Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, à LCI le 15 juin 2009, sur les journées d'action et la mobilisation de mai et juin de l'intersyndicale, les négociations sur l'âge de la retraite et la crise économique.

Texte intégral


 
 
 
C. Barbier.- B. Thibault bonjour... Avant de parler de la manifestation de samedi, votre réaction à la proposition, à la réflexion à titre personnel, de B. Hortefeux : relever l'âge de la retraite, aller de 60 ans vers 64, 65, 67... peut-être comme les Allemands.
 
"Réflexion à voix haute", dit-on, du ministre du Travail. Première remarque, c'est la position du Medef, c'est la position de Madame Parisot depuis plusieurs années : il faut reculer l'âge de départ en retraite. Les pouvoirs publics ont pris des biais pour quelque part y parvenir : l'allongement de la durée de cotisation pour faire valoir ses droits à la retraite à taux plein, équivaut de fait, progressivement au fil des ans, à reculer l'âge de départ en retraite. Il est évident qu'il va falloir réfléchir sur l'avenir des retraites sur d'autres bases que celles-ci...
 
C'est quoi, c'est cotiser plus ou verser moins !
 
Une des premières mesures attendues - et je m'étonne d'ailleurs que le ministre du Travail n'ait toujours pas de prise de position publique à ce propos, je rappelle que tous les syndicats attendent - la reconnaissance notamment de la pénibilité des métiers pour certains Français. On nous avait dit, en 2003 : il faut une mesure mais que ce soit le résultat d'une négociation. Il y a échec des négociations et les pouvoirs publics laissent les choses en l'état.
 
Alors justement, il paraît que l'Elysée prépare une réflexion sur les choix qu'on peut faire après 60 ans : continuer à travailler pour compléter ses cotisations ou parce que le travail est pénible, profiter de sortie anticipée. Ça vous irait, vous êtes ouvert...
 
Mais nous avons toujours revendiqué un droit au départ en retraite à 60 ans, jamais une obligation. Ceci étant je pense qu'il va être quand même très difficile, dans le contexte actuel, d'expliquer par exemple aux jeunes générations - 650.000 jeunes vont arriver sur le marché du travail au mois de septembre - : désolé, il n'y a pas de place pour vous parce que ceux qui sont au travail vont devoir rester au travail plus longtemps pour financer les retraites. Je rappelle que notre pays se caractérise comme étant le pays où la partie de la population en âge de travailler est la plus faible. Entrée dans la vie active tardive et rejet par les entreprises à l'horizon 55, 56 ans, on le voit encore aujourd'hui par des mesures de départs d'âge de manière précoce. C'est dire que ça n'est une mesure aujourd'hui qui n'aurait que comme conséquence de diminuer le niveau des pensions, comme déjà les mesures précédentes l'ont fait.
 
Vous mettrez ça sur la table de votre rencontre avec le président de la République au début de juillet ou, vous vous contenterez de parler de ce qui a été mis en place pour amortir la crise ?
 
Il s'agit début juillet de faire un bilan selon le chef de l'Etat des mesures déjà prises. J'espère que la conversation ne se limitera pas au bilan puisque ce que nous avons voulu rappeler encore avec les manifestations de samedi, c'est qu'une majorité de Français est en désaccord avec la politique économique et sociale du Gouvernement et que d'autres mesures sont attendues : sur le pouvoir d'achat, sur l'emploi, sur les mesures fiscales, sur les mesures budgétaires. Je crois comprendre, à lire les indiscrétions sur la construction du budget de l'année prochaine, par exemple qu'on va remettre ça sur les suppressions d'emplois dans la fonction publique...
 
30.000 postes.
 
Alors que ça participe d'une certaine manière à la cohésion sociale.
 
Mais il faut bien limiter la dépense publique, il y a moins de recettes fiscales !
 
Je ne crois pas en période de crise et d'ailleurs, ça fait partie des atouts dont on dit que la France est parée en ce moment, d'avoir des amortisseurs sociaux. Et ce qui se fait en matière de service public contribue aussi à assurer une certaine cohésion sociale.
 
Ce budget, on dit aussi qu'on va remettre 3,5 milliards dans la relance, on va soutenir le fonds d'investissement social, ça, vous approuvez ?
 
Je ne sais pas ce qu'il y a dans ces 3,5 milliards qui sont aussi des informations...
 
...Relance de la relance...
 
Mais en tout cas, ce sont des sommes qui sont très largement en deçà de ce que l'on a donné comme garantie ou distribué aux entreprises. Donc, je ne sais pas ce qu'il peut y avoir en terme d'actions sociales sous cette somme avancée.
 
Alors faible mobilisation samedi des manifestants pour protester contre la politique menée. Est-ce que c'est l'usure des troupes ou est-ce que c'est finalement, de la part des Français, une sorte d'aval donné au Gouvernement : bon ! Allez-y avec vos réformes, on verra au bout si vous avez réussi ?
 
Je ne crois absolument pas que cette trop faible mobilisation - je l'ai relevée moi-même comme la plupart de mes homologues samedi - soit représentative d'un soutien à la politique économique et sociale. Les enquêtes d'opinion ont même montré l'inverse : ¾ des Français soutenaient la journée, le principe de la journée de manifestation, ce qui ne veut pas dire, on l'aurait remarqué, qu'ils y aient participé en grand nombre. Et une majorité d'entre eux disant même qu'ils craignaient, tout en soutenant cette journée, que le Gouvernement ne l'entende pas, n'entendent pas qu'une majorité demeure critique sur l'action économique et sociale de ce Gouvernement. C'est la raison pour laquelle, je ne pense pas que le chef de l'Etat doive sous-estimer la situation sociale.
 
« C'est la manif de trop » vous disait J.-C. Mailly, le patron de Force ouvrière avant la manif, les faits lui ont donné raison !
 
Non mais il y a eu plusieurs facteurs qui ont pu expliquer : c'est la 5ème initiative, il y a eu aussi au-delà des initiatives nationales coordonnées, beaucoup d'actions, beaucoup d'initiatives y compris des journées de grève dans des entreprises, dans des branches professionnelles, il peut y avoir légitimement un peu de fatigue. Vous l'avez relevé aussi, il y a eu des voix discordantes et je le regrette au plan syndical, dans la préparation...
 
... (A propos de) ces voix discordantes, Force ouvrière a-t-elle saboté la manif de samedi ?
 
Je remarque que les médias qui ont peu parlé de ce rendez-vous... d'ailleurs beaucoup de Français ont dit avoir découvert la veille qu'il y avait une journée de manifestation le samedi. Les projecteurs étaient essentiellement braqués, et on peut le comprendre, sur les élections européennes ; on n'a pas beaucoup laissé la place aux dirigeants syndicaux à expliquer ce rendez-vous. Et le plus invité dans les médias a été celui qui semait le doute sur le bien-fondé de cette journée. Donc, ça a pu aussi contribuer à une certaine démobilisation.
 
Il vous propose une fois de plus un changement de tactique, 24 heures de grève générale pour montrer que les Français savent se mobiliser !
 
Mais il y a déjà eu des grèves depuis le début de l'année. J.-C. Mailly fait comme s'il n'y avait pas eu d'arrêts de travail. Et moi, je relève que lors de ces journées d'arrêt de travail au plan national - des journées en janvier, en mars - les sections FO ne se sont pas fait remarquer comme étant forcément les plus en pointe lorsque ces journées comportaient arrêts de travail et manifestations.
 
Ça ne vous va pas vous, 24 heures de grève générale, vous pensez que c'est une mauvaise idée !
 
Nous en discuterons, comme nous l'avons toujours fait. Ce que je souhaite c'est une certaine loyauté entre responsables syndicaux. Lorsque nous prenons des décisions, faisons au moins en sorte d'être au diapason de nos décisions et puis, réservons nos analyses pour les réunions intersyndicales que nous avons besoin d'organiser.
 
Vous êtes unis depuis le début de l'année 2009 et on sent que c'est un peu fêlé cette union maintenant !
 
Non, je pense que les... d'ailleurs vous l'avez remarqué, 7 syndicats sur 8 qui se sont engagés dans ces initiatives unitaires ont joué le jeu. Il y a eu...
 
Vous continuez à 8 ou vous continuez à 7 ?
 
Ça c'est à J.-C. Mailly et à Force ouvrière de se poser la question, mais il y aura forcément des limites dès lors qu'on s'affirme partie prenante d'une intersyndicale et en même temps, médiatiquement jouer contre son camp.
 
Compte tenu du petit passage à vide de la mobilisation syndicale, la loi sur le travail du dimanche début juillet, elle va passer comme une lettre à La Poste !
 
Ça, ça va dépendre du Gouvernement, ce sera d'ailleurs - et il le sait, je lui ai dit - assez révélateur que le ministre du Travail nommé depuis quelques mois inaugure en quelques sorte le règne au ministère par un texte étendant le travail du dimanche. J'ai remis avec une délégation de la CGT 50.000 premières signatures d'une pétition nationale contre l'extension du travail du dimanche, dans les commerces mais plus largement pour que les commerces soient davantage ouverts le dimanche, il faut que d'autres activités à leur tour travaillent le dimanche, ce qui représente à la fois des contraintes qui ne seront pas favorables à l'emploi, toutes les études l'ont montré. Et donc, il y a d'autres voies à emprunter, notamment pour faire face aux besoins de revenus des salariés du commerces, les salaires y sont trop bas et ça n'est pas en justifiant un travail du dimanche qu'on peut répondre à cette revendication.
 
Pas d'inflation, pas de hausse de Smic au-delà du minimum légal début juillet. Logique ?
 
Non parce que nous pensons, pour ce qui nous concerne, que si on fait une juste analyse des raisons de cette crise mondiale, c'est notamment parce qu'on pressure le social : on pressure le niveau des salaires, on pressure les systèmes de protection sociale, on met en concurrence les salariés à une échelle internationale. D'où notre demande qui, peut-être à sa manière va être reprise par le président de la République aujourd'hui à Genève auprès de l'OIT, que les normes sociales fondamentales soient enfin intégrées dans les règles du commerce mondial. Et donc, répondre à la question d'une revalorisation du travail, de la valeur travail par le salaire, c'est aussi un élément structurel pour sortir d'une crise qui a d'abord été une crise d'une financiarisation de l'économie.
 
B. Thibault, merci et bonne journée.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 15 juin 2009