Point de presse de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, et entretiens à France 2 et Europe 1, sur les attentats terroristes dans la ville de Charm El-Cheikh en Egypte et la lutte contre le terrorisme, Paris les 23 et 25 juillet 2005.

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Circonstance : Attentats terroristes à Charm El-Cheikh (Egypte), le 23 juillet 2005

Média : Europe 1 - France 2 - Télévision

Texte intégral

(Point de presse de Philippe Douste-Blazy, le 23 juillet 2005)
Une réunion de coordination s'est tenue ce matin au Quai d'Orsay en présence du Premier ministre et des principaux représentants des ministères concernés, c'est à dire du ministère de la Défense, du ministère du Tourisme, du ministère des Affaires étrangères et également en présence des services de renseignements.
Concernant les attentats de cette nuit, nous sommes mobilisés, à la fois en Egypte, où trois représentants de l'ambassade ainsi que le consul général sont déjà sur place en relation étroite avec moi-même - ils vont également assister, sur les lieux même de l'attentat, les différents ressortissants français - mais nous sommes aussi mobilisés à l'ambassade au Caire où nous avons mis en place un numéro de téléphone spécifique pour rassurer, donner des conseils aux différents Français qui sont là bas. Enfin, nous sommes mobilisés au Quai d'Orsay, où, ce matin depuis 9h30, nous avons mis en place une cellule téléphonique spécifique, dont le numéro est 0800 174 174, permettant de donner des informations sur les différents ressortissants français en Egypte.
Le gouvernement français a proposé une assistance médicale au gouvernement égyptien, j'aurai dans quelques instants au téléphone mon homologue égyptien, ministre des Affaires étrangères et M. Dominique de Villepin a adressé un message au président Moubarak ce matin.
Au moment où je parle, il n'y a pas de Français victimes à ma connaissance et à ce stade. C'est donc avec beaucoup de prudence que je vous le dis. Il y a plus de vingt-cinq à vingt-huit corps non identifiés et donc, au moment où je vous parle, il n'a pas de Français parmi les victimes.
De manière plus générale, je me permettrais de dire que nous vivons dans une situation internationale de grande tension. Si vous prenez les trois dernières semaines - le Cachemire, la Turquie, Israël, le Liban, Londres, l'Afghanistan, aujourd'hui l'Egypte - devant une situation internationale de grande tension, il faut de la vigilance, vigilance pour le ministère des Affaires étrangères - j'ai demandé à tous les consulats et à toutes les ambassades d'être totalement mobilisés, en particulier dans les zones touristiques - mais il faut également de la vigilance pour nos concitoyens. Je demande à nos concitoyens qui sont sur place de se faire connaître auprès de notre consulat et de notre ambassade. Je demande à ceux qui souhaiteraient partir en Egypte la plus grande prudence.
Je vous remercie.
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 3 août 2005)
(Entretien de Philippe Douste-Blazy à Europe 1, le 23 juillet 2005)
Q - Monsieur le Ministre, pendant toute la journée, vous êtes resté très prudent concernant d'éventuelles victimes françaises. A l'heure actuelle, à l'heure où on se parle, est-ce que vous pouvez nous rassurer et affirmer qu'aucun Français n'a été touché ?
R - Oui, à ce stade, je dis bien à ce stade, il semblerait qu'il n'y ait pas de Français parmi les victimes. Je viens d'avoir au téléphone mon homologue, le ministre des Affaires étrangères égyptien. Nous avons travaillé avec les autorités égyptiennes durant toute la journée et il ne semblait pas, au moment où je vous parle, qu'il y ait de Français parmi les victimes. Sachant qu'il y a un certain nombre de corps, plus de 30, qui ne sont pas identifiés.
Q - Est-ce que vous appelez à la prudence. Est-ce qu'à votre avis, il ne faut plus aller en Egypte ?
R - Je crois d'abord que tous les services de l'Etat concernés sont aujourd'hui mobilisés. Chacun est à son poste. Mais, vous savez, quand il s'agit de personnes qui veulent aller en Egypte, j'ai envie de leur dire "soyez très prudents", et pour ceux qui y sont encore, "soyez très vigilants". J'ai demandé à tous les consulats et toutes les ambassades dans le monde, mais en particulier dans les zones touristiques, d'être particulièrement attentifs, vigilants, mobilisés, déterminés, car, bien évidemment, on assiste à une tension internationale, depuis plusieurs mois et en particulier depuis trois semaines, sans précédent.
Q - Alors, justement, Monsieur le Ministre, Jacques Maillot, le président fondateur de Nouvelles Frontières a dit "Ne plus aller dans les zones dangereuses, c'est donner la victoire aux terroristes, il faut continuer à voyager". C'est une déclaration irresponsable à vos yeux ?
R - Personne n'interdit à personne quoi que ce soit. Il ne s'agit pas d'interdire, il s'agit, tout simplement, je crois, de dire qu'il faut être vigilant, qu'il faut être prudent, chacun doit être à son poste, vous savez, vigilant pour ceux qui sont sur place, prudent pour ceux qui veulent s'y rendre, et puis aussi, évidemment, surtout éviter les amalgames et ne pas entrer dans l'intolérance.
Cette émotion ne doit pas conduire à l'intolérance. Il ne s'agit pas de stigmatiser telle ou telle communauté, telle ou telle religion. Et d'ailleurs, je ne connais pas de dieu qui pourrait accepter qu'un innocent puisse être tué dans l'horreur que représente un attentat terroriste. Il n'y a rien de plus lâche qu'un attentat terroriste. On condamne évidemment cela et en même temps, cela n'empêche pas de dire qu'il faut être très ferme dans la lutte contre le terrorisme, être très ferme aussi pour ne pas être intolérant vis-à-vis de certaines religions, une certaine communauté, cela serait irresponsable. Mais en même temps, il faut être prudent et vigilant.
Q - Philippe Douste-Blazy, vous avez pu vous entretenir, comme c'était prévu, avec votre homologue britannique, Jacques Straw, cet après-midi ?
R - Oui, j'ai eu une longue discussion avec Jack Straw. Je crois qu'il est plus que jamais important d'affirmer notre solidarité, que les démocraties ensemble coopèrent pour lutter contre le terrorisme. Nous n'avons pas le droit de baisser les bras, nous n'avons pas le droit de perdre ce combat. Pour les terroristes, il s'agit d'un combat politique contre les démocraties et, en même temps, je le redis ici, si nous devons être intraitables et déterminés vis-à-vis du terrorisme, il faut que nous soyons également tolérants vis-à-vis des religions, vis-à-vis des communautés, il ne s'agit pas d'entrer justement là où veulent nous faire entrer les terroristes, c'est-à-dire dans des guerres de cultures ou de civilisations, dans des atteintes à la démocratie. Il ne faut pas. Il faut donc rester à la fois très ferme et intraitable vis-à-vis du terrorisme, et serein et calme tout en étant vigilant.
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 3 août 2005)
(Entretien de Philippe douste-blazy à France 2, le 25 juillet 2005)
Q - Après les attentats de Charm el-Cheikh, vous avez parlé d'un "emballement", cela veut-il dire qu'aujourd'hui, on assiste à une action concertée des terroristes au nouveau mondial ? Et surtout, cela risque-t-il de continuer ?
R - Cela veut dire que chaque jour le monde révèle ses faiblesses et sa fragilité. J'ai envie de dire que l'on assiste à deux phénomènes : d'une part un phénomène où il y a des menaces qui se multiplient partout - regardez le Cachemire, regardez les dernières semaines, la Turquie, Londres, l'Egypte, Israël, l'Afghanistan - et, en même temps, une opportunité historique, le fait que la communauté internationale partage la même vision, c'est-à-dire une responsabilité collective et la nécessité d'une démocratie mondiale, parce que les démocraties sont attaquées par le terrorisme. Le terrorisme, ce n'est pas religieux, le terrorisme, c'est de la politique, le terrorisme vise à déstabiliser les démocraties. Les démocraties n'ont pas le droit, aujourd'hui, de perdre ce combat. Nous avons donc un devoir d'action, un devoir d'innovation dans ce combat.
Q - Vous avez déclaré samedi qu'il fallait que les Français qui voulaient se rendre en Egypte fassent preuve de prudence. Qu'avez-vous voulu dire ? Qu'il ne faut pas aller en Egypte aujourd'hui ?
R - Nous n'avons évidemment rien interdit à personne. Je me suis simplement permis de dire ce que je pensais. Je pense que si l'on part en vacances aujourd'hui, il n'est peut-être pas nécessaire d'aller dans un endroit où il y a eu un attentat ou des attentats comme celui-ci, manifestement calculés.
Q - Quels autres pays pourraient être concernés par cette prudence ?
R - J'ai évidemment demandé à tous les consulats, à toutes les ambassades, en particulier dans les zones touristiques, d'être particulièrement vigilants et prudents, et surtout très présents dans ces zones-là. Ce qui nous intéresse, c'est la sécurité de nos ressortissants. Il faut tordre le cou à ce fléau qu'est le terrorisme. Nous n'avons pas le droit d'accepter l'ultimatum de la haine, de la terreur, de l'inhumanité. C'est la lâcheté la plus terrible. Et donc, nous devons être excessivement déterminés.

Q - Concrètement, est-ce que le Quai d'Orsay a déjà pris des mesures, que ce soit pour l'entrée sur le territoire français ou au niveau des ambassades justement ?
R - J'ai décidé, en accord avec le ministre d'Etat, ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, de mettre en place des visas biométriques pour tous ceux qui veulent avoir un visa, qui veulent entrer en France. Il est important, maintenant, non seulement de donner son nom, son identité, mais également d'avoir les deux index qui soient "fichés", dirais-je, ainsi que, bientôt, la photographie de l'iris qui permettra de savoir lorsque quelqu'un sort ou ne sort pas du territoire, et immédiatement de le retrouver. Il est important également de mener des enquêtes communes que l'on fera, entre différents pays, en particulier européens, un mandat d'arrêt européen et une meilleure évaluation entre nous des capacités des différents pays européens à lutter contre le terrorisme. Il ne faut pas qu'il y ait un pays qui soit un trou. Et puis, les renseignements sont fondamentaux pour le terrorisme.
Q - Vous parlez d'action commune. Dominique de Villepin, le Premier ministre, se rend précisément ce lundi à Londres, il va voir Tony Blair. Au-delà du message de solidarité, est-ce que les deux pays vont davantage collaborer, coopérer, et sur quels points ?
R - D'abord, les Britanniques sont nos amis, nous sommes solidaires dans ce qui leur arrive et nous voulons coopérer. Nous coopérons déjà beaucoup, et nous allons encore plus coopérer dans le domaine de la police, du renseignement, comme je le disais à l'instant. Et puis, n'oubliez pas qu'il y a des dizaines de milliers de ressortissants français qui sont en Angleterre, nos économies sont intimement liées, c'est de cela que vont discuter Dominique de Villepin et Tony Blair aujourd'hui.
Q - Ce dont ont parle aujourd'hui en Grande-Bretagne, c'est malgré tout de la bavure - puisqu'il faut l'appeler comme ça - qui a eu lieu vendredi. Un innocent a été exécuté parce qu'on l'a pris pour un kamikaze, et la police prévient que cela pourrait arriver à nouveau. Qu'est-ce que vous en pensez ? Etes-vous d'accord avec la majorité des Britanniques qui pensent que la fin justifie les moyens, et que c'est normal ?
R - D'abord, Scotland Yard a eu la franchise de dire ce qui s'est passé. Une enquête a été ouverte. Ce n'est pas à moi, Français, d'apprécier l'état de l'enquête anglaise. Mais ce que je peux dire, c'est que je pense évidemment, comme tout le monde, à cet innocent. Et, en même temps, la police britannique, qui fait preuve d'un grand professionnalisme, d'une sérénité, qui est obligée de rassurer aussi sa population, fait un travail difficile. Mais attention ! Les terroristes essaient de déstabiliser les démocraties. Il faut donc rester, plus que jamais, calme et serein.
Q - Lorsqu'ils ont commis leurs attentats en Grande-Bretagne, les terroristes ont dit vouloir punir les pays qui participent à la guerre en Irak. Est-ce que cela veut dire que la France, qui n'est pas là-bas, est protégée et à l'abri ?
R - La France n'est pas protégée. Bien évidemment, tout peut arriver dans n'importe quel pays, y compris dans le nôtre. Regardez en 1995 : c'était avant l'Irak et il y a eu des attentats dans le métro parisien.

Q - Aujourd'hui, quel est le risque ?
R - Il ne faut pas faire d'amalgames, attention. Nous ne sommes pas allés en Irak, parce que nous pensons qu'il y a une souveraineté à respecter et que si les Nations unies n'étaient pas d'accord, il ne fallait pas y aller, que c'était à la communauté internationale de décider et pas à un pays. Nous le redisons aujourd'hui. Par contre, ce n'est pas parce que nous ne sommes pas militairement en Irak que l'on n'est pas contre le terrorisme. D'ailleurs, récemment, le Washington Post a montré que les Français étaient, dans la lutte antiterroriste, ceux qui sont pratiquement les meilleurs, avec les Américains.
Q - Votre collègue, Michèle Alliot-Marie, justement à propos de lutte contre le terrorisme, se rendait en Afghanistan ce week-end, où elle a vu les soldats français qui traquent Ben Laden. Et elle disait que, même si on arrêtait Ben Laden, le terrorisme, lui, ne s'arrêterait pas. Qu'est-ce que cela veut dire ? Que faudrait-il pour que cela s'arrête ?
R - Evidemment, il ne s'arrêterait pas, puisque les cellules Al-Qaïda sont autonomes. Et donc, lorsqu'elles frappent, elles frappent au nom d'une idéologie Al-Qaïda, mais elles sont autonomes. En réalité, si on arrêtait Ben Laden, cela montrerait quand même à tous les terroristes, qu'aujourd'hui on les traque en permanence, qu'il n'y a pas de répit pour ceux qui sont lâches et qui commettent de tels actes.
Q - Est-ce que cela ne veut pas dire qu'il y a aussi une réponse politique aux causes du terrorisme, qui n'est que très peu évoquée ?
R - On ne pourra pas continuer à voir que les 4/5èmes de la population de la planète se partagent uniquement 1/5ème des richesses. La pauvreté, la maladie, l'absence de médicaments, l'humiliation, le désespoir des populations, souvent, vis-à-vis de leur propre personnel politique, entraînent des gens, les jettent dans les bras des terroristes, des intégristes et des fondamentalistes. Mais il faut faire attention en même temps : autant il faut être très dur avec les terroristes, il ne faut montrer aucune faiblesse, autant il ne faut pas être intolérant vis-à-vis des religions. Mais je ne connais pas un dieu qui accepte qu'il y ait des enfants innocents qui soient tués au nom d'une religion.
Q - Quand George Bush parlait de "la guerre du bien contre le mal", cela vous paraît-il déplacé ?
R - Attention, il n'y a pas de guerre de civilisations. Les cultures doivent être respectées, les civilisations doivent être respectées, les peuples doivent être respectés. A l'inverse, les lâches, les horreurs des terroristes doivent être poursuivies.
Q - Sur un autre sujet, sur un autre continent, Ingrid Betancourt est maintenant otage des rebelles colombiens depuis 1248 jours. Est-il vrai que la France a envoyé un émissaire ? Où en est-on aujourd'hui ? A-t-on des raisons de rester optimiste ?
R - Je suis en étroite collaboration avec la famille d'Ingrid Betancourt. Dans ce genre de choses, il faut deux éléments majeurs selon moi : la détermination - vous voyez que c'est une priorité pour moi - et d'autre part, la discrétion. Beaucoup de gens seront peut-être déçus par cette réponse, mais c'est le gage de l'efficacité. Et vous comprendrez que je ne veux pas en dire plus. Sachez que c'est une priorité absolue pour moi.
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 3 juillet 2005)