Interview de M. Hervé Morin, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, à La Chaîne Info LCI le 21 mars 2007, sur la stratégie électorale de François Bayrou, le départ de Nicolas Sarkozy du ministère de l'Intérieur et la proposition de VIe République faite par Ségolène Royal.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : La Chaîne Info

Texte intégral

Q- "Face à une dame au deuxième tour, boum, il est de droite ; face à un monsieur, boum, il est de gauche". N. Sarkozy a attaqué hier F. Bayrou, en l'accusant d'être une sorte de caméléon. Que lui répondez-vous ?
R- Je lui réponds que, s'il est capable de me dire ce qu'est une mesure de gauche ou de droite, je l'appelle pour qu'il me donne des explications. Je vais prendre des exemples concrets. Est-ce que réduire le déficit budgétaire et arriver à l'équilibre budgétaire, comme le propose F. Bayrou, c'est une mesure de gauche ou de droite ? Je n'en sais rien.
Q- Réformer les régimes spéciaux de retraite, c'est une mesure de droite.
R- Non.
Q-Et vous êtes pour ?
R- Est-ce que rendre de l'égalité dans un système de retraites, pour que toutes celles et tous ceux qui sont des situations comparables, de pénibilité du travail ou d'espérance de vie, aient un même régime de retraite, c'est une mesure de gauche ou de droite ? Moi je crois que cette idée stupide de considérer qu'il y aurait, quand on est à droite les bonnes politiques de droite et les mauvaises politiques de gauche, et quand on est à gauche les bonnes politiques de gauche et les mauvaises politiques de droite, c'est d'une connerie abyssale. Je vous rappelle simplement cette phrase formidable de T. Blair devant L. Jospin en 1998, avec un gouvernement Jospin resplendissant de recevoir une grande personnalité de gauche, et où T. Blair, expliquant exactement cela et en disant, et en concluant : "Il n'y a pas les politiques de gauche et les politiques de droite, il y a des bonnes politiques ou des mauvaises politiques", je pense que c'est plutôt cela qu'attendent les Français. Vous savez, cette idée, selon laquelle, le mur de Berlin serait tombé pour le monde entier, mais qui ne serait pas tombé en France, je crois qu'il faut sortir un peu de cela.
Q-Et néanmoins, votre stratégie, la stratégie Bayrou, c'est de dépasser Royal au premier tour pour aller affronter N. Sarkozy et le battre au second ?
R- Si vous êtes capable de me dire qui sera au second tour de l'élection présidentielle aujourd'hui, eh bien, C. Barbier, je pense que vous avez un grand avenir politique devant vous. Il est déjà immense mais, franchement, aujourd'hui, on est dans une situation où on voit très bien qu'il y avait quatre hommes, qu'aujourd'hui il n'y en a plus que trois, et que, quels seront les deux parmi ces trois qui seront au second tour de l'élection présidentielle ? Pour ma part, je ne le sais pas.
Q-Trois hommes dont une femme...
R- Oui, trois personnes, allez.
Q-Trois candidats. Ce dont on est sûr, c'est que si F. Bayrou est élu président de la République, il l'aura été grâce aux voix du battu du premier tour, et ce battu du premier tour pèsera sur sa majorité aux législatives, vous serez pris en otages.
R- Mais pas le moins au monde. Que s'est-il passé en 2002 ? En 2002, l'UMP, qui n'existait pas à la veille de l'élection présidentielle, s'est mise en place le lendemain de l'élection présidentielle, du premier tour de l'élection présidentielle. La nouvelle majorité se constitue au soir du premier tour. Et que se passera-t-il ? Il y a une partie de la gauche moderne, qui n'en peut plus de voir le PS incapable de se moderniser, et qui n'en peut plus de voir le PS dans une alliance avec le PC qui ne représente plus rien, et avec ses oeillades permanentes à l'extrême gauche, qui a envie de faire en sorte qu'il y ait une gauche moderne. Et puis, il y a, de l'autre côté, une partie de l'UMP qui ne se retrouve pas forcément dans les déclarations abruptes de N. Sarkozy. Et ces candidats-là formeront la nouvelle majorité, avec une UDF qui sera l'épine dorsale de cette majorité, et des candidats de la gauche moderne et de la droite mod??rée, avec le label "majorité présidentielle", qui s'engageront devant les électeurs pour soutenir le Gouvernement qui aura été formé entre le deuxième tour de l'élection présidentielle et le premier tour des élections législatives.
Q-Chaque fois qu'un nom est cité, notamment un nom de "gauche moderne", comme vous dites, il y a un démenti dans la foulée. Alors, F. Bayrou dit : "J'ai en tête une vingtaine de noms pour un Gouvernement". Pourquoi ne pas les mettre sur la table ?
R- Mais savez-vous qui est le Premier ministre, vous, de S. Royal ou de N. Sarkozy ? Vous leur posez la question ?
Q-[Pour] N. Sarkozy, il y a des chances que ce soit F. Fillon.
R- Ah bon ! C'est F. Fillon ? Ca va être Borloo, ça va être Novelli, ça va être... ? Et S. Royal, ça va être J.-M. Ayrault, ça va être F. Hollande, ça va être J.-P. Chevènement ?
Q-Que dites-vous à J.-L. Borloo qui pourrait être un des ces hommes de "droite moderne" ?
R- J.-L. Borloo, je constate que, dans cette affaire, il y a probablement beaucoup de communication, et puis de discussions, qui sont des discussions qui dépassent le cadre du programme et du projet.
Q-On est dans la cuisine ?
R- Je le crains, mais on verra bien.
Q-Les sondages marquent un peu le pas. Est-ce que F. Bayrou commence à être victime du vote utile ?
R- Non, je pense qu'on est sur une nouvelle campagne. Vous voyez bien que depuis 48 heures, on a changés de régime, puisque c'est le régime de l'égalité dans les médias, et on voit très bien qu'il y a eu la période où F. Bayrou est apparu comme un des trois pouvant être au second tour de l'élection présidentielle, et désormais, on est dans ce temps où parmi ces trois, on va en désigner deux, avec tous les autres candidats qui trouvent une place dans les médias qu'ils n'ont pas eue jusque-là. Donc, c'est une nouvelle campagne qui commence.
Q-Si c'était Royal-Sarkozy au second tour, ce serait blanc bonnet et bonnet blanc pour vous ?
R- C'est une hypothèse qui, honnêtement, ne nous réjouit guère aujourd'hui.
Q-Donc, ce serait l'abstention ?
R- Non, je n'en sais rien, on ne se pose pas la question, voilà.
Q-N. Sarkozy va quitter son poste ministériel. Etes-vous soulagé qu'il devienne un candidat comme les autres ?
R- C'est-à-dire que ce serait bien que l'on cesse d'utiliser les moyens de la République pour faire campagne. Ça me paraîtrait assez convenable.
Q-F. Bayrou insiste sur les banlieues. "Il les découvre avec l'ardeur du néophyte", dit B. Hortefeux, proche de N. Sarkozy.
R- F. Bayrou est allé de nombreuses fois en banlieue, mais je préfère un candidat à l'élection présidentielle, un président de la République de tous les Français, capable d'aller sur l'ensemble du territoire national, plutôt qu'un ministre de l'Intérieur qui explique que, s'il est président de la République, il sera l'homme de la loi, de l'ordre, du retour de la loi partout, et qui est incapable de se rendre sur une partie du territoire national.
Q-N'êtes-vous pas injuste avec N. Sarkozy ?
R- Il est incapable...
Q-C'est parce qu'il a travaillé comme ministre de l'Intérieur qu'il s'est fâché avec une partie de la jeunesse.
R- Constatons qu'il est candidat à l'élection présidentielle, et que celui qui peut être président de la République n'est pas capable d'aller dans un certain nombre de coins, de quartiers, ou d'endroits du territoire national ! C'est quand même, honnêtement, quelque chose d'assez inquiétant, quand on a été pendant cinq ans ministre de l'intérieur, en expliquant qu'on allait de remettre de l'ordre, de la loi, et que les zones de non droit n'existeraient plus. Or, aujourd'hui, à nouveau, comme en 2002, comme ce qu'il dénonçait en 2002, il y a des banlieues dans lesquelles plus personne ne va.
Q-Faut-il instaurer la VIème République par référendum ou en réunissant une Assemblée constituante, comme l'a proposé S. Royal, avant de se rétracter ?
R- S. Royal n'a pas dû exactement percevoir tout cela. D'ailleurs cela m'amuse beaucoup, parce qu'il y a un mois, elle nous a présenté son pacte présidentiel, en nous expliquant que, ne variatur, ce serait son programme, où il n'y avait pas du tout, il n'était pas du tout question de VIème République, il était question d'évolution - de quelques évolutions - sur la Vème République. Et tout d'un coup,elle découvre un mois plus tard la vertu de la VIème République ! Alors, la seule chose, c'est que, comme elle découvre cela tardivement, elle n'a pas perçu qu'en proposant éventuellement une Assemblée nationale constituante, cela veut dire qu'elle propose que, celles et ceux qui seront élus au mois de mai et au mois de juin, c'est-à-dire, le président de la République et l'Assemblée nationale, seraient verraient leur mandat remis en jeu, puisque, quand on crée une Assemblée nationale constituante et une VIème République, cela veut dire que l'ensemble des organes qui ont été composés sous l'ancienne République doivent revenir devant les Français. Donc, j'ai le sentiment qu'il y a eu un peu de dérapage.
Q-F. Bayrou a signé le Pacte écologique de N. Hulot et puis il n'a pas mis l'environnement dans ses quatre chantiers prioritaires de l'été 2007. Avez-vous trahi N. Hulot ?
R- On a retenu toutes les mesures proposées dans le Pacte de N. Hulot. Elles font partie du programme de F. Bayrou...
Q-Elles seront appliquées, s'il est élu ?
R- Qu'on ne considère pas que ça puisse être réglé en un mois, je crois que c'est la moindre des choses. Mais j'observe que la "taxe carbone", qui permettrait aux acteurs économiques et aux Français, progressivement de modifier leur comportement pour réduire la production de gaz à effet de serre, nous sommes les seuls à le dire clairement, et à expliquer que cette "taxe carbone" viendrait remplacer des prélèvements sociaux et des cotisations sociales pesant sur le travail.
Q-En un mot, faut-il boycotter les Jeux Olympiques de Pékin pour protester contre le soutien de la Chine au gouvernement du Soudan ?
R- Ce que je sais c'est que F. Bayrou est le seul à avoir été au Darfour il y a deux ans, sans caméras ni micros. Et ce que je sais, c'est qu'il a été le seul à interpeller le Gouvernement sur cette question, durant les années 2005 et 2006. Et ce que je sais, c'est que on va plus rapidement au Koweït pour récupérer, pour protéger nos approvisionnements en pétrole qu'au Darfour pour protéger des centaines de milliers de personnes, et cela c'est insupportable !
Source:premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 21 mars 2007