crédit Lyonnais. Nous aurions pu espérer que c'était une page tournée. J'espère que c'est la dernière ligne d'une page qu'il fallait absolument tourner. "

Mais vous enquêtez pour savoir qui a commis une faute ? Ca aussi on le saura dans les jours qui viennent ?
- " Moi, je ne veux pas qu'il y ait un seul euro des Français qui soit dépensé, sans que nous vérifiions bien qu'il est vraiment dû. "

(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 26 septembre 2003)