Déclaration de Mme Christine Albanel, ministre de la culture et de la communication, sur la crise économique et ses répercutions dans le secteur audiovisuel, la réforme de France Télévisions et l'audiovisuel public, Paris le 3 juin 2009.

Texte intégral


Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,
Je suis heureuse d'être parmi vous pour clore cette première matinée de colloque qui réunit, comme chaque année, les acteurs clés des médias.
Merci à NPA Conseil et au Figaro d'organiser ce temps de réflexion, qui nous permet de dessiner ensemble des pistes pour l'avenir du paysage audiovisuel.
Nous le disons depuis plusieurs années déjà, à cette tribune notamment : nous vivons une époque charnière, un tournant inédit. Le développement d'Internet, l'apparition de la TNT, la télévision en mobilité, bientôt la radio numérique... tout cela crée de nouveaux usages, de nouveaux comportements, un nouveau rapport aux écrans. Mais aussi une modification profonde des équilibres économiques.
La crise que notre économie traverse, qui affecte durement les médias, rend encore plus urgente, en effet, la mutation de tout le secteur, son adaptation à la nouvelle donne du numérique.
Plus urgente mais aussi plus difficile !
Comment une chaîne peut-elle engager les dépenses nécessaires, pour se réinventer par exemple sur Internet, au moment même où elle voit ses recettes publicitaires s'amenuiser ?
Comment gérer de front, pour les chaînes historiques, cette baisse des ressources et la nouvelle concurrence de la TNT ?
Comment continuer à innover, à investir dans des contenus attractifs, dans des fictions, des créations, par essence risquées ?
Avec les difficultés du marché publicitaire et la multiplication des acteurs, le risque était bien réel d'un appauvrissement, au sens figuré, des programmes, et d'un appauvrissement, au sens propre cette fois, de toute la filière de la création, si dynamique dans notre pays.
En portant la grande réforme de l'audiovisuel public, le gouvernement n'a pas seulement rendu à France Télévisions sa vocation originelle, sa mission profonde, son identité.
Nous n'avons pas seulement aboli la concurrence contre nature entre chaines publiques et privées.
En supprimant la publicité des écrans publics, nous avons aussi redistribué les cartes et desserré l'étau qui étouffait le secteur dans son ensemble.
Bien sûr, lorsque le Président de la République m'a demandé de réfléchir à la façon de mettre en oeuvre cette grande réforme, en janvier 2008, notre économie n'était pas encore dans la situation que nous connaissons aujourd'hui.
Et aux premiers signes annonciateurs de la crise, plusieurs voix se sont d'ailleurs élevées pour nous demander de repousser cette réforme. Elle ne leur semblait pas une mesure urgente alors, mais plutôt une sorte de luxe pour un pays en bonne santé économique.
Comme s'il n'y avait pas, derrière les écrans, derrière les programmes, des systèmes économiques en danger, des emplois, des compétences, des talents menacés eux aussi par la crise.
Nous avons tenu bon, d'abord parce que nous pensons que, même en temps de crise et peut-être même surtout en temps de crise, investir dans le média le plus familier pour les Français, dans le vecteur d'information et de divertissement le plus populaire, n'a rien d'un luxe ou d'un caprice.
Mais aussi parce que cette réforme, et les différentes mesures qui l'accompagnent, nous en étions convaincus, étaient de nature à sauver tout le secteur.
Ce que nous avons défendu devant le Parlement cet hiver, c'était un plan global pour redynamiser l'ensemble du paysage audiovisuel.
Avec bien sûr, en son cœur, la sanctuarisation des ressources et le renforcement des missions de France Télévisions.
Avec la suppression de la publicité et un budget désormais garanti à 90% par des ressources publiques (redevance et dotation budgétaire de 450 M€), France Télévisions est désormais à l'abri des aléas du marché publicitaire.
Le groupe a ainsi les moyens de mettre en œuvre la politique éditoriale originale, audacieuse et ambitieuse que tout le monde attendait.
J'ai présenté ce matin au Président de la République, en Conseil des ministres, un premier point d'étape de la réforme de France Télévisions, qui tient pour l'instant toutes ses promesses.
Je passe sur les nouveaux horaires permis par la suppression de la publicité, que 78% des Français apprécient, selon un sondage réalisé pour le Parisien/Aujourd'hui en France.
Le changement fondamental se lit dans les grilles de programme :
France Télévisions diffuse aujourd'hui à elle seule 70% des fictions françaises programmées en première partie de soirée et couvre tous les sujets, de la fiction historique à l'adaptation littéraire, en passant par les grands sujets de société.
France Télévisions est aussi le seul groupe audiovisuel à diffuser des documentaires en première partie de soirée. Avec de très beaux succès : qui aurait pu penser qu'un documentaire ethnographique, même sur la fascinante culture des Dogons, et même avec Edouard Baer, réunirait 6 millions de téléspectateurs ? Un record !
Autre record : les 2 millions de téléspectateurs qui ont vu récemment la pièce d'Henry de Montherlant « La Reine morte » en première partie de soirée sur France 2. Il aurait fallu à la Comédie Française 1 300 représentations d'affilée, soit trois ans et demi sans pause, pour réunir autant de spectateurs. France Télévisions s'est engagé à retenter l'exploit au moins une fois par mois sur France 2, toujours en première partie de soirée.
Cette nouvelle ambition se traduit par l'adoption d'un nouveau cahier des charges, unique, qui a été présenté au conseil d'administration du groupe hier. Il redéfinit l'identité et les caractéristiques des chaînes de France Télévisions, ainsi que celles des nouveaux services de médias audiovisuels à la demande.
Mais la réforme de France Télévisions, c'est aussi la réorganisation interne de l'entreprise qui devient une société unique et non plus une holding coiffant une cinquantaine de structures. Avec la promulgation de la nouvelle loi s'est ouverte une période de 15 mois pendant laquelle la direction et les organisations syndicales doivent négocier un nouvel accord d'entreprise. Il se substituera à la convention collective et aux nombreux accords sociaux précédents.
La convention collective de l'audiovisuel public datait en effet de 1984 et n'avait pas été revue sensiblement depuis, alors que les métiers et les techniques ont fondamentalement évolués.
France Télévisions a besoin de s'adapter à un contexte économique et social qui a beaucoup changé en 25 ans.
Le futur nouvel accord d'entreprise doit permettre d'apporter plus de souplesse dans l'organisation du travail, de gagner en polyvalence et de moderniser le système de rémunération pour récompenser la performance.
La nouvelle organisation se traduira par la création de directions communes pour l'ensemble des chaînes, tout en respectant l'identité des différentes antennes, selon un modèle proche de celui des grandes télévisions publiques européennes, comme la BBC.
Cette organisation commune permettra de dégager des économies et des synergies importantes. Elles sont prévues dans le plan d'affaires de France Télévisions pour 2009-2012, sur lequel le Gouvernement et l'entreprise viennent de se mettre d'accord. Cela permettra de financer des missions de service public renforcées, mais aussi le développement de nouveaux services de média global.
Si la réforme permet aujourd'hui à France Télévisions de se moderniser en profondeur, elle a également été bénéfique pour l'ensemble des chaines.
Rien à voir, bien sûr, avec les supposés effets d'aubaine, les fantasmes de transferts massifs de chiffre d'affaires, voire carrément les cadeaux somptuaires faits aux chaînes privées dénoncés par les adversaires de la réforme.
La réalité des chiffres montre clairement qu'il n'en a rien été.
En revanche, je pense que la suppression de la publicité sur France Télévisions, les mesures d'adaptation de notre cadre réglementaire au nouveau marché de la publicité, beaucoup plus concurrentiel depuis l'arrivée de géants mondiaux de l'Internet, tout cela a joué un réel rôle d'amortisseur en cette période de crise du marché publicitaire.
Ces mesures n'ont pas empêché la contraction importante des chiffres d'affaires des chaînes historiques. Mais on peut se demander quel aurait été l'impact de la crise économique sans les nouvelles fenêtres publicitaires que constituent la seconde coupure dans les films et les fictions, le passage à l'heure d'horloge ou le relèvement du plafond horaire de 6 à 9 minutes ? Cette journée de débat apportera certainement des éclairages intéressants sur cette question.
Au-delà, c'est l'ensemble du secteur de la création audiovisuelle dans notre pays, qui se trouve renforcé:
Parmi les points les plus marquants de la réforme, figurent en effet les nouvelles obligations d'investissement de France Télévisions dans la production audiovisuelle.
La chute brutale du marché publicitaire aurait pu remettre en cause certains engagements cruciaux pour la défense de l'audiovisuel français et européen. Mais les accords interprofessionnels signés en octobre 2008 inscrivent au contraire sur la durée, dans un cadre pluriannuel, la volonté du groupe public de soutenir la production patrimoniale.
Ainsi, alors qu'en 2008 France Télévisions avait investi 365 M€ dans la commande d'œuvres audiovisuelles, cette enveloppe va être portée progressivement à 420 M€ d'ici 2012. Le groupe public restera ainsi le premier partenaire de la création audiovisuelle.
Cette stabilité et même ce renforcement des ressources est primordial pour le secteur de la production, particulièrement en ce moment, nous le savons.
Mais, là encore, nous avons porté un projet global qui engage l'ensemble des chaînes.
C'était l'objet de mission que j'avais confiée en octobre 2007 à Dominique Richard et David Kessler. Elle a abouti à la réforme des décrets de production audiovisuelle, décrets dits Tasca, auxquels nous avons substitué des accords interprofessionnels entre diffuseurs, auteurs et producteurs.
Toutes les chaînes historiques ont participé à ce grand chantier de modernisation, nécessaire, urgent pour permettre aux chaines de s'adapter à un environnement en pleine mutation.
Un décret va être publié dans les semaines qui viennent pour consacrer ces accords dans le cadre réglementaire.
Après les chaînes historiques, les chaînes de la TNT se sont mises à leur tour autour de la table, pour négocier avec les producteurs et les auteurs. Je tiens à cette occasion à saluer leur démarche constructive, qui devrait aboutir à un accord général d'ici cet été. C'est mon souhait.
Vous le voyez, la réforme audiovisuelle initiée en octobre 2007, amplifiée en janvier 2008 et mise en œuvre depuis le début de cette année représente un changement majeur pour le paysage audiovisuel dans son ensemble.
En cette période de crise, elle permet au secteur audiovisuel de notre pays de maintenir les grands équilibres qui constituent sa force et sa singularité : un service public puissant et ambitieux, des producteurs indépendants créatifs et réactifs, et l'ensemble des diffuseurs, et au premier rang desquels les grandes chaînes privées, qui participent au financement de la création et de la production audiovisuelle en France.

Source http://www.culture.gouv.fr, le 4 juin 2009