Texte intégral
Tout d'abord je voudrais dire à chacune et à chacun d'entre vous combien avec mon épouse, avec l'ambassadeur, avec la délégation qui m'accompagne je suis profondément touché et ému par les mots que je viens d'entendre, par ce témoignage, par cette musique, par ce drapeau, par cet endroit où j'ai voulu, quelques minutes après notre atterrissage sur la terre d'Israël, venir me recueillir.
Monsieur le Président de l'Union des Israéliens originaires de France, d'Afrique du Nord et des pays francophones (UNIFAN), Maître Rozenbaum,
Mesdames et Messieurs les Présidents de l'Association démocratique des Français d'Israël (ADFI), de l'Association israélienne des enfants cachés en France pendant la Shoah (ALOUMIM), de l'Union des Français d'Israël (UFI), de l'Association des Anciens Combattants,
Mesdames, Messieurs,
Quelques murs... 80.000 noms, 80.000 destins, 80.000 de nos compatriotes qui avaient chacun, chacune, une histoire, une famille, une adresse - autant de vies, de visages, de regards uniques, 80.000 vies humaines anéanties par la haine, la haine des Juifs.
On voudrait parler, penser, comprendre mais, comme l'a écrit Adorno et je le cite, "la nécessaire pensée de l'horreur, venant après Auschwitz, ne peut être qu'ordure".
Seuls dominent le vertige et la nausée. Comprendre l'enchaînement des causes et des circonstances, rendre à la raison ses droits, certes, mais à la fin "il n'y a pas de pourquoi".
Pour autant, devons-nous céder à l'accablement, au fatalisme, au désespoir ?
Non, non, non...
Les bourreaux de Treblinka et de Dachau avaient voulu effacer le souvenir même de leurs victimes - effacer l'humain dans l'homme : voilà ce qui rend leur crime indicible.
Nous sommes ici pour dire qu'ils ont échoué.
La nuit et le brouillard nazis les ont emportés, mais ils n'ont pu emporter leur souvenir. Celui de ces dizaines de milliers de personnes arrachées à leur existence, de ces enlèvements au petit matin, de ces rafles indistinctes et méthodiques. Souvenir des convois funèbres, et ces noms pour toujours marqués - Drancy, Pithiviers, Beaune-la-Rolande, et tant d'autres.
Roglit est ce lieu de mémoire élevé contre la mort et l'oubli. Un lieu de peine infinie et de recueillement, un lieu de vigilance, de courage et d'honneur. Nous savons que le pire s'est accompli. Nous sommes résolus à ce qu'il ne se répète plus jamais.
Telle a été l'intention de l'Association des Fils et des Filles des Déportés Juifs de France et de ceux et de celles qui l'ont voulu, Beate et Serge Klarsfeld. Telle est aussi notre intention. C'est ce que je voulais dire, en tout premier, en arrivant sur la terre d'Israël.
Cette oeuvre commune, il appartient à chacun de nous de la faire vivre, contre la mort, contre l'oubli, en particulier aux côtés de celles et ceux qui en sont revenus et qui nous parlent aujourd'hui avec tant de force, y compris, comme M. Stroumza, avec leur musique.
Cela signifie d'abord, pour notre pays, regarder lucidement son passé. Le président de la République l'a rappelé dans son discours de juillet 1995 en mémoire des victimes de "la rafle du Vel'd'hiv". A son tour, il y a quelques semaines, et j'étais là sur ce site à ses côtés, c'est encore ce qu'a dit en juillet Simone Veil avec ses propres mots qui m'ont touché.
Il y eut les figures lumineuses de la Résistance, les fusillés de Chateaubriand, les suppliciés du Mont Valérien, les défenseurs du Vercors, si près de ma Savoie natale, qui ont été l'honneur de la France.
Mais d'autres appartiennent aussi à notre histoire, tous ceux qui ont choisi la complicité avec les bourreaux - délateurs, collaborateurs, ou simples fonctionnaires servants de l'horreur. Leur attitude criminelle n'éclipse pas l'héroïsme des Justes qui cachèrent au péril de leur vie ceux qu'on pourchassait. Mais il existèrent. Le dire, le reconnaître, ce n'est pas abaisser la France. C'est aimer notre pays d'un amour exigeant. C'est dire la vérité, c'est faire passer la justice.
Ce devoir de mémoire est donc aussi un devoir de justice. Beaucoup avait été fait à la Libération, beaucoup restait à faire. Le gouvernement met en oeuvre avec exigence, avec détermination, vous le savez, toutes les recommandations du rapport Mattéoli, non pour réparer l'irréparable, mais pour marquer la solidarité de la communauté nationale avec les victimes et leurs familles.
Et puis il y a pour aujourd'hui et pour demain, la lutte contre l'antisémitisme qui reste malheureusement d'actualité. Pour la conduire, il nous faut de la lucidité, de la ténacité et du courage.
Le gouvernement de la République a rappelé à plusieurs reprises sa détermination de lutter contre l'antisémitisme, le racisme et toutes les formes de xénophobie, mais d'abord contre l'antisémitisme. Il s'est employé à tout mettre en oeuvre pour sanctionner ces comportements indignes que rien ne saurait excuser : ni la situation sociale de leurs auteurs, ni même, parfois, leur extrême jeunesse.
L'arsenal répressif français est déjà le plus étoffé d'Europe en la matière. Les juges n'hésitent pas à prononcer de lourdes peines de prison ferme contre les responsables des profanations de cimetières ou de lieux de culte. Nous ne transigerons pas sur ce point. Nous le devons aux valeurs de notre République ; nous le devons à tous ceux qui ont disparu dans l'horreur de la Shoah, comme à ceux qui en sont revenus.
Au-delà de la répression, il s'agit également d'éduquer, de lutter quotidiennement contre la tentation de l'intolérance. C'est l'affaire de l'école, laïque et républicaine, qui respecte les différences et se montre résolue dans la poursuite des fanatismes. Une attention particulière est ainsi portée, dans les programmes scolaires, à l'enseignement de la Shoah. La lutte contre l'antisémitisme, contre le racisme et les discriminations est au coeur de l'éducation civique enseignée aux élèves de France. Chaque 27 janvier, date de la libération d'Auschwitz, toutes les écoles de France se souviennent du crime de l'Holocauste.
C'est aussi l'affaire de chaque citoyen que d'être vigilant, et de ne jamais oublier. C'est aussi cela la démocratie, la responsabilité, c'est aussi cela le civisme et le patriotisme, de continuer le chemin ouvert par nos aînés, d'être dignes de ce qu'ils ont été et de ce qu'ils ont fait.
Un mot enfin des leçons qu'il faut tirer, et c'est là encore la responsabilité et l'honneur des politiques, c'est un ministre français et c'est un ministre européen qui vient s'incliner ici et vous saluer. Parce que le projet européen imaginé au lendemain même de la tragédie, proposé dès 1950 par quelques hommes politiques européens audacieux et visionnaires, a tenu depuis 54 ans sa promesse de paix et de démocratie.
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, dans ce combat pour les valeurs démocratiques, la France et Israël sont main dans la main. Entre nos deux peuples, il existe en effet une longue histoire, parfois tendue, toujours passionnée. Et je suis venu ici plusieurs jours pour écouter, pour comprendre, pour travailler à ce nouvel élan que vous avez appelé de votre voeu tout à l'heure. Il y a de profondes affinités entre nous, et d'abord notre attachement commun aux traditions humanistes de liberté, d'égalité et de fraternité auxquelles nous nous montrerons fidèles, ensemble, en nous souvenant des victimes du Génocide.
Je vous remercie de tout coeur de m'avoir permis de vous le dire ici.
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 octobre 2004)