Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Le Point" du 4 janvier 2006, sur sa position face à Nicolas Sarkozy et à Ségolène Royal en prévision de l'élection présidentielle de 2007 et sur la compatibilité du "projet républicain" avec la mondialisation.

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Média : Le Point

Texte intégral

Le Point : nous sommes à quatre mois de l'élection présidentielle. Comment voyez-vous cette campagne ?
François Bayrou : Regardez les millions d'inscriptions nouvelles sur les listes électorales ; une prise de conscience sans
précédent se prépare. Après tant d'espoirs déçus, tout dans notre pays exprime le besoin d'un renouveau qui touche à la fois
les règles du jeu de notre démocratie et le projet que se fixe notre nation.
Le Point : Vous croyez que les institutions peuvent changer les choses ?...
François Bayrou : Elles sont à la base de tout. Les deux partis dominants, l'UMP et le PS, ont tous deux exercé le pouvoir
absolu, sans partage, pendant plusieurs législatures. Pendant ce temps, la dépense publique, les abus de pouvoir, le
gaspillage, la colonisation de l'État par des réseaux partisans ou claniques, tout cela n'a pas cessé de s'aggraver. Or la
difficulté des temps rend ces dérives inacceptables, alors que le peuple des citoyens doit porter une charge de plus en plus
lourde. Il faut donc reconstruire deux principes oubliés : l'impartialité et la sobriété de l'État. Et pour cela, il faut
qu'un peuple décidé et un président indépendant imposent des règles nouvelles.
Le Point : Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy n'on pas les qualités nécessaires pour le faire ?
François Bayrou : Ils sont différents, mais c'est la même démarche partisane. Ils veulent tout le pouvoir pour leur parti, et
l'éviction du pouvoir pour leurs adversaires. Les clans au pouvoir changeront, le clan Sarkozy au lieu du clan Chirac, le
clan Hollande-Royal au lieu du clan Mitterrand, mais les principes seront les mêmes. Or ce sont les principes qu'il faut
changer. Un président qui bâtit de nouvelles institutions, qui instaure l'État impartial, qui nomme en fonction des
compétences et non des étiquettes, qui rassemble au lieu d'opposer. Au fond, la même démarche qu'en 1958.
Le Point : Pour vous, quelle va être la question principale de l'élection présidentielle ?
François Bayrou : La question principale est : le projet républicain est-il compatible avec la mondialisation ?
Le Point : Et votre réponse ?
François Bayrou : Si nous savons réinventer le projet républicain, il sera notre principal atout dans la compétition
mondiale.
Le Point : « Réinventer » ?
François Bayrou : Le faire passer des grands mots qu'on invoque avec des trémolos, au réel, au concret, à la France comme
elle est. Des exemples : imposer la discipline scolaire dans les collèges de banlieue qui deviennent des ghettos, et donc
mettre en place d'autres filières éducatives, encadrées, pour les élèves déstabilisés, pour leur rendre des repères. En même
temps, recréer dans ces établissements l'excellence, les meilleures options, pour les élèves les plus motivés. Autre exemple
: faire de l'exclusion l'ennemi public numéro un. Sur 1,3 million de Rmistes, combien ont quelque chose à apporter à la
société, pourvu qu'on les remette en situation d'utilité sociale ?
Le Point : Et pourquoi ces réformes n'ont-elles pas été faites, y compris par vous ?
François Bayrou : Je vois deux raisons principales à l'absence de réformes. L'une est politique, c'est la guerre perpétuelle
entre l'UMP et le PS, qui empêche toute réforme durable. Chaque fois que l'un propose quelque chose, l'autre le démolit. Et
chaque alternance défait ce que la législature précédente a fait. Il n'y a pas de continuité dans l'action. Regardez la
sécurité : on nous avait promis « tolérance zéro » et la fin des zones de non-droit... Or les agressions se multiplient, 30 000
voitures ont brûlé dans l'année, et il y a des quartiers entiers où la police n'entre plus.
L'autre raison tient aux mentalités : notre pays s'appauvrit, parce qu'il ne soutient pas comme il le devrait les forces de
création, l'entreprise, l'esprit d'entreprendre, la recherche, artisans, artistes, chercheurs, inventeurs. Tous ceux qui
prennent des risques, petits ou grands, ont mauvaise presse chez nous. Il faut renverser le mouvement : à défaut d'en faire
des héros, il faut les reconnaître, les aider, les soutenir vraiment.
Le Point : Qu'est ce qui a changé depuis 2002 ?
François Bayrou : Les illusions de l'alternance ont disparu. On sait maintenant que lorsqu'un parti a tous les pouvoirs, si
le soutien du pays lui manque, il est impuissant et voué à l'immobilisme. En revanche, la guerre pour le contrôle de
l'appareil se déchaîne à l'intérieur, sourdement, mais sans limite. Et l'absence de contre-pouvoirs favorise toutes les
dérives. Ainsi nous avons eu l'affaire Clearstream, où l'on vient de voir le Premier ministre interrogé pendant dix-sept
heures par les juges sur plainte de Nicolas Sarkozy, et dès sa sortie, une accusation publique de faux témoignage par le
ministre de l'Intérieur. Ainsi Johnny Hallyday a pu nous expliquer qu'il a reçu l'approbation personnelle du numéro deux du
gouvernement pour son déménagement fiscal. Et tout cela nuit à la France.
Le Point : Cela se passe pourtant dans l'indifférence générale...
François Bayrou : L'indifférence est de surface et ne dure qu'un temps. Les Français n'accepteront pas longtemps cette
décomposition.
Le Point : Mais le PS, au moins, est rassemblé...
François Bayrou : Au PS, c'est la pensée qui ne va pas. Le Parti socialiste annonce une seule chose tangible : le retour des
impôts. Pour un montant équivalent au doublement de l'impôt sur le revenu ! Alors que la France est le pays du monde (à la
seule exception de la Suède, et encore...) dans lequel les prélèvements obligatoires sont les plus lourds. Qui peut croire que
nous devons continuer ainsi à crever les plafonds ? Qui peut croire que des prélèvements supplémentaires favoriseront le
pouvoir d'achat et la création de richesses ?
Le Point : Comment rendre aujourd'hui la confiance aux Français ?
François Bayrou : Par une seule orientation : les considérer comme le grand peuple qu'ils sont, et cesser de les prendre pour
des gogos. Leur dire la vérité sur tous sujets et en toutes circonstances. Ne pas hésiter à leur donner la clé de la décision
sur les sujets graves comme pour les retraites, lorsqu'il faudra le moment venu reprendre ce chantier.
Le Point : Depuis trente ans, tous les présidents promettent dans leurs voeux de s'attaquer au chômage...
François Bayrou : L'emploi véritable est créé par l'économie et par l'entreprise et non par l'État. Et des centaines de
milliers d'emplois pourraient être créés, qui sont gelés, en particulier dans les petites entreprises en raison de charges
dissuasives. C'est pourquoi je propose la possibilité de créer deux emplois nouveaux par entreprise, avec des charges
limitées à 10 % du salaire net pendant cinq ans, quels que soient le niveau de l'emploi et la nature de l'entreprise. Ainsi,
les diplômés et les plus de 50 ans, qui sont exclus de l'emploi parce qu'ils coûtent trop cher, retrouveront une chance. Et
pour vérifier la validité de cette idée, posez la question à tous les employeurs que vous connaissez.
Le Point : Vous voyez que vous faites aussi des promesses. Comme vos concurrents.
François Bayrou : Si ces centaines de milliers d'emplois sont créés, cet engagement sera largement financé. Sinon, il ne
coûtera rien.
Le Point : Quand les rapports entre les Français et leur classe politique se sont-ils, selon vous, déglingués ? Pouvez-vous
le dater ?
François Bayrou : Tout remonte à 1983. Après l'euphorie de l'arrivée de Mitterrand et de gauche au pouvoir, l'ivresse des
promesses de l'alternance, vient le choc des dévaluations, et arrive le tournant de la rigueur. On change radicalement de
politique, mais sans l'avouer. La confiance est brisée. En fait, une partie du pays ne la retrouvera jamais. Idem en 1995.
Les Français ont voté pour le discours de la fracture sociale. Cinq mois après, plan Juppé, changement de politique, mais pas
changement de discours. En 1981, comme en 1995, on a laissé croire au pays qu'il pouvait s'en sortir sans effort, simplement
par le choix d'un homme providentiel. Là est le grand mensonge. Sans prise de conscience des citoyens, sans efforts partagés
et assumés, nous ne nous en sortirons pas.
Le Point : Et vous, avez-vous changé depuis 2002 ?
François Bayrou : Bien sûr et heureusement. Je suis sans doute moins politicien, moins dans la querelle, plus serein
intérieurement. Mes indignations sont peut-être plus fortes, mais j'accuse moins les hommes que les institutions. Et il me
semble avoir progressé en compréhension de ceux qui ne pensent pas comme moi.
Le Point : Vous voyez-vous comme le rebelle que l'on décrit parfois ?
François Bayrou : C'est un beau mot « rebelle ». Et c'est vrai que je refuse radicalement cette décomposition où notre pays
est entraîné. Contre cette dérive, depuis des années, je suis entré en dissidence.
Le Point : Il vous a fallu trente ans pour devenir dissident ?
François Bayrou : Même en comptant large de 1986, année de ma première élection, à 2006, il n'y a que deux décennies... Mais
j'assume ce long temps de maturation. Les arbres qui poussent le plus vite ne sont pas les plus solides ni les plus durables.
Le Point : Cela vous agace qu'on vous décrive comme un candidat terrien ?
François Bayrou : Je le suis. Et j'aime l'être. François Mitterrand l'était aussi, et il n'en comprenait pas moins la ville.
Je suis un homme de racines et je suis un homme de mon temps.
Le Point : De plus en plus, on dit aussi que vous séduisez les bobos...
François Bayrou : Tant mieux s'il m'arrive d'être à la mode dans des milieux qui étaient autrefois loin de moi. Après la
traversée du désert, les oasis sont les bienvenues. Mais je ne perds jamais de vue ceux au nom de qui je me bats, les «
sans-pouvoir ». Eux, depuis des années, ils sont la chair à canon des batailles électorales. Ils ne connaissent pas les
circuits du pouvoir, de l'influence. Ils ne connaissent pas le dessous des cartes. Ils sont les « petits », pas les «
influents ». On les flatte seulement quand les élections viennent. Ceux-là, paysans, ouvriers, artisans, ou chômeurs, toute
ma vocation est de les considérer et de les représenter.
Le Point : Qui vous rejoint aujourd'hui ?
François Bayrou : Tous ceux qui pensent que la France ne peut pas se résumer au duo Sarkozy-Royal. Tous ceux qui veulent la
politique plus surprenante, plus haute, plus ouverte. Tous ceux qui n'aiment pas se faire conduire par le bout du nez. Tous
ceux qui croient que la guerre droite contre gauche, cela ne marche plus. En tout, cela fait beaucoup de monde.
Le Point : Ne sous-estimez vous pas Jean-Marie Le Pen ?
François Bayrou : Je ne le sous-estime pas. Je le combats dans ses idées et dans ses obsessions. Il nous dit : sortons de
l'Europe, sortons de l'Euro, supprimons l'impôt sur le revenu, et désignons les coupables, les étrangers qui sont sur notre
sol. Si un tel programme ne nous ouvre pas les yeux, alors c'est nous qui sommes malades. Il faut que les républicains
montrent qu'ils sont en bonne santé et qu'ils sortent de leur abattement.
Le Point : Pourquoi attaquez-vous les médias aujourd'hui ? Sont-ils si différents de ce qu'ils étaient en 2002 et en 1995 ?
François Bayrou : Vous ne vous en apercevez sans doute pas, mais la question de la crédibilité des médias est de plus en plus
lourde pour les Français. Concentration accentuée, matraquages sans cesse repris, proximité avec l'État, « les puissants
parlent aux puissants », tout cela les Français le sentent. Et je prends le risque de l'exprimer. Parce que je ne veux pas
que la France perde le pluralisme, et tombe dans le système américain où deux partis, représentant les mêmes intérêts,
tiennent tout, sans plus aucun recours.
Le Point : La candidature de Ségolène Royal change-t-elle les codes du débat ?
François Bayrou : Respecter une femme politique, c'est débattre avec elle exactement comme on débattrait avec un autre
candidat. Sans détours.
Le Point : N'est-ce pas utopique de vouloir rassembler, comme vous le dites, « au-delà des frontières partisanes » ?
François Bayrou : Regardez l'Allemagne, qui marque des points tous les jours. Les réformes sont acceptées, un nouveau rythme
gouvernemental s'affirme, une nouvelle gouvernance se dessine assumée par une coalition de gens différents qui travaillent
ensemble. C'est la vision française du monopole du pouvoir qui est archaïque.
Le Point : Quel est votre principal trait de caractère ?
François Bayrou : La ténacité.
Le Point : Votre principal défaut ?
François Bayrou : L'obstination.
Le Point : La qualité que vous demandez à un homme ?
François Bayrou : La loyauté.
Le Point : La qualité que vous demandez à une femme ?
François Bayrou : D'être elle-même.
Le Point : La qualité que vous demandez à un homme politique ?
François Bayrou : D'être adulte.
Le Point : La qualité que vous demandez à une femme politique ?
François Bayrou : D'être adulte.
Le Point : Quelle qualité vous manque ?
François Bayrou : Je chante faux comme une casserole trouée. J'adorerais savoir chanter.
Le Point : Qu'auriez-vous aimé faire ?
François Bayrou : J'ai la vie que je rêvais d'avoir : engagé en politique, plein d'enfants, écrire des livres, élever des
chevaux... J'avais du goût pour l'architecture ou la médecine, mais cela m'aurait sans doute empêché d'avoir tant de vies en
même temps.
Le Point : Quelle est votre définition du bonheur ?
François Bayrou : Une table de famille à midi. Une table d'amis le soir.
Le Point : Qui détestez-vous ?
François Bayrou : Personne. En matière de détestation, je n'ai aucune mémoire.
Le Point : Qui vous surprend ?
François Bayrou : Ma femme et mes enfants. Ils ne cessent pas de grandir.
Le Point : Ce que vous méprisez ?
François Bayrou : La servilité à l'égard des puissants.
Le Point : Ce qui vous révolte ?
François Bayrou : Le mépris des puissants à l'égard des faibles.
Le Point : Ce qui vous amuse ?
François Bayrou : L'esprit moutonnier.
Le Point : Ce qui vous étonne ?
François Bayrou : « Ce qui m'étonne vraiment, dit Dieu, c'est l'espérance. » (Charles Péguy)
Le Point : Avez-vous des remords ?
François Bayrou : Non.
Le Point : Des regrets ?
François Bayrou : Non. Il y a bien des choses que j'aurais pu faire plut tôt, ou mieux, mais ç'auraient été les mêmes choses.
Le Point : Avez-vous peur de la vieillesse ?
François Bayrou : Non.
Le Point : Avez-vous peur de la mort ?
François Bayrou : De la mienne, en rien. De la mort de ceux que j'aime, une peur panique.
Le Point : Quelle est votre devise ?
François Bayrou : La devise sous laquelle Henri IV a vécu son enfance : « ce qui doit arriver ne peut pas manquer ».Source http://www.udf.org, le 5 janvier 2007