Texte intégral
P. Weill.- Votre réaction à la nomination de F. Fillon à Matignon ? Ceux qui le connaissent disent, « c'est un gaulliste social et un fin négociateur ». Vous confirmez ?
R.- Je confirme que j'ai passé des journées entières de négociations avec lui sur la réforme des retraites, donc c'est quelqu'un d'ouvert et d'écoute et, à l'inverse de ce qu'on peut dire ça et là, cette réforme des retraites ça été fait par trente réunions de négociations avant cette fameuse nuit de négociation finale.
Q.- Lui se définit comme un social libéral. Pour vous, il est plus social ou plus libéral ?
R.- C'est justement un des éléments qu'il va falloir éclaircir. Social, la négociation je viens d'en parler ; libéral, F. Fillon, rappelons-le, avait supprimé le traitement social du chômage quand il était ministre du Travail, et en particulier tous ces emplois jeunes qui avaient été créés par la gauche avant que J.-L. Borloo, revenant à sa place, remette en place un traitement social du chômage. Donc, quelle va être l'image de ce gouvernement ? L'image "suppression du traitement social de F. Fillon" ou "mise en place d'un traitement social de J.-L. Borloo" ? C'est une des inconnues pour l'avenir.
Q.- F. Chérèque, si on prend les grands projets sociaux et économiques de N. Sarkozy et F. Fillon, vous n'en approuvez aucun, vous êtes extrêmement réservé : service minimum dans les transports publics, contrat de travail unique, heures supplémentaires mieux rémunérées et défiscalisées. Alors, vous, vous voulez discuter, négocier, c'est long et N. Sarkozy sait que pour un Président nouvellement élu, les cent premiers jours sont souvent décisifs et qu'il faut agir, prendre des mesures. Est-ce que là il n'y a pas une contradiction absolue ?
R.- Les contradictions, elles sont souvent sur la méthode, vous avez raison. Mais on a des démonstrations très récentes que lorsqu'un gouvernement veut passer en force ou décide seul pour une raison de précipitation, on se retrouve avec un million, deux millions de personnes dans la rue. Rappelez-vous le CPE. Et quelle leçon avons-nous tirée du CPE ? La leçon elle est écrite dans une loi sur le dialogue social qui a été proposée par la majorité actuellement en place, parce que monsieur Sarkozy est alors ministre, qui dit tout simplement : « avant toute modification du droit du travail, on propose un espace de négociation entre les syndicats de salariés et patronaux pour essayer de répondre ». Donc je crois que c'est cette loi, et d'ailleurs monsieur Sarkozy quand nous l'avons rencontré, s'est engagé à respecter cette loi.
Q.- Oui, mais si la négociation n'aboutit pas ?
R.- Eh bien, à ce moment-là c'est la responsabilité des partenaires sociaux. Il faut qu'on fasse la démonstration qu'on est capable d'aboutir. Si on n'est pas capable d'aboutir, bien évidemment c'est la loi qui prend la décision finale et c'est les politiques qui décident. Mais ceci dit, laissons la place à la négociation, puis ensuite la loi fera son travail.
Q.- Mais, F. Chérèque, quand vous contestez des réformes, est-ce que vous ne refaites pas la campagne électorale ? Les Français se sont prononcés, ils ont dit oui aux projets de N. Sarkozy, alors s'il ne peut pas les appliquer, ça sert à quoi de voter ?
R.- Non mais, une élection ce n'est ni un plébiscite, ni un référendum sur toutes les mesures. C'est des propositions d'actions et des engagements, mais une élection fût-elle présidentielle, ce n'est pas une méthode non plus. Une des raisons, une des actions qui montre que nous avons raison c'est que monsieur Sarkozy a voulu rassurer sur ce domaine-là. En nous rencontrons avant même sa nomination officielle, c'est bien la preuve que sur la méthode il y a des éléments importants à mettre en oeuvre. Mais je le répète...
Q.-... mais sur le fond, il dit qu'il veut appliquer ses projets.
R.- Attendez, je prends un exemple, je pense que c'est le plus concret : on parle de contrat de travail unique, on parle de fusion Unedic-ANPE. On a ouvert un travail avec le patronat depuis maintenant six mois sur justement le problème des contrats de travail, sur la sécurisation des parcours professionnels, sur l'évolution de l'Assurance chômage. On est en train de finir ce travail de mise à plat. On doit se décider début juin si on ouvre une négociation ou pas sur ces sujets. Eh ben, la loi engage monsieur Sarkozy à nous proposer cette négociation. Si on trouve des solutions à ce problème, la logique c'est que la loi reprenne ces solutions. L'important c'est de faire baisser le chômage. Si on a d'autres directions pour faire baisser le chômage par la négociation avec le Medef et les autres syndicats, bien évidemment je pense, et c'est ce qu'il nous a dit d'ailleurs, « l'important c'est que vous atteigniez les objectifs, après, le chemin que vous prendrez ça sera le vôtre et s'il est bon je l'accepterai ».
Q.- Alors, si on prend l'exemple du service minimum dans les transports publics, s'il y a une grève à la RATP ou à la SNCF, est-ce que vous accepteriez trois heures de transport le matin et le soir aux heures de pointe pour que les gens puissent aller et revenir du travail ? C'est ce que souhaite N. Sarkozy.
R.- Là aussi, on a abordé ce sujet-là. Nous avons proposé une négociation par entreprise publique pour débattre de ce sujet-là, l'important étant de permettre aux usagers de prendre leur train, leur métro, leur bus, dans toutes les villes de France pour pouvoir aller travailler. On a des expériences positives qui fonctionnent, je pense à la RATP, ce qu'on appelle une "alerte sociale", c'est-à-dire un système qui permet avant de se jeter dans une grève d'essayer de régler le problème...
Q.-... Oui mais l'alerte sociale c'est pour empêcher une grève. S'il y a une grève ?
R.- Attendez, je vais jusqu'au bout. De cette façon-là, on a réduit, je dirais à la portion congrue les journées de grève à la RATP. Le président de la République nous a dit qu'il nous proposerait ce type de négociation et il nous demanderait de faire la preuve que ça marche. Eh ben, laissons la chance à cette démarche telle que nous l'avons fait à certains endroits. Pour le moment, on nous a dit qu'on nous proposerait cette démarche-là, essayons de faire fonctionner cette démarche.
Q.- Mais ce n'est pas ce que veut N. Sarkozy.
R.- Mais, ça ne sera pas le premier...
Q.-... l'alerte sociale, c'est absolument pour empêcher le déroulement d'une grève. La grève elle est là, est-ce que là vous seriez prêt à accepter un service normal le matin et le soir ?
R.- Non, non, pour une raison simple...
Q.-... mais c'est ce que veut faire le Président !
R.- Non mais attendez, attendez, le président de la République nous a dit quand on l'a rencontré, « on est d'accord sur l'objectif, c'est de permettre le plus possible aux gens d'aller travailler ». Il nous a dit qu'il nous laisserait fonctionner cette négociation. Donc, laissons cette chance-là ! C'est quand même terrible dans notre pays, le problème c'est qu'il y a des relations sociales détestables dans les entreprises publiques, dans certaines entreprises publiques, parfois dans la fonction publique. Quel est l'objectif ? C'est d'améliorer les relations sociales pour faire en sorte que ces services publics, ces entreprises publiques fonctionnent. Avec un service minimum tel que vous me le dites, trois heures le matin, trois heures l'après-midi, ça ne fonctionnera pas parce que l'organisation des transports à trois heures par jour ne peut pas fonctionner pour une raison technique, pour une raison technique.
Q.- Laquelle ?
R.- Simplement, que quand vous avez les trains qui sont à Melun le matin et que les voyageurs sont à Paris ou inversement, les trains il faut qu'ils soient à l'endroit où les voyageurs sont, et s'ils ne fonctionnent pas entre les trois heures le matin et le soir, ça ne peut pas fonctionner à ces deux moments-là. Donc, essayons, essayons ! Une entreprise publique qui aura un service minimum, s'il y a des mauvaises relations sociales ça ne fonctionne pas. Je prends un exemple : l'hôpital public a un service minimum, ça n'a pas empêché par exemple en 88 des grandes grèves dans les hôpitaux publics parce qu'il y avait un climat social détestable. Réglons le problème du climat social dans nos entreprises publiques et vous verrez que le service public il fonctionnera.
Q.- Mais ce n'est pas le sujet, ça ne fait pas partie des projets de N. Sarkozy.
R.- Le projet de N. Sarkozy c'est de faire en sorte que les services publics et les fonctions publiques fonctionnent. Oui ! Nous disons qu'il y a d'autres façons d'y arriver. Le président de la République nous a dit qu'il nous donnerait une chance pour réussir cette démarche-là, on va voir s'il respecte cet engagement. (...)
Q.-... mais vous avez senti aussi qu'il dit : vous discutez, vous discutez, mais pas trop longtemps.
R.- Oui, mais attendez, c'est normal, mais ça va être l'objet des rencontres que nous allons avoir à la fin du mois, c'est de se mettre d'accord sur la méthode, c'est-à-dire quel est le temps on va laisser à la négociation et au bout de la négociation, après la méthode, pour reprendre dans la loi ou pas reprendre dans la loi. C'est normal qu'on se mette d'accord sur cette méthode.
Q.- Le risque d'un troisième tour social il existe ?
R.- Mais qu'est-ce que c'est qu'un troisième tour social ?
Q.- C'est-à-dire de grandes grèves.
R.- Non, non, non.
Q.- Pour bloquer.
R.- Non, non, les mots ont un sens, les mots ont un sens. "Troisième tour social" ça veut dire contester dans la rue les résultats des élections, c'est une démarche antidémocratique. Et les organisations syndicales - et j'étais dans ce studio avec B. Thibault le soir du 1er mai - on a dit qu'on n'était pas dans cette démarche-là. Il peut y avoir éventuellement des conflits, c'est la démocratie, mais contester dans la rue les résultats des élections, c'est pas notre démarche. C'est la raison pour laquelle ceux qui ont fait des tentatives d'aller dans cette démarche-là après les élections ont échoué.
Source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 18 mai 2007