Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF et candidat à l'élection présidentielle de 2007, à France Info le 10 avril 2007, notamment sur la réforme des retraites, l'avenir de la constitution européenne et la politique étrangère.

Texte intégral

Q- Nous sommes en pleine campagne officielle. D'ici le premier tour, on reçoit tous les candidats à cette présidentielle. Mais pour le moment, F. Bayrou, bonjour. Vous êtes le candidat de l'UDF, à chacun des candidats, je demande ce qu'il s'engage à faire dans les cinq années qui viennent dans un domaine particulier. On va parler de la construction européenne. Un petit mot d'abord sur les régimes spéciaux des retraites. Un syndicat de la SNCF appelle à la grève pour protester contre la mise en place d'une caisse de retraite autonome. La grande crainte, c'est la fin du régime spécial. Si vous êtes élu, qu'est-ce que vous faites ? Vous les supprimez ou pas ?
R- Il faudra une réforme générale des retraites et qui touchera tous les salariés et tous les retraités en France, parce que le sentiment d'injustice d'un très grand nombre de citoyens français - notamment ceux qui travaillent dans le privé -, je le touche du doigt tous les jours. Tous les jours, j'ai des femmes et des hommes qui disent : "Mais pourquoi nous, qui sommes dans le privé, avons-nous une situation qui fait que nous, nous partons beaucoup plus tard à la retraite dans des conditions qui ne sont pas des conditions, les mêmes ou de bonnes [conditions]. C'est une injustice d'autant plus grande - j'hésite à le dire, tous les soirs dans chaque meeting -, mais je le dis, parce que c'est la réalité de la France : en France on part à la retraite très tôt, quand on a une espérance de vie très longue, et très tard, quand on a une espérance de vie très courte. Et le fait que ceux qui vont vivre statistiquement, le moins longtemps partent le plus tard à la retraite est une injustice que normalement la société française ne devrait pas accepter. Et donc, dans cette grande réforme, il faudra à la fois prendre en compte tous les régimes, régime général et régimes spéciaux en tenant compte des années qui ont été passées au travail, dans la pénibilité , de la pénibilité du travail et aussi du statut qui était le sien avant la réforme.
Q- Donc, très concrètement, la retraite à cinquante ans pour les cheminots, c'est fini, si vous êtes élu ?
R- La retraite à cinquante ans ou la retraite... tout cela sera pris en compte dans une vaste réforme des régimes qui fera que tout le monde se retrouvera à droits égaux à partir du jour de la retraite. Et pour que tout le monde soit certain que son avis sera pris en compte, cette réforme, je la soumettrai à un référendum. C'est-à-dire, que chacun des citoyens français devrait dire si la nouvelle retraite est juste ou pas et je suis persuadé que cette justice, c'est la principale raison pour que la réforme des retraites s'impose et soit acceptée dans notre pays.
Q- F. Bayrou, si vous êtes élu, qu'est-ce que vous vous engagez à faire dans les cinq années qui viennent en matière de construction européenne ?
R- Je m'engage à réconcilier les Français avec l'Europe, avec l'idée européenne ou l'idéal européen et je m'engage à réconcilier l'Europe avec la France.
Q- Comment ?
R- Il faut d'abord regarder en face les raisons pour lesquelles les Français ont voté non au référendum européen. Ces raisons pour moi, elles sont assez profondes. Ils ont voté non parce que le texte leur est apparu comme illisible, c'était un texte pour juristes et pas un texte pour citoyens. Ils ont essayé de l'ouvrir et de le lire et ils se sont aperçus qu'au fond, c'était un dédale, un labyrinthe ; enfin, ils n'en comprenaient pas le sens. Et alors ils se sont dit, s'il c'est illisible, c'est qu'en réalité, il y a sous ce texte un piège et ils ont pensé que ce texte servait à leur imposer un projet de société qui n'était pas le leur, qui n'était pas celui qu'il voulait et au fond, un projet de société qui soit un projet de société anglo-saxon, on va dire, fondé sur le commerce et uniquement des aspects financiers. Cela a été un grand traumatisme pour beaucoup de Français et un grand traumatisme pour l'Europe et c'est à cela qu'il faut répondre.
Q- Alors qu'est-ce qu'on fait de ce texte qui a été adopté par un grand nombre de pays ?
R- Par un grand nombre de pays et pas adopté par la France et sept autres pays européens. Et donc c'est très simple, lorsque l'on a un problème autour de la table, en famille, il faut traiter de la question, en parler ouvertement. Il faut se dire ce qui se passe et au fond, tout le monde a besoin de faire un pas vers les autres. Je proposerai donc qu'on écrive un texte court, lisible, compréhensible par tout le monde. Un texte qui ne traitera que du seul sujet dont doit traiter une loi fondamentale, c'est-à-dire comment on prend les décisions et quels sont les droits des citoyens ? Comment on prend une décision ? Que chacun sache à l'avance quel est le mécanisme, combien de temps cela met pour prendre une décision et de quelle manière les citoyens, nous tous, nous en sommes informés et nous pouvons intervenir pour que les décisions se prennent dans le sens qu'on souhaite, point à la ligne et donc...
Q- On votera pour ce texte ?
R- Pour moi, ce texte ne peut-être adopté que par le référendum des Français. Ce sont les Français qui ont dit non, il faut, que lorsqu'il y a une sortie de crise, que ce soit les Français qui en décident. Autrement, vous savez la proposition de N. Sarkozy avec laquelle je suis en désaccord - lui, il dit, "le texte on va le faire adopter par l'Assemblée nationale et le Sénat, au Parlement, quelques semaines d'ailleurs, aussitôt après que l'élection [soit] intervenue" - et pour moi, ce n'est pas comme ça que l'on refermera ou qu'on comblera le fossé qu'il y a entre les Français et l'Europe. C'est très important, c'est d'une réconciliation dont il s'agit.
Q- Sur le dossier de la Turquie, F. Bayrou, qu'est-ce qu'on fait ?
R- Les négociations sont ouvertes.
Q- Vous, vous êtes pour l'entrée de la Turquie ?
R- Non, j'ai été opposé à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne et je maintiens que la manière dont cette entrée ou cette ouverture de négociations a été décidée a joué elle aussi un grand rôle dans le non. Il y a des arguments pour et contre, mais moi j'étais opposé à l'entrée de la Turquie à l'Union européenne.
Q- Et vous l'êtes toujours ?
R- Et le je suis encore aujourd'hui. Je crois d'ailleurs que les esprits évoluent, y compris en Turquie. Je pense que beaucoup de gens en Turquie aussi se disent, que, finalement il y a un autre partenariat à trouver entre la Turquie et l'Union européenne que l'adhésion pure et simple. Cette ouverture de négociations, vous le savez, elle est en cours et aujourd'hui on aperçoit de plus en plus de difficultés sur ce sujet, de plus en plus de gens constatent que les conditions pour que la Turquie adhère à l'Union européenne ne sont pas remplies.
Q- F. Bayrou, comment faire pour contraindre l'Iran à abandonner le nucléaire ?
R- Eh bien, il faut que l'Union européenne accepte de faire, d'avoir ensemble tous les pays de l'Union européenne, une attitude diplomatique commune, une action diplomatique commune, de manière, que la pression diplomatique sur l'Iran contraigne cet Etat à revoir les attitudes qui sont les siennes. J'ai écouté ce matin sur votre antenne, il y avait plusieurs sujets sur l'Iran et un certain nombre de ces sujets notaient qu'à l'intérieur même de l'Iran, il y avait des forces politiques, qui disaient que le prix à payer est trop lourd. Le rêve du président Ahmadinejad qui veut faire de l'Iran une puissance nucléaire, ce rêve là se retourne enfin contre les Iraniens. Et je pense que l'attitude de l'Europe, si elle est unie, si elle est un acteur décidé de cette crise, l'attitude de l'Europe peut puissamment aider à ce que la solidarité entre démocraties pour faire respecter le traité fasse que les Iraniens réfléchissent eux-mêmes. C'est une partie subtile, c'est une partie très importante pour l'avenir, que nous devons jouer tous ensemble. Moi j'espère qu'il y a là, une issue de crise.
Q- Un tout petit mot de politique politicienne : à combien vous estimez qu'il faudra...Enfin, combien il vous faudra avoir de pourcentage pour se qualifier au deuxième tour à votre avis ?
R- Il faut avoir une voix de plus que celui que vous devez précéder.
Q- Que les deux autres d'accord. Mais cela sera au dessus de 20% ?
R- Je pense que la règle, c'est plutôt, en effet, que les voix des candidats en tête
vont plutôt s'effriter que se renforcer. C'est ce qui s'est passé à toutes les
élections précédentes. Mais la véritable question, ce n'est pas une question de
sondage
Q- Je n'ai pas parlé de sondages !
R- Si, de pourcentage, ce n'est pas une question de pourcentage. La vraie question qui se pose, c'est : est-ce qu'on va continuer en France, comme depuis vingt-cinq ans avec cette guerre éternelle entre les deux partis qui dominent la politique française, l'un au pouvoir, l'autre en embuscade, les partisans de l'un qui disent toujours oui, les partisans de l'autre qui disent toujours non. Ou bien, est-ce que l'on va obliger les forces politiques à se réunir pour changer la situation du pays ? Pour moi l'inquiétude des Français, dans leur famille, dans leur travail, dans leur éducation, dans leur pouvoir d'achat, elle justifie que l'on oblige les forces politiques à sortir de leur éternel antagonisme, de leur guerre éternelle, pour qu'on redresse le pays. Cela s'est passé en Allemagne, il y a dix-huit mois, ils ont décidé de le faire ; aujourd'hui, leurs résultats époustouflent l'Europe.
Merci F. Bayrou, candidat UDF à la présidentielle.Source:premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 12 avril 2007