Texte intégral
C. Barbier.- Dans quel état d'esprit allez-vous entrer à l'Elysée, cet après midi, à 15 heures, pour ce sommet social ?
Quand je vais à ce type de réunion, je suis toujours déterminé et je crois que les salariés attendent beaucoup de ce sommet, donc, mon rôle, notre rôle de syndicaliste, c'est d'essayer d'amener le maximum de résultats et c'est pour ça que j'y vais.
Le patronat dit qu'il s'agit surtout d'établir un diagnostic partagé sur la crise. Est-ce que c'est votre philosophie ?
Le patronat, aujourd'hui, est dans une situation de diète généralisée. Le patronat est en train d'essayer de tout bloquer, toute discussion. On n'est plus au moment du diagnostic, la crise, elle existe depuis le mois d'octobre, donc si le patronat a besoin d'un diagnostic, il a au moins trois mois de retard. Aujourd'hui, c'est des solutions dont on a besoin, et dans les solutions, on a besoin d'aider toutes les victimes de la crise, dont le patronat est en partie responsable. Donc il faudrait maintenant, y compris avec le patronat, pouvoir donner des lignes directrices et surtout des résultats concrets.
Quand vous dites "responsables", ils sont victimes quand même, notamment toutes les PME victimes du problème de crédit, victimes des carnets de commandes qui dégringolent.
Je suis bien d'accord qu'il y a une partie du patronat qui est victime. Mais si on veut trouver des solutions à cette crise, il faut quand même changer les choses. On ne peut pas regarder cette crise comme ça, en faisant comme si il fallait repartir demain, comme si rien n'avait été fait. Les seules demandes du patronat c'est de baisser les charges. Ça fait maintenant dix ans que j'entends le même discours patronal ! mais le monde est en train de changer, tout le monde le dit, les économistes, les politiques, les syndicalistes. Les seuls qui ne veulent pas changer le monde aujourd'hui, c'est le patronat. Donc on a sur la table des débats sur la répartition des richesses, on a des débats pour relancer par la consommation, on a des débats sur l'accompagnement des chômeurs. Il faut aller dans cette direction-là, et le patronat étant, comme nous, coresponsable sur les solutions, il faut qu'il s'engage.
Alors, on va rentrer dans le détail de ces mesures, mais un mot avant sur l'allocution que prévoit de prononcer N. Sarkozy dans la foulée. Il va trop vite, plus vite que la musique ou c'est normal qu'il parle ?
On voit bien le coup tactique. Le président de la République veut avoir le premier mot dans le journal de 20 heures, pour pouvoir s'exprimer avant nous. Mais moi, je n'ai pas la toute puissance sur la possibilité de pouvoir doubler le président de la République. Donc je crois que là, on est sur une précipitation qui montre un début d'affolement de la part du Gouvernement, parce qu'il voit que les Français, aujourd'hui, sont inquiets, alors qu'il y a quinze jours, trois semaines, il disait qu'il fallait rien changer, là, on voit un début d'affolement. A nous d'en profiter pour amener les résultats.
Alors, les résultats, il y aura du concret, dit l'Elysée. Vous faites confiance au Gouvernement pour quand même mettre des milliards sur la table ?
Je ferais confiance le jour où j'entendrais les résultats. Le président de la République nous a parlé de 1,4 milliard sur la table.
C'est-à-dire que c'est les bénéfices de ce que l'on va prêter aux banques, c'est les intérêts...
Oui, les bénéfices des aides aux banques. C'est nettement insuffisant ! Nous, on a fait des propositions concrètes, toutes financées, je dis bien "toutes financées", c'est-à-dire en changeant le mode de fiscalité dans notre pays, on peut dégager 5 à 6 milliards d'euros pour faire un vrai plan de relance par un fonds d'investissement social pour soutenir les salariés qui sont victimes de la crise.
Alors, comment on passe de 1,4 milliard, dit le Gouvernement, à 6 milliards, dit la CFDT ?
C'est très simple : nous, on veut changer la fiscalité qui bénéficie aux plus fortunés, dans notre pays. Je prends juste un chiffre : il y a mille familles qui ont eu une ristourne d'impôt de 250.000 euros en moyenne. 250.000 euros, ça fait rêver pour les gens qui sont au Smic. 250.000 euros d'impôts trop payés. Eh bien je pense que dans une période de crise, où on a de plus en plus de gens qui risquent de tomber dans la grande pauvreté, il faut arrêter ces cadeaux aux plus fortunés. Donc, ça, c'est la première chose. Deuxième chose, une partie des heures défiscalisées doit être utilisée pour aider l'emploi. Actuellement, si on permet à des entreprises de faire plus d'heures supplémentaires, ils préfèreront les heures supplémentaires à l'embauche. Donc il faut que ces moyens-là aident la formation des chômeurs, le chômage partiel, ceux qui ont du mal à trouver des emplois. Donc là, on a défini 6 milliards d'euros, que l'on peut utiliser d'une façon beaucoup plus utile.
Alors, le point de blocage, c'est aussi la hausse du Smic. Reconnaissez-vous, tout de même, qu'augmenter le Smic aujourd'hui c'est mettre en péril l'emploi ?
Non, mais ça, on peut regarder d'une façon sérieuse. Nous, on a demandé d'avancer la hausse du SMIC, donc on a...
Celle de juillet...
Celle de juillet, au 1er janvier. Alors, une fois qu'on aura fait ça, l'Etat aide les entreprises, 30 à 40 milliards d'euros, sur la table, tous les ans, sans aucune contrepartie.
Baisse de charges...
Baisse de charges. Sans aucune contrepartie. Nous, on dit : si on veut, comment dire, étaler les salaires vers le haut, c'est-à-dire permettre des déroulements de carrière, il faut que les aides ne soient plus simplement aux bas salaires, il faut que les aides soient aussi les entreprises qui font des efforts pour leurs salariés en terme de déroulement de carrière. Donc conditionner ces aides à des négociations, à des résultats dans les entreprises. Voilà un élément qui nous permettra de faire levier et de changer l'attitude des entreprises. Faisons-le ! On n'est pas pour supprimer les aides aux entreprises, on est pour mieux les utiliser, pour permettre que les gens ne restent pas au Smic toute leur vie.
Alors, les déficits publics flambent, 4,4 % prévus en 2009. N'est-il pas sage dans ces conditions, comme le dit le Gouvernement, de continuer la suppression des postes dans le public ?
Oui, mais le Gouvernement ne peut pas nous dire, en même temps, "il faut continuer à faire des économies, pour l'Etat" et "on ne peut pas dépenser plus parce qu'on a des problèmes de déficit, donc il faut supprimer des emplois", et refuser de remettre en cause ce fameux bouclier fiscal ou cette défiscalisation des heures supplémentaires. Donc il faut débattre des choix financiers de l'Etat. Et nous, je le dis très clairement, ce que l'on met sur la table est financé. Donc il faut, en période de crise, faire tomber les dogmes et actuellement, ce sont les dogmes qui bloquent notre pays. Le Gouvernement défend certains intérêts particuliers. Allons un petit peu vers ce qui est le meilleur pour notre pays et pour les salariés.
Est-ce qu'il n'y a pas un dogme syndical, c'est de croire que la relance par la consommation est nécessaire ? L. Parisot vous répond se matin dans Les Echos, elle dit : "Attention, ça relance surtout les usines en Chine et puis l'épargne en France, mais pas l'économie".
L. Parisot, elle est sur le débat, je dirais, "quasiment corporatiste". Donc, aujourd'hui, il faut en sortir. Et je pense qu'on a, pendant des décennies, dit que c'était toujours les syndicats qui disent "non", aujourd'hui on a un patronat qui dit "non". C'est la première chose. Deuxième chose, tout le monde dit, tous les économistes, y compris le directeur du FMI hier, dit : "si on n'aide pas les plus modestes dans les pays et si on ne permet pas aux salariés de ne pas perdre de pouvoir d'achat du fait de la crise, on aura une difficulté pour relancer l'économie". Donc on voit bien que l'on peut donner des aides à la consommation, directes, pour que les gens consomment des produits bien précis, et si on ne fait pas ce choix-là, on ralentira la sortie de la crise.
Ça c'est la baisse de TVA ciblée ?
Par exemple la baisse de TVA ciblée, par exemple des aides au logement, par exemple des aides à l'accès à l'achat d'une mutuelle, par exemple plafonner ou interdire les dépassements d'honoraires au niveau santé. Ça c'est des choses qui pèsent sur le pouvoir d'achat.
Et les allocations familiales ?
Alors, les allocations familiales, non. Pourquoi ? Les allocations familiales, elles sont données, quel que soit le revenu...
Oui, mais c'est des gens qui ont des enfants, donc, ça aide, c'est de la consommation ciblée.
Enfin, toutes les personnes qui ont des enfants ne sont pas des personnes qui ont des difficultés financières !
Donc, condition de ressources ?
Donc, condition de ressources.
Alors, à quelle hauteur souhaitez-vous porter l'indemnisation du fameux chômage partiel, qui est une sorte d'élastique pendant la crise ? C'est 70, 80 % du salaire ?
Tout dépend de l'entreprise. Vous m'avez parlé des petites entreprises. Une petite entreprise, bien souvent, ils ne peuvent pas payer de chômage partiel supplémentaire, parce que leurs carnets sont, je dirais, vides. Donc, là, il faut aider particulièrement ces petites entreprises. Une grande entreprise, comme Renault, comme Peugeot, ils peuvent faire plus ! Chez Arcelor, on a négocié pour que l'employeur aille jusqu'à 80 %. On ne va pas aider Arcelor, qui fait encore des bénéfices l'année dernière, sur le chômage partiel. Donc il faut qu'il y ait une négociation dans l'entreprise, qui prévoit ce que l'entreprise peut mettre, et si l'entreprise ne peut pas, à ce moment-là il faut une aide pour aider les salariés.
Et sur le partage des profits, le président avait parlé des trois tiers. C'est une règle qui vous convient ou c'est utopique ?
D'abord, cette règle, elle n'a pas de sens. Elle n'a pas de sens puisqu'on voit que dans certaines entreprises, il faut favoriser l'investissement et pour d'autres, il y a moins d'investissements à faire donc il y a plus de partage des profits. Donc, ce que l'on souhaite, nous, c'est que l'on anticipe dans les négociations, c'est-à-dire que les représentants des salariés puissent intervenir avant que les décisions ne soient prises. Actuellement, qu'est-ce qu'on fait ? Les conseils d'administration des entreprises, ou les directions des entreprises, décident toutes seules du partage des richesses, décident toutes seules des stratégies économiques et on discute avec les syndicats après. Nous, on veut discuter avant, pour qu'on puisse peser sur les décisions pour qu'il y ait un meilleur partage des profits. Un exemple : les syndicats ont proposé à EDF, qui est une entreprise publique, à GDF-Suez, où l'Etat est actionnaire, à France Télécom, où l'Etat est actionnaire, de faire ce partage trois tiers, puisque l'Etat peut décider. Et là, on nous dit que ce n'est pas possible ! Alors, que le Gouvernement applique dans les entreprises où il a le pouvoir, ce qu'il propose dans les autres entreprises privées ! On voit bien que ce n'est pas si simple.
La CFDT propose un fonds d'investissement social, l'idée plaît au Gouvernement. C'est pour aider la formation, notamment des jeunes et des chômeurs. De combien d'argent avez-vous besoin pour faire fonctionner ?
Je viens de vous le dire, 5 à 6 milliards pour financer la formation mais aussi pour financer, la difficulté, vous l'avez dit, pour les jeunes qui n'ont pas de chômage et qui n'ont pas le RSA, donc pour leur donner un revenu. Tout ça étant d'un principe simple : il vaut mieux former qu'être au chômage, il vaut mieux former qu'être au chômage technique, pour élever le niveau de qualification des salariés.
Si vous obtenez la création de ce fonds, même s'il n'est abondé qu'à hauteur de 1 ou 2 milliards, vous renoncez à la manif du 19 mars ?
Non ! Parce que, d'une part, on va voir le contenu, ce fonds, s'il est créé, quel est le contenu ? Mais on voit bien qu'à la sortie de ce sommet social, on commence, on commence à faire en sorte que le Gouvernement change sa politique. Lui qui disait il y a trois semaines : "je ne changerai rien, c'est le cap à tenir". Rappelez-vous, le Premier ministre, j'avais demandé un changement de cap, il a dit "on ne change pas de cap". Là, on commence à avoir une inflexion. Donc je pense que cette inflexion qui commence à se faire, il faut maintenir la pression pour qu'elle soit réelle et efficace.
Faut-il parler cet après midi de la Guadeloupe ou est-ce qu'il faut laisser les élus en traiter demain ?
Non, il faut parler de la Guadeloupe, il faut parler de la Guadeloupe. Je crois que le retrait de l'Etat, depuis dix jours, dans tout débat en Guadeloupe, est catastrophique.
Les syndicats locaux, le LKP, poussent à la violence aussi...
Non, je ne suis pas d'accord. Là, actuellement la violence c'est un phénomène tel qu'on l'a connu dans les banlieues en Métropole, qui est en train d'arriver en Guadeloupe. Mais le Gouvernement a pris un risque dangereux : laisser pourrir la situation, alors que le Gouvernement a toujours tout décidé en Guadeloupe, d'un seul coup il dit : "ce n'est pas mon job !". Et on voit ce qui est en train de se passer, c'est pire que ce qu'on pouvait craindre. C'est très dangereux ce qui est en train de se passer en Guadeloupe.
Vous irez en Guadeloupe ?
Je n'ai pas prévu d'y aller. Moi, je fais confiance aux syndicalistes CFDT, là-bas, en Guadeloupe, pour mener l'action de la CFDT. Je crois qu'il n'est pas la peine d'amener de la provocation à la provocation.
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 18 février 2009