Interview de M. Charles Josselin, ministre délégué à la coopération et à la francophonie, à la radio-télévision ivoirienne (RTI), et son discours devant la communauté française à Abidjan, sur les relations entre la France et la Côte d'Ivoire et le retour à la démocratie dans ce pays, Abidjan, le 14 novembre 2000.

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Circonstance : Voyage de M. Charles Josselin, ministre délégué à la coopération et à la francophonie, à Abidjan (Côte d'Ivoire) le 14 novembre 2000

Média : Radio-télévision RTI

Texte intégral

Interview à la radio-télévision ivoirienne (RTI) le 14 -11-2000
Q - Au moment où vous retrouvez la Côte d'Ivoire qui est un pays ami de la France, quel sens exactement peut-on donner à cette visite en Côte d'Ivoire aujourd'hui ?
R - Autorisez-moi d'abord à dire le plaisir que je ressens à fouler à nouveau le sol de la Côte d'Ivoire, mais l'émotion aussi. J'ai suivi, depuis bientôt un an, avec une attention presque douloureuse, la manière dont la situation en Côte d'Ivoire évoluait. J'ai vécu des bons moments, et des moins bons. J'étais en relations, à certains moments, plus que quotidiennes, avec l'Ambassadeur Francis Lott. Est-il besoin de dire que je vis de manière très positive la manière dont la Côte d'Ivoire est en train à la fois de rallier la démocratie et de se mettre en situation d'abord de rétablir la paix civile, la réconciliation, mais plus sûrement de se mettre en état de marche pour redevenir le moteur économique de l'Afrique de l'Ouest ; mais d'être aussi, j'en suis convaincu, une référence pour tous les Africains qui cherchent eux aussi à retrouver et la démocratie et le développement. Je le répète, après avoir connu, il y a quelques mois en particulier, après avoir vécu moi-même la même appréhension, en quelque sorte, que les Ivoiriens, je suis très heureux d'être ici.
Q - Monsieur le Ministre, vous l'avez dit, au moment où la Côte d'Ivoire retrouve le chemin de la démocratie, est-ce que pour son développement, et partant, le développement de la sous-région, constituée de pays qui sont des pays amis de la France, est-ce que la Côte d'Ivoire qui est la locomotive de la sous-région pourra alors, ayant retrouvé la démocratie, compter sur la France pour la coopération et le développement dans l'ensemble, Monsieur le Ministre, vous le confirmez ?
R - J'espère bien que non seulement la Côte d'Ivoire pourra compter sur l'aide de la France, mais aussi de la communauté européenne, mais aussi de la communauté internationale. Je suis convaincu que les élections législatives vont être l'occasion de franchir avec succès cette nouvelle étape qui va être l'occasion pour nous tous, en quelque sorte, d'évaluer la relation de la Côte d'Ivoire avec la démocratie ; et je ne doute pas qu'au lendemain de cette nouvelle étape que la Côte d'Ivoire saura franchir avec succès, la solidarité internationale, européenne, française bien sûr, la France étant, vous le savez bien, le premier partenaire de la Côte d'Ivoire - mais la Côte d'Ivoire est aussi le premier partenaire de la France pour l'Afrique sub-saharienne - j'espère bien que notre coopération va pouvoir se redévelopper, parce que nous savons aussi que la situation économique et sociale de la Côte d'Ivoire appelle de manière urgente cette solidarité ; mais nous ferons tout, nous Français, pour que les autres soient à nos côtés dans cet appui à la nouvelle Côte d'Ivoire.
Q - Ceci étant, est-ce que vous comptez rencontrer les dirigeants politiques de ce pays ?
R - Ecoutez, le programme que je vais essayer de suivre cet après-midi, à un rythme un peu soutenu parce que je dois rentrer à Paris cette nuit, c'est bien sûr d'abord de rencontrer le président Laurent Gbagbo, ensuite M. Laurent Dona Fologo puis M. Alassane Dramane Ouattara (M. Wodié n'est pas là, ce sera pour une autre fois), avant bien sûr de rencontrer les représentants de la communauté française dont je sais les moments difficiles qu'ils ont vécus, dont je veux saluer aussi la solidarité, le sang-froid dont ils ont tous fait preuve ; je crois qu'il est important de le rappeler. Une communauté française qui attend, qui a attendu ce dénouement et qui maintenant va aussi être au premier rang de la reconquête économique..
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 20 novembre 2000)
Discours devant la communauté française à Abidjan, le 14 novembre 2000
Mesdames et Messieurs,
J'aurais préféré avoir le temps de vous rencontrer individuellement, de bavarder, de boire à votre santé avant de vous adresser la parole. Mais je vais devoir retourner à Paris tout à l'heure, pour rendre compte au Conseil des ministres demain matin des entretiens que j'aurais eus, notamment cet après-midi, ici à Abidjan. Comme le disait M. l'Ambassadeur, l'évolution de la situation autorise à espérer que très rapidement, la coopération entre la France et la Côte d'Ivoire reprenne son cours normal. Cette coopération a été modifiée, amputée, au lendemain des événements de décembre 1999 ; si la Côte d'Ivoire réussit cette seconde et importante étape du processus de retour à la démocratie que constituent les élections législatives - des élections législatives d'autant plus importantes qu'elles peuvent offrir à toutes les sensibilités politiques de participer au débat, ce qui n'a pas été le cas, nous le savons, lors des élections présidentielles, et c'est bien en jugeant l'ensemble présidentielles-législatives qu'on pourra se faire une idée de la manière dont la Côte d'Ivoire aura su renouer avec l'Etat de droit, et donc décider de la suite que nous pourrons donner à notre coopération.
J'ai dit au président Laurent Gbagbo, qui m'a reçu longuement avec pratiquement la moitié de son gouvernement, dont le Premier ministre et trois ministres d'Etat, l'attention extrême que la France attachait à cette étape-là, l'importance aussi que la France - et pas seulement la France - attache à la manière dont la Côte d'Ivoire va rechercher la vérité autour des violences qui ont marqué cette semaine qui a suivi les élections ; ceci est un élément important, c'est un test important. J'ai dit à tous les acteurs politiques ivoiriens, au président bien sûr, mais aussi à Laurent Dona-Fologo que j'ai reçu cet après-midi, à Alassane Dramane Ouattara que j'ai reçu aussi, que nous espérions que les Ivoiriens feraient la preuve qu'ils peuvent vivre ensemble en intégrant ce débat sur l'ivoirité ; pas forcément en le mettant de côté, c'est une vraie question, elle aura suffisamment obscurci le débat politique au cours de l'année passée pour qu'on ne puisse pas se satisfaire de la mettre de côté. C'est une vraie grande question, alors que les Ivoiriens en débattent Je crois qu'ils ont la capacité de le faire. Il faut refonder, en quelque sorte, une Côte d'Ivoire qui soit ouverte. Elle l'a toujours été, c'est cette ouverture qui a fait sa richesse ; alors évidemment, comme souvent dans les périodes de difficultés économiques, de tension - la France n'y a pas totalement échappé - l'étranger devient plus que l'adversaire, l'ennemi, lorsqu'il s'agit de partager des ressources qui rétrécissent ou un emploi qui disparaît. Mais je crois que les propos du Président Gbagbo vont bien dans ce sens, il faut convaincre les Ivoiriens que la Côte d'Ivoire a besoin aussi de ces communautés étrangères. Vous avez compris que je ne parle pas de la vôtre, je parle là des communautés africaines - de la vôtre aussi bien sûr, mais on n'est pas dans la même problématique - de ces communautés étrangères africaines essentielles pour la mise en valeur des ressources ivoiriennes.
Voilà ce que je voulais vous dire. Il appartiendra aux Ivoiriens, plus tard, de voir si ce processus démocratique mérite d'être complété - certains le voudraient, mais tout donne à penser en tout cas que ce ne peut pas être maintenant, certainement pas, sauf à prendre le risque de nouvelles violences, de nouveaux déchirements, ce n'est surtout pas de cela que la Côte d'Ivoire a besoin. Il faut qu'elle prenne le temps de l'apaisement, de la reconstruction, pour redevenir ce qu'elle était il n'y a pas si longtemps, un pays à la fois exemplaire sur le plan d'une démocratie apprivoisée, et puis surtout d'une économie vivante, susceptible de faire de la Côte d'Ivoire à nouveau le moteur de l'Afrique de l'Ouest ; et je peux vous dire, pour les rencontrer souvent, que votre inquiétude, notre inquiétude est partagée par tous les pays africains, notamment ceux de l'Afrique de l'Ouest - est-il besoin de dire que la situation difficile du Mali dépend d'Abidjan, avec des transporteurs maliens qui n'osaient plus traverser la Côte d'Ivoire à cause de ce débat dont je parlais tout à l'heure ? on voit bien la difficulté
Je voudrais dire combien j'ai apprécié le travail fait par l'ambassadeur Lott ; je voudrais vous féliciter aussi pour votre sang-froid, l'esprit de solidarité qui a prévalu entre vous, et dire aussi combien nous avons apprécié que l'ilôtage dont on avait pu observer qu'il était insuffisamment organisé, peut-être, il y a quelques années, aura, je crois, ici parfaitement fonctionné. Et l'ilôtage repose, par principe, sur la responsabilité de plusieurs, donc je voudrais vous en remercier et vous en féliciter. Je sais que plusieurs d'entre vous ont souffert. Quelques-uns, peu nombreux sans doute heureusement, physiquement, quelques-uns, plus nombreux, matériellement ; tous, vous avez vécu cette période avec l'inquiétude qu'on imagine, peut-être même un peu la peur à certains moments ; je voudrais, sans prétendre avoir été dans la même insécurité, vous dire que j'ai été très proche de vous pendant toute cette période ; que j'ai tremblé quand j'ai eu le sentiment que mes propos pouvaient - surtout un peu à cause de la manière dont ils avaient été rapportés - participer de la violence, donc, quelque part, vous affecter. Et c'est pendant cette période-là que deux fois par jour j'appelais l'ambassadeur pour lui demander comment cela allait - deux fois par nuit plutôt, d'autant que j'étais à Bangkok à ce moment-là, donc sur le coup de trois heures du matin, je ne pouvais pas trop bien dormir avant de savoir comment cela allait ici. Bon, ce qu'il faut maintenant c'est regarder devant nous. J'ai reçu les représentants du Conseil supérieur des Français de l'étranger tout à l'heure, ils m'ont dit eux aussi le diagnostic qu'ils portaient sur une situation économique préoccupante, qui appelle d'urgence des solutions traduisant un appui international. Nous allons nous y employer, et j'espère bien que les Français qui ont su rester pendant toute cette période difficile vont avoir d'autant plus d'empressement à déployer leurs talents, leurs qualités professionnelles, leur génie, pourquoi pas ? pour aider la Côte d'Ivoire à se sortir de cette passe.
Je vais vous quitter dans quelques instants, mais je suis très content de vous avoir vus. Merci.
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 20 novembre 2000)