Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, à France 2 le 12 juin 2009, sur les mobilisations et les journées d'action de mai et juin de l'intersyndicale, le climat social et la rentrée sociale de septembre.

Texte intégral


 
 
 
O. Galzi.- L'ensemble des syndicats français appelle à manifester demain pour demander au Gouvernement une politique anticrise différente. B. Thibault bonjour.
 
Bonjour.
 
Qu'est-ce que vous attendez concrètement de cette mobilisation ?
 
Déjà qu'elle soit la plus élevée possible, c'est le 5ème rendez-vous depuis le début de l'année. Nous sommes le pays européen où les syndicats ont pris le plus d'initiatives et surtout où il y a eu le plus de mobilisations. Donc, nous voulons entretenir cette pression sur le Gouvernement, sur les directions d'entreprises pour avoir des mesures sur le pouvoir d'achat, sur l'emploi, qui soient tout à fait différentes de celles qui sont à l'oeuvre aujourd'hui.
 
Le mécontentement social dont vous parlez ne s'est pas traduit dans les urnes dimanche dernier, le résultat a renforcé la majorité présidentielle. Est-ce que ça ne complique pas un petit peu cet appel de demain ?
 
Moi, je ne le pense pas du tout. J'ai beau y regarder à plusieurs fois, je ne vois pas en quoi la majorité présidentielle peut s'estimer renforcée après ce scrutin...
 
Mais elle a remporté les élections, déjà !
 
La caractéristique c'est une très forte abstention Et la plupart des électeurs ont dit qu'ils s'étaient exprimés à propos du sujet des élections au Parlement européen. Et le fait que beaucoup, parmi les abstentionnistes d'ailleurs figurent des salariés, ouvriers, employés n'aient pas participé à ce rendez-vous est un signe en soi qui montre le fossé qui se creuse, entre les institutions européennes et les attentes de nos concitoyens et les politiques européennes mises à l'oeuvre et les attentes.
 
Est-ce que ce n'est pas un petit peu votre échec aussi, parce que ce sont les salariés que vous aviez vous-même appelés à se déplacer, vous aviez dit « c'est important, il faut y aller » et ils ne vous ont pas écoutés.
 
Je vous rappellerai que la CGT ne concourait pas, comme à chaque échéance politique, pour ces élections, ce n'est pas le sujet. Et d'ailleurs, je remarque qu'une enquête qui paraît ce matin montre encore une fois un très large soutien aux manifestations de demain : 3 Français sur 4 soutiennent cette journée de manifestation...
 
Mais les deux tiers disent qu'ils n'en attendent rien !
 
Oui mais ils soutiennent néanmoins, ils ont le sentiment qu'il y a le risque qu'encore une fois, le Gouvernement n'entende pas, ça c'est une autre affaire mais ils soutiennent, c'est très important. Alors moi j'apprends aujourd'hui, comme beaucoup, que le président de la République a l'intention de convoquer le Congrès pour s'exprimer sur l'orientation de sa politique économique et sociale, entre autres, de ce que je comprends aujourd'hui. J'espère qu'il va prendre la bonne mesure des critiques sociales qui existent aujourd'hui dans le pays.
 
Mais est-ce que cette annonce du coup ne remet pas en question cette mobilisation demain, puisqu'il va dire ce qu'il va faire le 22 juin.
 
Au contraire, soyons les plus nombreux possibles demain dans la rue pour confirmer les expressions que nous avons formulées janvier, février, 1er mai et le rendez-vous de demain pour que le président de la République prenne conscience de la situation, de l'état de l'opinion des salariés qui considèrent qu'ils demeurent parmi les victimes d'une crise pour laquelle ils ne sont en rien responsables. Et qu'il n'y a pas jusqu'à présent de mesures politiques, mais aussi de mesures prises par les directions d'entreprise, qui soient à la hauteur de cette crise.
 
Si le 22 juin, le président de la République n'est pas convaincant à vos yeux, ça veut dire gros appels à la rentrée à nouveau ?
 
Moi, je ne préjuge pas des événements futurs. Une chose est sûre, nous sommes convenus - comme nous l'avons toujours fait jusqu'à présent - de nous revoir au niveau des organisations syndicales pour évaluer ce qu'aura été notre journée de demain et naturellement, commencer à anticiper sur d'autres échéances. Nous serons, je l'imagine, tous attentifs à ce discours. Il nous reviendra...
 
Mais cette rentrée de septembre, elle s'annonce comment selon vous ?
 
Une chose est sûre, en terme d'emplois, les dernières statistiques sont parues. Sur l'activité industrielle, par exemple...
 
187.800 destructions d'emplois depuis le début de l'année !
 
Oui, nous avions 600 militants syndicaux réunis hier à notre siège du secteur de l'industrie. Le niveau de la production industrielle dans notre pays est revenu à son niveau le plus bas d'il y a 15 ans. Donc si on ne fait rien, si on n'a pas d'autres actions plus volontaristes, il est évident que le contexte de la rentrée sur un plan de l'emploi, sur un plan du pouvoir d'achat va être encore un peu plus cruel. Nous nous attendons même et nous allons prendre des dispositions parce que nous craignons que les mois de juillet et août soient aussi des mois où l'on annonce de nouvelles fermetures d'entreprises, restructurations. Donc, il y a urgence à entendre nos messages et nos revendications. Donc il nous revient aussi d'anticiper sur les événements, d'être attentifs à ce qui sera dit par le président de la République, mais d'anticiper, de se préparer, le cas échéant, à d'autres initiatives pour la rentrée, ça me semble tout à fait évident.
 
Alors sur le fond, tous les syndicats sont d'accord ; sur la forme en revanche, il y a un problème de méthode. Chez FO, Monsieur Mailly parle d'un risque d'usure à force manifs à répétition, on a le sentiment même que demain il y va un petit peu à reculons. Est-ce que vous partagez cette crainte ?
 
Je crois que J.-C. Mailly, comme d'autres secrétaires généraux de Force ouvrière avant lui, est d'abord dans un souci de cohésion interne, a besoin d'une communication qui serve l'interne. Et il se trouve dans cette attitude un peu ambiguë qui consiste, à la fois, à approuver des initiatives dans le cadre de l'intersyndicale - et heureusement, je crois que tous les syndicats se sont mis d'accord depuis le début de l'année, sinon nous n'aurions pas eu ces manifestations de cette ampleur parce qu'il y a eu l'unité syndicale. Chacun a accepté...
 
Vous pensez faire aussi bien que le 1er mai, demain ?
 
J'espère que nous ferons... nous aurons la manifestation la plus élevée possible et nous avons bien conscience d'être dans un contexte qui évolue. Les médias n'ont pas non plus accordé la même importance au rendez-vous de demain, et je vous remercie d'ailleurs de m'inviter ce matin, qu'ils ne l'ont fait pour les autres rendez-vous parce que l'actualité a été faite d'échéances politiques, d'autres événements aussi d'une autre nature dans la vie économique et sociale de notre pays.
 
Vous dites « le plus élevé possible », un chiffre qui serait un succès...
 
Non, je ne veux pas donner de chiffre. Le seul fait déjà que nous soyons parvenus à programmer une 5ème initiative à l'appel de tous les syndicats sur un plan national est déjà un succès. Ça n'est pas le cas dans tous les pays européens...
 
S'il n'y a personne dans la rue, ça ne sera pas un succès...
 
Evidemment que nous attendons du monde dans la rue...
 
Moins bien que le 1er mai par exemple, ça serait un échec pour vous ?
 
J'espère qu'on pourra faire aussi bien que le 1er mai, au moins aussi bien que le 1er mai.
 
Alors à crise mondiale réponse mondiale. La semaine prochaine, il y a un sommet sur la crise mondiale à Genève sous l'égide de l'Organisation Internationale du Travail, N. Sarkozy y participera. Qu'est-ce que vous attendez de lui pour des impulsions au niveau international justement ?
 
Nous lui avons dit, puisqu'il nous a reçus dans la perspective de son intervention à l'Organisation Internationale du Travail, que tous les syndicats du monde portent depuis de très nombreuses années une exigence simple : nous sommes dans une économie qui met en concurrence les salariés par le moins disant social, ce qui explique selon nous cette crise, qui n'est pas qu'une crise financière, qui est la crise d'un certain mode de développement. On ne peut pas être dans une société qui prétend avancer par la mise en concurrence des salariés sur leurs standards sociaux...
 
Mais alors, qu'est-ce qu'il faut faire concrètement à l'échelle de la France ?
 
Une des demandes, et j'espère que le président français sera porteur de ce message et de cette exigence auprès de l'OIT, c'est de faire en sorte que les normes sociales internationales soient intégrées dans les règles du commerce mondial. Il n'est pas normal que les firmes doivent respecter des règles financières, des règles économiques particulières mais s'agissant des normes sociales, chacun fait ce qu'il veut.
 
Monsieur Thibault, ce que j'entends bien, c'est que vous dites finalement que le président de la République, et quel que soit le gouvernement d'ailleurs, n'est pas responsable de ce qui se passe, c'est un système international !
 
Mais on ne peut pas non plus faire l'impasse sur des mesures nationales, des lois nationales qui contribuent ou pas à infléchir ce qui se fait au plan international. Lorsque j'entends le ministre du Travail s'apprêter à défendre cet été, au mois de juillet, un projet de loi pour étendre le travail le dimanche dans les commerces, je me dis que ça n'est pas totalement neutre. C'est une décision qui vise à flexibiliser, ou qui a comme conséquence de flexibiliser un peu plus encore ceux qui travaillent dans le secteur du commerce. Donc, on ne peut pas considérer qu'au motif qu'il y a un environnement international, ce que personne ne conteste, les initiatives ou les politiques mises à l'oeuvre dans un pays soient neutres de ce point de vue-là.
 
D'un mot, est-ce que pour infléchir cet environnement international, il faudrait rétablir l'autorisation administrative de licenciement, vous l'aviez évoqué, oui ou non ?
 
Nous avons demandé un droit suspensif, qui dépende des comités d'entreprise, des représentants des salariés parce qu'une des caractéristiques de cette période, c'est de reconnaître aux salariés un droit à intervenir sur les stratégies des entreprises. On ne peut pas s'en remettre simplement aux experts ou aux actionnaires pour décider ce qui est bon ou pas pour l'avenir des entreprises et des emplois.
 
Merci Monsieur Thibault d'avoir été avec nous ce matin...
 
Merci.
 
Et bonne manifestation demain.
 
Merci.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 12 juin 2009