Déclaration de M. Christian Estrosi, ministre délégué à l'Aménagement du territoire, sur l'antisémitisme et le révisionnisme, et sur la laïcité et le communautarisme, Grenoble le 14 décembre 2006.

Texte intégral

Monsieur le président, cher maître Médina,
Mesdames et Messieurs,
chers amis,
Je voulais vous dire que je suis venu d'abord et avant tout en tant qu'ami. Ami du Crif, ami d' Israël, ami de la tolérance, ami de la fraternité et du bonheur d'être ensemble.
Et à ce titre je me réjouis de retrouver dans cette salle tant de connaissances, tant d'amis, de personnalités et d'élus de toutes sensibilités dont je veux saluer ici la présence.
Je suis également très heureux et fiers de m'exprimer devant des représentants des cultes chrétiens et musulmans qui montrent combien le CRIF est un mouvement ouvert sur l'extérieur et le monde qui l'entoure.
Cette ouverture, bien sûr, commence par le dialogue avec les autres communautés et avec l'ensemble des institutions républicaines auxquelles nous sommes tous attachées.
Elle s'inscrit au sein de ce principe de laïcité qui nous est si cher, et autour duquel nous sommes aussi ce soir réunis.
C'est pour moi un grand honneur d'être parmi vous à Grenoble dans cette capitale française des "Justes", ville de Résistance, qui est aussi le berceau du CRIF.
J'ai un attachement tout particulier pour la communauté juive.
Je suis très fier, je dois vous le dire, du grand honneur qui m'a été fait il y a quelques jours, à Bruxelles, où j'ai reçu, de la part des juges rabbiniques d'Europe "le prix de la liberté".
Je n'ai pas reçu ce prix comme une récompense, mais comme un encouragement à la vigilance. Je l'ai pris d'abord comme un devoir.
Ce devoir, à mes yeux, et l'actualité encore une fois nous le démontre, il commence par le devoir de mémoire.
Vous avez évoqué le CRIF Grenoble Isère et sa responsabilité particulière vis-à-vis de la mémoire, et le prestigieux Prix Louis BLUM que vous avez créé ici à Grenoble et que M. le maire va décerner cette année au cinéaste Claude Lanzmann.
Vous avez parlé des collégiens et Lycéens Grenoblois et Isérois revenant d'une journée passée au camp d'Auschwitz Birkenau, et vous avez dit : ils vont revenir transformés.
Oui, ils vont revenir transformés. Et c'est la raison pour laquelle, en tant que Président du conseil général des Alpes-Maritimes, je tiens à financer chaque année le voyage de milliers de jeunes à Auschwitz.
Car il n'est pas, à mes yeux, de meilleure prévention contre l'intolérance que ces voyages initiatiques.
Une journée à Auschwitz, cela vaut cent leçons d'histoire.
Une journée à Auschwitz, c'est un vaccin contre le racisme.
Mais à tout vaccin, il faut des rappels : c'est pourquoi j'ai voulu qu'un collège de mon département porte le nom de Simon Wiesenthal, le chasseur de nazis.
C'est pour graver dans le marbre de l'histoire mon refus de l'oubli et ma reconnaissance envers un homme qui, comme Claude Lanzmann, a donné le temps de sa vie pour que l'on n'oublie pas, pour que l'on oublie jamais.
Cela dit, je n'ai pas l'innocence de croire que de pratiquer quelques vaccins suffisent à éradiquer une maladie millénaire.
À l'heure où nous parlons, se tient à Téhéran la conférence iranienne sur l'Holocauste. Des révisionnistes venus d'un peu partout, et de chez nous, entre autres, débattent et exposent leurs thèses. Des thèses immondes selon lesquelles la Shoah n'aurait jamais eu lieu.
Ne nous y trompons pas. Il s'agit là d'une double provocation : nier le mal qui a été fait tout en lançant une invitation à le refaire.
Il ne faut pas laisser Téhéran remettre en cause la paix du monde. Nous devons redoubler notre vigilance. J'y reviendrai tout à l'heure.
Hélas, l'antisémitisme n'a pas disparu en France non plus. Les événements nous montrent quotidiennement que le racisme existe, plus ou moins souterrainement.
On le retrouve aussi associé à de nouvelles formes de violence, chez les jeunes notamment, dans une nouvelle violence gratuite, aveugle, stupide - je pense autant au crimes abominables perpétrés sur Ilan Halimi par Youssouf Fofana et ses complices qu'aux récentes violences autour des stades.
Cette violence trouve parfois ses racines ou une part de sa justification dans l'antisémitisme.
C'est pourquoi, au-delà de ce devoir de mémoire, nous avons, je vous le disais, une obligation de fermeté et de vigilance.
J'en profite pour vous dire ma fierté d'appartenir à ce Gouvernement et toute ma satisfaction devant l'attachement, le respect, et je dirais même la fraternité que tous ses membres ont toujours, collectivement ou individuellement, témoigné envers la communauté juive de notre pays.
La France - et au-delà de la France, la République - a fait de la liberté la première de ses valeurs.
Et, au sein même de notre gouvernement, je ne peux que me féliciter de ce que le ministère de l'Intérieur, c'est-à-dire le ministère de la "Liberté", ait été confié à Nicolas Sarkozy, dont je sais et dont vous savez la constance qu'il a toujours manifestée dans ses sentiments à l'égard du peuple juif.
J'en profite pour lever une ambiguïté : vous avez tout à l'heure, et à juste titre, évoqué le communautarisme en tant que revendication d'un statut à part dans la nation, constituant par conséquent une remise en cause du principe de laïcité.
J'y souscris pleinement et je veux vous dire que c'est aussi l'opinion de Nicolas Sarkozy. Ses propositions, je pense notamment à l'idée d'accélérer et d'améliorer les mécanismes d'intégration par le biais de la discrimination positive, ont fait dire à quelques commentateurs qu'il serait favorable au communautarisme.
Il n'en est rien. Nicolas Sarkozy est fondamentalement républicain et viscéralement attaché à notre principe de laïcité.
Vous l'avez dit, et vous avez raison : la laïcité, c'est la meilleure garantie pour toutes les religions de se voir traiter à égalité.
Mais qu'est-ce que c'est que l'égalité ?
De la même manière que l'obsession égalitaire nous a peu à peu éloignée de l'idée de justice, en supprimant de notre échelle de valeurs la notion de mérite, l'obsession de la tolérance nous a conduit au déni de nous mêmes.
Vous avez exprimé votre indignation à propos de l'affaire Redeker, ce philosophe toulousain qui, pour une tribune publiée dans le Figaro, est sous le coup d'une "fatwa" qui lui impose de quitter son lycée, de déménager et de vivre caché.
Tout le monde s'accorde à dire que ce n'est pas bien, mais l'indignation s'arrête là.
On a déjà oublié M. Redeker et on n'est pas loin de penser, au fond, qu'il n'avait qu'à avoir un peu plus de tact.
Pourquoi ? Sans doute parce que nous sommes au coeur de cet Occident dont l'histoire est indissociable de l'héritage judéo-chrétien", un Occident qui s'est - et c'est encore plus vrai pour le Christianisme - affranchi de sa religiosité.
Pour beaucoup d'Occidentaux, la croyance est liée à une forme de naïveté que l'on pardonnera beaucoup plus volontiers à certains intégristes, victimes de l'Occident soit disant cynique et dominateur.
Aux yeux de ceux-là, nous sommes coupables d'être ce que nous sommes.
Et c'est pourquoi une certaine forme de « bien-pensance » pousse notre société à l'accueil sans condition, à la compréhension de "l'autre" qui va jusqu'à l'oubli de soi.
Or, il n'y a qu'un pas entre l'oubli de soi et le déni de ses propres racines.
L'Occident aux racines judéo-chrétiennes est-il condamné à l'oubli de soi?
Non, je ne le crois pas.
Mais ce "non", il n'est possible que si nous décidons de nous assumer et cela commence par la réhabilitation d'un certain nombre de valeurs perdues, considérées depuis des décennies comme négatives, je pense en particulier à la notion de "réussite".
En 1983, Pascal Bruckner publiait un livre basé sur un constat qui éclaire encore l'actualité d'aujourd'hui. Il évoquait déjà la propension de l'Occident à se renier.
« Nous autres Européens, disait-il, avons été élevés dans la haine de nous-mêmes, dans la certitude qu'au sein de notre culture un mal essentiel exigeait pénitence. »
C'était la naissance de l'idéologie « tiers-mondiste » désignant l'Europe et l'Amérique comme la cause unique de tout ce qui est négatif dans l'histoire.
Aujourd'hui, il suffirait de rajouter le nom de l'État d'Israël, qui, à peine sorti du camp des victimes, est entré dans celui des coupables.
Bienvenue dans le camp des coupables !
Alors, Maître médina, je pose avec vous la question : « est-ce cela, la France de 2006 ? »
Je suis presque tenté de vous répondre "oui", mais l'année se termine, et c'est à nous de faire en sorte que 2007 soit l'année de la rupture avec cet état d'esprit.
La France que nous voulons, c'est une France ouverte mais une France ouverte avec des "si", pas une France qui accueille sans condition.
Une France qui impose à tous de respecter la République et tous ses enfants, qu'ils soient Juifs, Chrétiens, athées, Musulmans ou agnostiques...
Cela dit, et je ne veux pas me ranger derrière un aveu d'impuissance, le vrai problème que pose l'intégrisme et les "fatwas" lancées sur tel ou tel, c'est qu'elles n'émanent d'aucune autorité ou institution identifiable.
La menace qu'elles instaurent dépasse le cadre de la territorialité des lois. Devant quel tribunal faut-il porter plainte, et contre qui ?
C'est là une des grandes forces des réseaux intégristes.
La seule force que nous puissions leur opposer, c'est notre détermination et notre courage.
Et, sur ce plan-là, je dois dire que l'audace, la témérité dont ont fait preuve de nombreux dessinateurs et caricaturistes un peu partout en Europe, et en France en particulier, au moment de l'affaire des "caricatures de Mahomet", est exemplaire.
Il faut saluer le courage de la presse en général et de ces artistes qui ont habituellement vocation à faire rire ou sourire, et auxquels on reproche parfois de rester tranquillement à l'abri de leurs fonctions de critique.
Et, puisque nous parlons de ceux qui ont vocation à faire rire, je pense bien sûr à Dieudonné, qui, personnellement, a cessé depuis longtemps de me faire rire, et qui semble ne plus tout à fait savoir vers qui ou vers quoi orienter ses discours extrémistes.
Ce personnage singulier se cherche des alliances sur l'échiquier politique, et on a été surpris de le trouver s'invitant à une réunion des militants de Jean-Marie Le Pen.
Mais est-ce si surprenant ?
Il symbolise peut-être la naissance d'un antisémitisme de circonstance, qui associerait à l'antisémitisme des années 30, celui de la montée du nazisme, à l'anti-sionisme d'aujourd'hui, porté par l'extrême gauche la plus radicale.
Il est évident que certains apôtres déçus de l'ex bloc soviétique ont trouvé dans le monde musulman un nouveau prolétariat sans lequel le rêve marxiste ne peut survivre.
Ce qui fait de l'État d'Israël le coupable idéal.
Dès lors, on peut comprendre la visite de politesse faite par Dieudonné à son nouvel ami du Front National.
Les voilà faisant cause commune, certes pas avec les mêmes mobiles, mais avec la même conviction, celle qui fait dire à Youssouf Fofana, qui semble bien, lui, n'en avoir aucune : « J'ai choisi un juif parce que les juifs sont riches. »
Tous procèdent par idées reçues et pratiquent l'amalgame, tous se nourrissent de fantasmes qui leur permettent de désigner des coupables.
Mais, comme vous le disiez, monsieur le président, le racisme des exclus est irrigué par l'intégrisme islamique révolutionnaire qui n'a bien entendu rien à voir avec l'Islam et, comme par hasard, le site islamiste Ouma.com qui fait l'apologie de qui ?
De Dieudonné. Qui est athée !
Le racisme, comme la bêtise, se dispense volontiers de logique, c'est pourquoi il arrive souvent que leurs chemins se croisent.
Sur le terrain de la diplomatie et des affaires en cours mettant en cause, entre autres, la nation française - je pense aux ripostes militaires que vous avez évoquées tout à l'heure - permettez-moi, cher maître, d'observer une certaine réserve liée à la solidarité gouvernementale, et par conséquent de ne pas émettre d'avis.
Permettez-moi cependant, et au nom de notre gouvernement, de revenir sur cette "conférence iranienne sur l'Holocauste".
C'est un outrage fait à toutes les valeurs que nous défendons.
C'est un affront fait à la démocratie, une insulte à l'histoire.
Cela dit, il est plus que jamais urgent d'être prudent.
Nous sommes dans le camp de ceux qui cherchent la paix.
Les provocateurs le savent.
Et nous devons songer aussi à tous nos amis Musulmans qui sont les premières victimes de ces tentatives de déstabilisation.
Nous devons faire front ensemble pour répondre par l'intelligence à ceux qui cherchent à créer la confusion par l'amalgame, à nous dresser les uns contre les autres.
Il n'y a pas de solution radicale, immédiate et définitive pour régler cette situation.
À titre tout à fait personnel, j'ai simplement envie de vous dire qu'un sentiment très particulier me lie au peuple juif.
Je ne sais pas si c'est une affaire de sensibilité, d'intelligence, ni quelle est la nature de cet attachement, mais cette relation me paraît si naturelle, si spontanée, si évidente que je la ressens comme un lien de parenté.
Si je me suis rendu plusieurs fois en Israël depuis mon entrée au gouvernement - et il y a quelques jours encore -, si j'ai éprouvé le besoin d'aller me recueillir au mémorial de Yad Vashem, c'est pour répondre à une intériorité et à des sentiments qui me dépassent.
Alors, lorsque vous vous posez la question de la confiance, j'ai simplement envie de vous dire que pour moi la France est la deuxième patrie du peuple juif. C'est en tout cas l'idée qui me guide.
Enfin, quand vous vous demandez si les éléments qui ont conduit Monsieur Le Pen à être présent au deuxième tour de l'élection présidentielle sont encore réunis aujourd'hui, je serais tenté de répondre "oui", non pas, bien sûr, parce que je le souhaite, non pas parce que je le crois, mais parce que c'est le meilleur moyen de mobiliser toutes les bonnes volontés pour éviter que cela se reproduise.
Je ne crois pas que nous connaîtrons un monde totalement débarrassé du racisme car, comme le dit Einstein : « il y a deux choses qui sont infinies : l'univers et la bêtise humaine. Mais en ce qui concerne l'univers, je n'en ai pas encore la certitude absolue. »
Pour ce qui est de la paix universelle, je ne le crois pas non plus, mais en citant cette fois Raymond Poincaré je vous dirais que « la paix est une création continue. »
Et, confidence pour confidence, la paix, l'harmonie entre les peuples, est le seul vrai mobile de mon engagement politique.
Voilà, monsieur le président, cher maître, chers amis, j'ai essayé non pas de répondre, mais de vous dire "ma part de vérité" sur les questions souvent délicates que vous avez évoqué avant moi tout à l'heure.
Permettez-moi simplement de dire que, comme beaucoup de responsables politiques du monde libre, ce soir je me sens juif.
Je vous remercie.
Source http://www.interieur.gouv.fr, le 28 décembre 2006