Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à "RTL" le 19 novembre 2007, sur la négociation dans le cadre de la grève de la SNCF et de la RATP pour les régimes spéciaux de retraite et la manifestation des fonctionnaires.

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Média : Emission L'Invité de RTL - RTL

Texte intégral


 
 
J.-M. Aphatie.- Bonjour, F. Chérèque. Bonjour. Qu'entend-on depuis hier soir ? Que les syndicats CGT, FO, CFTC, UNSA, CGC et Sud, ont décidé de participer à la table ronde qu'organisera, mercredi, la direction de la SNCF, probablement en présence d'un représentant de l'Etat. La CFDT, on n'en parle pas. Vous y serez, F. Chérèque ?
 
R.- Nous y serons évidemment. Mais nous sommes dans la situation de mercredi soir. Mercredi soir, je disais : à partir du moment où le Gouvernement accepte - et c'était la demande de la plupart des syndicats de la SNCF - à partir du moment où le Gouvernement accepte de venir à la table des négociations dans les entreprises, il n'y a pas de raison de ne pas reprendre le travail. Je disais ça mercredi soir.
 
Q.- Oui, mais les six syndicats que j'ai cités ne reprennent pas le travail. Ils sont toujours dans la grève.
 
R.- Mais il ne s'est rien passé de plus ni de moins depuis mercredi soir ; et je me demande, ce matin, pourquoi, pourquoi attendre mercredi ? Je ne vois pas la raison qui nous amène, aujourd'hui, à dire : on va négocier mercredi. On peut très bien le faire, ce matin. La seule...
 
Q.- La direction de la SNCF pourrait convoquer tout le monde dès aujourd'hui ?
 
R.- Mais elle aurait pu le faire jeudi.
 
Q.- Pourquoi elle ne l'a pas fait, à votre avis ?
 
R.- Eh bien, c'est la question que je me demande. Aujourd'hui, on est dans une situation assez étonnante. On fait une grève pour attendre une négociation qui a lieu dans deux jours. On gêne de plus en plus les usagers, et on l'a entendu encore ce matin. Les gens sont dans une galère pas possible alors qu'on pourrait hâter le pas, négocier dès ce matin. Je me demande depuis le début si on n'est pas dans une coproduction, depuis le début ?
 
Q.- Qu'est-ce que ça veut dire ?
 
R.- A une coproduction pour déclencher cette grève, c'est-à-dire un Gouvernement qui nous avait annoncé, le conseiller social de l'Elysée, dès le 29 octobre : "il y aura une deuxième grève mais elle ne sera pas longue". Pas de chance ! Cette grève se déclenche. Elle est plus longue que prévu ; et maintenant, un Gouvernement qui, avec les syndicats les plus durs de la SNCF, organisent en fait la jonction avec la journée d'action de demain des fonctionnaires, d'une part pour les cinq - six syndicats les plus radicaux pour faire un mouvement politique ; et d'autre part, parce que le Gouvernement est intéressé par un mouvement politique. Je pense qu'il est plus facile d'avoir ce mouvement globalisant et politique de la part du Gouvernement que de répondre concrètement demain aux problèmes des fonctionnaires et de leur pouvoir d'achat.
 
Q.- En fait, F. Chérèque, il n'y a pas de place pour vous dans cette coproduction ? C'est-à-dire que vous, vous avez arrêté, appelé à arrêter à la grève, suspendre la grève, vendredi pour votre fédération de cheminots. Peut-être que vous l'avez fait trop tôt finalement ?
 
R.- Non, je ne l'ai pas fait trop tôt. Je l'ai fait au moment où il fallait le faire. La preuve ! Depuis jeudi, on a tous les jours, 10% à 20% de grévistes de moins. Ce matin, nous allons avoir maximum 30% de grévistes à la SNCF.
 
Q.- La grève est minoritaire, aujourd'hui, à la SNCF ?
 
R.- Oui, la grève est minoritaire. La grève est minoritaire depuis jeudi. Tout le monde sait aussi que la CFDT fait 11% à la SNCF ; mais la question que je me pose, c'est : à EDF, les négociations sont ouvertes depuis vendredi ; à la RATP, les négociations sont ouvertes depuis la semaine dernière, y compris avec les syndicats qui sont en grève. Pourquoi attend-on la négociation de mercredi et commençons-nous pas à négocier dès aujourd'hui ? Là, la question est importante. Et je regarde ce qui se passe dans notre pays. Tout le monde se moque apparemment de la gêne des usagers. On préfère prendre notre temps comme si on avait le temps. Non, on n'a pas le temps. Il faut qu'on négocie dès aujourd'hui.
 
Q.- A votre avis - vous en avez parlé tout à l'heure - la manifestation de demain des fonctionnaires sur le pouvoir d'achat. Vous y participerez, F. Chérèque. Elle sera gênée, occultée par cette grève de la SNCF et par cette négociation qui aura lieu mercredi ?
 
R.- C'est un grand classique syndical. Quand on fait des négociations fourre-tout, c'est-à-dire que demain, on aura les fonctionnaires, on aura les étudiants, on aura les cheminots, on aura les gens de la RATP, on aura - la CGT appelle des gens du secteur de la construction et du bois - on aura l'ANPE, l'UNEDIC, quand on mélange tout, on a face à nous un Gouvernement qui choisit de parler du sujet qui l'intéresse. Or, pour nous, demain, le sujet qui nous intéresse c'est le pouvoir d'achat. C'est le gros problème des Français. Nous faisons cette démarche pour le pouvoir d'achat des fonctionnaires demain ; et on donne l'occasion au Gouvernement de ne pas en parler. On lui facilite la tâche.
 
Q.- Ce qui est étonnant dans votre raisonnement, c'est que la CGT serait complice du Gouvernement ?
 
R.- Mais la CGT a besoin de montrer qu'elle a des gros bras. La CGT a besoin de montrer qu'elle résiste face à une réforme qui est inéluctable. On a pris, nous, la CFDT, une démarche totalement différente. Depuis 2003, on explique aux agents, aux salariés des régimes spéciaux qu'il n'y a pas de raison que tout le monde n'ait pas une harmonisation de la durée de cotisations. Par contre, on travaille avec nos fédérations sur les contreparties, en terme de carrière, en terme de pénibilité, des contreparties pour pouvoir arriver à ces 40 ans de cotisations. Ce qui fait qu'aujourd'hui, on est beaucoup plus fort avec nos adhérents pour rentrer dans cette négociation. On a fait croire - les autres syndicats ont fait croire - aux agents des régimes spéciaux qu'ils pourraient rester, eux tout seuls, dans notre pays à 37 ans et demi. On les a trompés. Donc aujourd'hui, il y a un décalage entre les responsables syndicaux qui ont expliqué qu'il n'y aurait pas de changement et la base qui se rend compte que le changement est maintenant inéluctable.
 
Q.- Vous avez entendu notre auditeur : "J'ai signé pour 37 ans et demi de cotisations".
 
R.- Mais là aussi, il faut... Je comprends moi la démarche. A partir du moment où on est rentré dans une entreprise où il y avait un contrat social, pas un contrat individuel, un contrat social, une organisation de l'entreprise autour de la retraite, si on modifie le système des retraites, c'est ce qu'on est en train de faire, il faut des contreparties. Il faut des contreparties en terme de salaires, il faut des contreparties en terme de déroulement de carrière, d'organisation du travail et de niveau de pension. C'est ça qui doit être négocié.
 
Q.- Ca, c'est la négociation de mercredi.
 
R.- Mais c'est important de comprendre. Ce n'est pas un contrat individuel parce que si on fait des contrats individuels, on est dans des systèmes de retraite individuels. Or, les retraites, c'est collectif. Donc, quand on change les règles collectives, il faut collectivement négocier les changements.
 
Q.- Vous avez des nouvelles de B. Thibault, vous F. Chérèque ? Il est assez absent, et il a l'air d'être mis en minorité dans son propre appareil ?
 
R.- Moi, j'ai pas à, comment dirais-je ! commenter ce qui se passe à la CGT. Ce que je sais, c'est que lorsqu'on veut être en phase avec ses militants, que l'on sait que le monde change, il faut expliquer le changement du monde et le changement des choses aux militants.
 
Q.- B. Thibault n'en a pas assez fait ?
 
R.- C'est, en tout cas, ce qu'on a fait à la CFDT. Ce qui fait qu'aujourd'hui, je peux me permettre d'avoir une déclaration unanime des fédérations et des régions pour dire : il faut reprendre le travail ; et une déclaration unanime des cheminots pour reprendre le travail.
 
Q.- Vous ne risquez pas de le payer cher à la SNCF aux prochaines élections, votre attitude, F. Chérèque ?
 
R.- On le verra mais il me semble qu'aujourd'hui, les agents de la SNCF savent qu'il faut négocier des contreparties et que le passage à 40 ans est inéluctable pour tout le monde.
 
Q.- D'un mot, on a appris, la semaine dernière, que vous aviez 100 millions d'euros dans une caisse pour faire face à l'effet de grève. Tout le monde a des cagnottes ?
 
R.- Non, non, je vous remercie de faire de la publicité pour notre caisse de grève. C'est une caisse d'action syndicale qui est financée par les adhérents sur leurs cotisations.
 
Q.- Et on n'en parle pas souvent ?
 
R.- Mais c'est public. Tous nos adhérents le savent. On rend des comptes publics de cette caisse de grève...
 
Q.- Tous les syndicats l'ont ?
 
R.- Non. Il n'y a que la CFDT comme dans tous les grands pays européens. Tous les grands syndicats européens ont cette caisse de grève ; mais elle sert aussi à nos adhérents lorsqu'ils doivent aller aux Prud'hommes, lorsqu'ils doivent aller au tribunal, on leur paie un défenseur juridique. C'est un vrai service qu'on paie pour nos adhérents, qu'ils se payent parce que c'est leur cotisations. Et je suis content, ce matin, de pouvoir en faire la publicité.
 
F. Chérèque, qui cherche un rôle dans la coproduction Gouvernement-CGT, était l'invité de RTL.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 19 novembre 2007