Déclaration de M. Jean-Paul Delevoye, ministre de la fonction publique, de la réforme de l'Etat et de l'aménagement du territoire, sur la communication et l'information des citoyens à l'échelle des collectivités territoriales, au Sénat le 23 juin 2003.

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Circonstance : Colloque sur le thème de "La communication territoriale à l'heure de la décentralisation", au Sénat le 23 juin 2003

Texte intégral

Mesdames,
Messieurs,
Je tiens à vous remercier de cette invitation à un débat pour lequel j'éprouve également le désir de vous apporter un témoignage et de faire état de mes interrogations. J'étais, récemment encore, élu local et président de l'Association des maires de France.
Le libellé de cette journée soulève d'emblée la question de la cible de la communication : pourquoi communiquer, envers qui communiquer, comment communiquer ? Cette interrogation est d'autant plus déterminante que la décentralisation s'appuie sur trois acteurs principaux : le politique, l'institution et l'habitant. Sous l'influence des citoyens, la communication s'éloigne de plus en plus d'une stratégie de conquête du pouvoir pour traiter les problèmes politiques majeurs qui touchent le quotidien et l'avenir des habitants : quelle est la place de la politique dans l'évolution scientifique, dans l'articulation entre capital et travail, dans l'évolution de l'économie et celle de la sécurité quotidienne ? L'acteur politique en campagne permanente doit s'effacer derrière l'homme de conviction, d'analyse, de propositions et de débats.
Qu'ils soient nationaux, régionaux ou locaux, les niveaux d'exercice de la démocratie seront consolidés si les échanges qui les animent portent sur des débats de conviction et non pas sur des débats d'émotion. Si une grande attention n'est pas portée à cet enjeu, l'image et les symboles risquent de voir l'irrationalité l'emporter sur la raison. Tous les systèmes totalitaires se sont appuyés sur la primauté de l'impression produite par rapport aux propos tenus. La démocratie locale qui trouve aujourd'hui son lieu d'expression dans la commune, l'intercommunalité et le département est une école de la citoyenneté. La communication doit viser une responsabilisation de l'habitant quant à ses choix quotidiens et à ses orientations futures. Si nous ne parvenons pas à atteindre cet objectif, la dérive actuelle selon laquelle les services publics s'adressent à des consommateurs et non à des citoyens s'accentuera. Ainsi, suivant les informations livrées par les médias, l'école, garante de l'accès de tous au savoir, devient une bonne ou une mauvaise école ; l'hôpital, garant de l'accès de tous à la santé, devient un bon ou un mauvais hôpital. Les systèmes éducatifs familiaux et publics ont délaissé toute forme d'éducation religieuse et de morale publique capable de transcender nos comportements. Les opinions individuelles sont appauvries tandis que les vagues émotionnelles entretenues par les médias sont de plus en plus fortes. Des politiques particulièrement pertinentes et constructives peuvent être réduites à néant par un seul mot :
" le SMIC jeune, les usines d'incinération sources de cancer, les perturbations liées à la présence d'antennes de téléphonie mobile ". Les élus locaux sont placés dans un équilibre très complexe : ils sont porteurs de l'intérêt général dans un contexte où le premier réflexe est la défense des intérêts catégoriels. Comment développer une politique de logement social lorsque " la pose de la première pierre " suscite l'émoi des habitants redoutant toute forme de perturbation de leur quotidien ? Paradoxalement, notre société voit croître dans le même temps sa capacité à maîtriser les risques et sa propension à s'en inquiéter. Alors que les décharges font l'objet de mesures de sécurité très importantes, il n'est plus possible d'en implanter à proximité d'une ville.
Le travail de la communication doit permettre de rétablir un cadre rationnel reposant sur quatre temps démocratiques :
- la pédagogie des enjeux ;
- l'organisation du débat ;
- le choix politique ;
- l'adhésion au choix politique.
À cet égard, l'enracinement local de la démocratie de proximité est un atout intéressant. Lorsque les enjeux sont clairement identifiés (amélioration de la sécurité d'un quartier, tri des déchets), il devient possible d'organiser un débat qui détermine les choix à retenir. Ainsi, le citoyen parvient à passer de la posture du consommateur à celle d'acteur.
Si, en matière de traitement des déchets, les citoyens ont participé à la phase de diagnostic et d'identification des enjeux, ils sont responsabilisés, ce qui restaure, en partie, une dimension de la politique. Les inviter à participer au débat atteste de la considération que l'élu leur porte. Cela renforce, par ailleurs, la vitalité de la démocratie participative et contribue à rendre les citoyens acteurs de la politique menée. L'adhésion à l'intérêt général qui en découle rétablit un rapprochement entre les notions d'action, de responsabilité et de citoyenneté.
La dynamique de réveil de la citoyenneté et d'adhésion à la politique doit être l'enjeu premier de la communication territoriale. Celle-ci ne saurait plus être réduite à une stratégie de promotion. L'adhésion politique doit être une conséquence du choix de l'électeur et non pas un préalable. La culture du " projet " est révélatrice de cette évolution : les acteurs se déchirent au sujet d'ambitions et se rassemblent autour de projets. La preuve de cette aptitude à la mobilisation est quotidienne : une opération chirurgicale ou la recherche d'un enfant disparu peuvent fédérer un grand nombre de volontés. Les causes politiques sont aujourd'hui très mobilisatrices. En revanche, elles ne sont plus l'apanage des hommes politiques.
L'institution, apparaissant comme complexe et opaque fait surgir de nouveaux impératifs en matière de communication. Dans les mairies et les institutions, la fonction d'accueil était généralement déconsidérée. Désormais, toute démarche de service public requiert un regain de considération à l'égard de la fonction d'accueil. La perception d'une institution repose en effet sur des personnes trop souvent négligées par le management. Nos concitoyens aspirent aujourd'hui à une profonde considération et à une véritable écoute de leurs attentes. Dans le même temps, les communautés de proximité (commune, groupement de communes) sont les derniers endroits où l'émotion parvient à être partagée. Alors que la famille est de plus en plus une cellule qui se décompose, que le lieu de travail est assimilé à la contrainte, la commune demeure le seul endroit où le citoyen sait pouvoir trouver écoute, considération et main tendue. L'attitude des travailleurs sociaux, du personnel chargé de l'accueil et des élus est, à cet égard, un élément déterminant de la cohésion sociale et de la capacité de mobilisation vers un projet de vie commune.
La gestion de l'accueil soulève une interrogation relative au vocabulaire avec lequel nous nous adressons aux citoyens. Une récente expérience personnelle m'a permis de prendre conscience qu'une usine de compostage des déchets pouvait être perçue par certains habitants comme une installation de La Poste ! Élus et spécialistes sont devenus tellement familiers d'un vocabulaire technique qu'ils ne prennent plus le soin de vérifier s'ils sont correctement compris par leurs concitoyens. Ainsi, avant de diffuser un document, il m'arrive régulièrement de le soumettre à mes secrétaires afin d'en évaluer la perception. Les hommes politiques doivent désormais apprendre l'humilité du pouvoir et l'efficacité du résultat. La démocratie progressera d'autant plus que les messages que nous émettrons seront simples et compris de tous.
À la différence de la relation qui s'instaure entre un patient et un praticien, les conditions d'un contrat de confiance liant l'homme politique et le citoyen ne sont pas réunies. Pour y remédier, nous devrons vraisemblablement recourir à un tiers acteur. Ni électeur, ni élu, il peut s'agir d'un scientifique amené à valider un choix technique, d'une personnalité renommée prenant position quant à des options envisagées. À défaut d'un tel recours, d'autres tiers acteurs indésirables s'immisceront dans le processus démocratique en s'appuyant sur l'émotion.
L'habitant est à la fois usager, contribuable, citoyen et consommateur. La communication qu'appelle chacune de ces positions est différente. L'usager manifeste un besoin d'évaluation des services publics mis à sa disposition. Le consommateur souhaite vérifier l'adéquation entre la prestation et ses exigences. Il n'est pas tenable d'exiger, en tant que citoyen, une transparence de l'information et cultiver l'opacité en tant que gestionnaire public. La transparence est un des facteurs de responsabilisation majeurs de la relation entre le politique et le citoyen. Le contribuable doit être à même d'évaluer l'utilisation des ressources fiscales. Enfin, le citoyen aspire à être responsabilisé dans ses choix futurs.
Internet est une opportunité unique de mobilisation et de partage du savoir. De nombreuses associations opposées à la mondialisation utilisent intensément le réseau Internet pour mobiliser leurs membres.
La construction des opinions et des convictions par la respiration démocratique est le fondement de la communication pour laquelle oeuvrent tous les responsables que vous êtes. Contraire à une stratégie d'autopromotion, la communication répond à l'impératif que rappelait Clemenceau qui, interrogé sur la leçon que l'on pouvait tirer d'une carrière politique comme la sienne, répondit : " Je n'en ai appris qu'une seule : obéir ! ".
(source http://www.senat.fr, le 12 décembre 2003)