Texte intégral
Bonjour. Cette visite n'était que d'une étape. Mais cette étape, c'est comme pour le Tour de France. Une fois franchie la montagne, vous attaquez la plaine.
Cette étape est franchie, elle était difficile. Elle était très difficile, pour plusieurs raisons. La première c'est que le climat, l'atmosphère, la période n'étaient pas très bons. Il y a deux élections qui se jouent dimanche prochain et qui ont tendu encore les relations politiques certainement, sociales peut-être. Alors j'aurais pu renoncer à cette étape là, et ne pas venir le 28, comme je l'avais promis à La Celle Saint-Cloud, dans une période où il y avait une certaine euphorie, une certaine atmosphère, une amitié je dirai. Alors je n'ai pas voulu renoncer mais je savais que ce serait difficile. Ce le fut. Nous l'avions dit à La Celle Saint-Cloud avec les lieutenants des hommes politiques.
Cette fois-ci nous avons réuni les commandants. Et ils étaient tous là. Je les ai tous vus. Et si vous avez l'occasion de regarder la photo, cela vous surprendra quand même beaucoup. Ils sont venus et nous avons parlé. Cela c'est facile, mais ils se sont parlés eux aussi comme s'étaient parlés les lieutenants à La Celle Saint-Cloud. Et là il s'agissait des responsables, et cela se passait à Beyrouth. Voilà la nouvelle étape qui a été franchie.
Alors je ne peux pas vous dire exactement ce qu'a été le coeur de la discussion. Je peux seulement vous dire que cela a tourné, cela tourne et cela tournera encore, autour de l'importante et décisive étape de l'élection présidentielle, à la date prévue, je l'espère, en respectant le calendrier constitutionnel. C'est déjà quelque chose de formidable.
Je crois qu'il y a là matière à consensus.
Puis le deuxième point qui a autorisé un certain espoir, c'est la discussion - qui n'est pas terminée - autour de ce qu'on a appelé, pour le rejeter ou pour l'exiger, un gouvernement d'unité nationale. Comment ? Pourquoi ? A quel moment ? Ce sont des questions que les Libanais doivent régler entre eux.
Et puis il y a une troisième possibilité, parmi bien d'autres bien sûr, c'est l'installation entre eux de relations et d'un travail qui pourraient permettre d'aborder ces deux problèmes, problèmes majeurs, problèmes essentiels. Donc, la façon de se parler de ces deux problèmes concomitants, successifs, mais décisifs tous les deux est importante. Je ne sais pas ce qu'ils choisiront. Mais il y a là une ouverture. En tout cas une ouverture faite de concertations et de débats.
Je voudrais être clair. Je répète que la France, même si elle soutient fortement les institutions en place, le gouvernement de M. Siniora, est attachée, reliée, solidaire de toutes les communautés libanaises. Nous l'avons prouvé dans l'Histoire, et dans l'Histoire récente. Nous savons très bien qu'une très grande partie du destin du Liban se joue à l'extérieur du Liban, dans les pays environnants, et en particulier en Syrie et en Iran bien sûr.
C'est mon analyse personnelle, même si j'y ai été aidé par Bernard Emié, notre formidable Ambassadeur qui s'en va dans six jours, par Jean-Claude Cousseran et par toute l'équipe. Vous savez, pour organiser tout cela et réunir les grands responsables aujourd'hui à Beyrouth, il faut mobiliser toute l'équipe de l'ambassade, la sécurité, les interprètes soient là. C'était un travail collectif qui a été fait avec ferveur. Nous ne sommes pas naïfs, mais nous pensons, malgré ou peut être en raison des influences extérieures, qui lient certains plus que d'autres à l'extérieur, qu'il y a une petite marge essentielle irréductible de décisions nationales, d'élan national, de manifestations nationales du coeur et de l'esprit. Et cette marge, c'est une marge d'entente entre les communautés libanaises.
Les communautés libanaises doivent être intelligentes, obstinées et animées par le souci de l'unité nationale et d'une certaine conscience de l'avenir de leurs enfants dans ce pays particulier du Moyen-Orient qu'est le Liban, seul exemple inter-communautaire, inter-religieux et démocratique. Elles sont capables d'accepter de se mettre ensemble pour passer cette étape décisive, essentielle, centrale de l'élection présidentielle. Si elles le font, toutes les influences extérieures ne suffiront pas pour empêcher la marche en avant du Liban, uni, démocratique et indépendant.
Nous reviendrons dans les jours prochains. Nous envisageons aussi d'organiser à Paris une autre rencontre. Nous ne partons pas découragés. Nous partons encouragés par le dialogue avec les responsables, tous les responsables sans exception.
Il y a une manifestation dont vous verrez les résultats dans quelques jours. C'est celle de la société civile. Pour la première fois dans le débat politique libanais, à La Celle Saint-Cloud, il y avait cinq représentants de la société civile. Et là il y en avait trois, puis 20, puis 30, puis 60. Cette société civile a pris la parole sur des projets politiques certes, mais des projets nationaux, des projets sociaux et des projets politiques libanais. Et elle n'a pas fini de faire entendre sa voix. Alors vous allez voir, un collectif s'est formé qui s'appelle "Khalass" "Assez". Lisez simplement leur manifeste. Lisez ce qu'ils ont fait ensemble et qui n'est pas signé par une communauté ou une autre. Ce manifeste va vous donner la température de la société civile. Ils n'ont pas fini de prendre la parole pour affirmer la nécessité pour toutes les populations libanaises, toutes les religions libanaises, de faire entendre cette voix qui dit : on peut s'en sortir. Il reste encore quelques semaines. La société civile représente cette petite différence, ce petit espace, à la fois de liberté et d'espérance.
Q - Est-ce qu'il y a une possibilité à ce que vous arriviez à un accord avec les responsables arabes concernant une solution pour la crise libanaise ?
R - Ce soir j'ai un rendez-vous assez important avec la Ligue arabe et avec le ministre des Affaires étrangères égyptien, avec M. Amr Moussa et avec le ministre des Affaires étrangères saoudien, et d'autres. Je ne pouvais l'avoir qu'après cette seconde visite. Je pense très modestement que l'expérience que nous avons vécue ces trois derniers jours comme celle de La Celle Saint-Cloud, pourra leur être utile.
Q - Qui porte à votre avis la clef de l'issue de la crise au Liban ? Et deuxièmement quelle sera la prochaine étape de votre action ?
R - Ecoutez, qui porte la clef, franchement s'il n'y avait qu'un seul individu, homme ou femme, qui portait la clef, je resterais à ses côtés, surtout si c'est une femme d'ailleurs. Je crois que l'individu dont vous parlez s'appelle la confiance. Et c'est cela qui manque. Et chacune des communautés, chacune des composantes de la société, porte une part de cette responsabilité- là. Ce qui manque au Liban, c'est d'accepter l'autre comme il est. Et peut-être même de le découvrir comme il est. Et de ne pas vouloir le changer tout de suite. Le Liban c'est la rencontre de l'Occident et de l'Orient, c'est la rencontre des civilisations, c'est la rencontre de l'Histoire, c'est un pays très particulier qui est très intéressant pour cela, très difficile aussi pour cela. Et chacun je crois, même à l'intérieur des camps, vous le savez très bien - regardez l'élection qui se déroule même à l'intérieur des camps, des deux camps de l'opposition et de la majorité - porte cette responsabilité de ne pas accepter l'autre comme il est pour en faire un Liban merveilleux et indispensable.
Si j'avais un nom, je vous le jure que je vous le donnerais. Il y a vraiment la nécessité de travailler ensemble. C'est pour cela que la société civile dit "Khalass" "Assez". Il y a un intérêt supérieur aux querelles politiques, nécessaires en démocratie, indispensables mais qui doivent quand même s'arrêter un moment donné.
Q - Quelle sera la prochaine étape de votre action ?
R - Je reviendrai je pense. D'abord l'étape de mon action se situe en France. Il faut aussi que j'explique en France. Arrive maintenant mon ami Miguel Moratinos qui est le ministre des Affaires étrangères espagnol. J'ai rendez-vous avec lui. En Europe il y a des gens qui se parlent. J'ai rendez-vous avec Miguel pour lui dire ce qui s'est passé. Il vient ici, et va continuer l'étape suivante de mon parcours personnel avec le Liban.
Q - Bien que tous les leaders libanais nient la possibilité d'un recours à une guerre au Liban, vous avez averti les Libanais, hier du risque d'une guerre éventuelle au cas d'échec du dialogue.
Pourquoi ?
R - Parce que je connais l'histoire du Liban. Malheureusement, cela n'est pas impossible. Mais vous la connaissez tous. Il y eu 64 ans d'existence libanaises et 32 années de guerre. J'ai vécu personnellement au moins 16 années de guerre libanaises. Je sais que cela dégénère très vite. Je sais comment cela démarre et qu'après on ne peut pas l'arrêter. Je sais les atrocités, je sais les massacres de part et d'autres. Ce n'est pas une espèce d'invention, ce n'est pas un film de science fiction. C'est la réalité de ce pays. Et ce n'est pas seulement la responsabilité des Libanais. C'est ce que veulent d'autres pays qui ont instrumentalisé le Liban. C'est clair cela aussi. Tout le monde le sait. Alors comment les arrêter ? Voilà le problème. Mais attention quand une crise au Liban démarre, on ne sait jamais comment cela s'arrête.
Q - Vous avez dit que les premiers chefs libanais ont bien parlé entre eux aujourd'hui. Vous pouvez nous donner un peu de détails : comment a été le dialogue ? Entre qui et qui ? Qui a parlé avec qui ?Un peu de détails, s'il vous plaît ?
R - C'était à l'ambassade de France où nous étions conviés par M. Bernard Emié. C'est un bel endroit pour parler, la Résidence des Pins. Je peux vous dire qu'il y avait trois tables. J'ai fait un petit discours avec quelques propositions qui venaient d'ailleurs de ceux qui étaient devant moi, qui venaient des responsables eux-mêmes. Et cela n'a pas été facile de lancer la conversation sur les sujets que j'avais proposés. J'ai même cru que cela n'allait pas marcher du tout, parce que la tension était grande. Et puis il y a le miracle libanais qui fait que les gens qui peuvent demain faire la guerre peuvent aussi se parler aujourd'hui et qu'aujourd'hui ils se sont parlés sur les sujets importants et très difficiles à régler et que j'ai cité, l'unité nationale, les dates, le parlement, le quorum, enfin tout cela qui fait finalement... S'il y avait la confiance, dont je parlais tout à l'heure, si cette confiance existait, ce serait des tous petits problèmes, techniques, ridicules. Mais ce n'est pas du tout ridicule parce que cette confiance n'existe pas et on peut buter sur chacun des problèmes qui semblent juridiques, politico-juridiques etc. Mais c'est très important. Je ne méprise pas du tout cela. Après les choses ont été assez faciles et je vous dirai même que quand nous sommes partis, il y avait deux hommes qui discutaient et vraiment on ne s'attendait pas à ce qu'ils restent ensemble, même à l'Ambassade de France, pour discuter.
Q - Vous avez dit que vous pourriez être le ministre des Affaires étrangères libanaises, vous avez été moins présent sur le dossier des infirmières bulgares. Est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi ?
R - Parce que c'est pas le sujet. Les infirmières bulgares, j'étais à Bruxelles ce jour-là. Pardonnez-moi, je suis aussi ministre des Affaires européennes. J'ai été tenu au courant. D'abord c'était pas mon dossier. C'était celui du président de la République qui est non seulement responsable de la politique étrangère mais mon chef direct. J'étais tenu au courant en permanence par le président de la République et ensuite je suis allé avec lui à Tripoli.
Mais surtout parce que je connais bien les missions de paix : la preuve je viens au Liban. C'est très exposé. Vous voulez que je vous rappelle les titres de la presse en France : "Pas de progrès de la mission Kouchner. Il a promis je ne sais quoi, il n'a pas tenu. C'est comme cela que cela se passera". Je m'en moque et je continue. Ce qui est très important c'est que quand on commence une mission de bons offices, il ne faut surtout pas changer de cheval au milieu du gué. Le président de la République faisait cela. Et vous avez vu ce qu'il a fait. Il l'a fait jusqu'au bout et cela a marché. Donc pour le reste ce n'est vraiment pas important. Il y a plein de gens qui n'ont pas été au courant. A un moment ils se sont réveillés et les infirmières étaient libres. Et cela personne ne l'avait fait, surtout pas ceux qui critiquent maintenant.Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 31 juillet 2007