Entretien de M. Charles Josselin, ministre délégué à la coopération et à la francophonie, avec "RFI" et "RMC", le 1er mai 2001, sur la situation au Congo (RDC) et en Afrique, la nécessité de paix, la réunion de printemps du FMI et de la Banque mondiale, l'aide internationale à la région, le sida et l'allégement de la dette extérieure.

Prononcé le 1er mai 2001

Intervenant(s) : 

Média : Emission Forum RMC FR3 - Radio France Internationale - RMC

Texte intégral

Q - Vous parliez d'une aide post-conflit pour le Congo (RDC) ? Comment une telle assistance pourrait-elle intervenir ?
R - D'abord, il faut qu'il y ait la paix, elle n'est pas encore tout à fait vérifiée. C'est pour cela d'ailleurs que les observateurs des Nations unies sont sur place, ou y vont. Il s'agit bien de constater la paix, non de l'imposer. Il ne faut pas confondre les situations, par exemple, au Kosovo, 10.000 km2, 50.000 combattants de l'OTAN, ou en Sierra Leone, 15.000 soldats de la MINUSIL pour une population de 4.500.000 habitants, là c'est 60 millions d'habitants, c'est un territoire considérable et il n'y a que 3.000 observateurs. Ceux-là ont pour mission de constater la paix, ce qui signifie le retrait des troupes étrangères quelles qu'elles soient, les "invités", et ceux qui ne l'étaient pas, mais cela signifie aussi le dialogue entre Congolais afin de permettre au Congo d'enclencher un processus démocratique.
C'est tout cela, mais il est vrai que c'est dès maintenant qu'il faut se soucier d'aider le Congo à panser ses plaies, à démobiliser des combattants qui sont trop nombreux, les désarmer, les remettre au travail dans un programme de reconstruction dont tous ces villages détruits ont un immense besoin. Voilà la réalité de la situation au Congo.
Il est vrai que ce sont d'abord les Congolais qui doivent vouloir la paix très fortement. Il faut que les pays occidentaux, dont nous sommes, soient capables de faire pression, d'utiliser toutes les capacités qui sont les leurs pour influencer les protagonistes, pour les convaincre de respecter les accords de Lusaka. Il faut enfin qu'on sache mettre fin à cette exploitation, à ce pillage des richesses congolaises qui sont malheureusement le premier encouragement à la guerre. C'est un très gros dossier dont nous devons évidemment nous occuper.
Q - Est-ce que vous ne considérez pas que le chiffre de trois millions de morts que vient d'avancer une ONG américaine est en lui-même une sanction contre les dirigeants de la région ?
R - Bien sûr. Quand il y a mort, les dirigeants devraient se sentir interpellés sinon coupables. Malheureusement, l'Afrique nous a habitués au cours des dernières périodes à un tableau de chiffres macabres tout à fait considérables. Faut-il rappeler les 800.000 Tutsis et Hutus modérés du Rwanda ! C'est dans la même région, c'est dans le même périmètre. C'est vrai que ces morts ce sont comme toujours d'abord des populations civiles, des femmes, des enfants, et outre les morts il faudrait rappeler les atrocités commises, les amputations, les viols, bref, un cortège de souffrances insupportables. Mais il faut que les Congolais eux-mêmes, les Africains, veuillent la paix.
Malheureusement, l'avantage comparatif d'une situation de guerre et d'une situation de paix n'est pas toujours favorable à la paix. Cela peut paraître cynique de le dire ainsi, mais il faut démontrer aux Africains que la paix est une situation comparativement meilleure que la guerre. Pour certains, ceux qui ont une Kalachnikov, la guerre finit par être une manière facile de gagner sa vie.
Q - Monsieur le Ministre, est-ce que vous pouvez nous dresser un bref bilan de cette réunion de printemps du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale ? Dans une perspective africaine, que peuvent retirer de façon positive les Africains des discussions de ces derniers jours ?
R - J'observe qu'il y a une convergence de bonnes nouvelles pour ceux qui s'intéressent à l'Afrique et à son avenir.
L'Europe vient enfin - et cela n'a pas été si facile - d'adopter les conclusions d'un rapport que Pascal Lamy, commissaire européen chargé du Commerce, avait entrepris et qui consiste à ouvrir le marché européen à tous les produits des pays les moins avancés, "tout sauf les armes" ("everything but arms"). C'est une première bonne nouvelle pour les pays les moins avancés et donc d'abord les pays africains.
Seconde décision qui a été prise au CAD, le Comité de développement de l'OCDE à Paris, où l'on s'est mis d'accord là-aussi - j'allais dire enfin, cela n'a pas été si facile - sur ce que l'on appelle le déliement de l'aide, c'est-à-dire que l'aide publique au développement ne doit plus s'accompagner d'une obligation faite au pays aidé de recourir nécessairement aux entreprises ou aux marchandises du pays qui aide. Il s'agit d'une liberté supplémentaire, c'est important à souligner.
J'observe dans le même temps que l'effacement de la dette - dossier vous vous en souvenez initié dans le cadre du G7 à Okinawa, poursuivi, et sur lequel le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont beaucoup travaillé - a permis, dès la fin de l'année 2000, à 22 pays d'atteindre ce que l'on appelle le point de décision, c'est-à-dire l'enclenchement d'un processus qui va permettre d'effacer la dette de ces pays vis-à-vis des instances multilatérales, comprenez : Banque mondiale, mais comprenez aussi : Banque africaine de Développement ou la Banque interaméricaine. Les banques régionales vont également effacer leurs dettes, ce qui va donner à ces pays des marges de manuvre qu'ils vont devoir utiliser pour lutter avec une meilleure efficacité contre la pauvreté.
C'est l'initiative PPTE (pays pauvres très endettés). Ceci va se faire en faisant obligation aux pays bénéficiaires d'avoir une idée de son devenir et en particulier une programmation sur le plan social. Il y a un cadre stratégique de lutte contre la pauvreté sur lequel les experts de ces pays - et les nôtres qui coopèrent - vont devoir réfléchir pour déterminer l'objectif que le pays poursuit justement en matière de lutte contre la pauvreté. C'est là que l'aide que représente l'effacement de la dette va prendre toute sa signification.
Dans le même temps, la France qui est un créancier important de ces pays, et qui a déjà eu l'occasion de consacrer quelques 10 milliards d'euros à effacer en partie, dans le cadre de procédures précédentes, la dette des pays pauvres, va cette fois, doubler la mise puisque c'est encore 10 milliards d'euros qui vont être mobilisés pour permettre à la France d'effacer ses créances vis-à-vis de ces pays dont nous venons de parler et qui viennent d'atteindre le point d'achèvement et dont beaucoup de pays africains francophones. Là encore, nous le ferons avec l'ambition d'articuler désendettement et développement, et de mieux coordonner le travail du FMI et de la Banque mondiale, ainsi qu'entre les agences onusiennes et les institutions de Bretton Woods. Je sais bien que malheureusement quand on compare les sommes investies, les efforts déployés et les résultats constatés en termes d'inégalité, il y a parfois lieu de désespérer.
J'observe enfin la volonté de l'Union européenne d'avoir une politique de développement plus concertée, plus coordonnée entre les Etats membres, et aussi entre les Etats membres et l'Union européenne, les moyens financiers qui vont, je l'espère, continuer de se mobiliser dans le cadre d'une aide publique au développement non seulement maintenue mais améliorée.
Tout ceci à condition de rencontrer aussi chez les Africains un souci de bonne gouvernance, de lutte contre la corruption, de moralité, de lutte contre les inégalités, car ces pays ne sont pas seulement pauvres, ils sont inégaux. Ce qui choque parfois nos propres opinions, c'est sans doute les images de pauvreté que les médias nous envoient, mais aussi parfois, dans les mêmes pays, des images de richesses insolentes. Il faut que la prise de conscience par les dirigeants de ces pays soit aussi à la mesure de notre implication, de notre volonté d'être à leurs côtés. En tout cas, la France est un des acteurs essentiels dans ces politiques d'aide au développement, l'histoire nous le commande, mais je pense que cela correspond aussi à ce souhait de la population française.
Q - Est-ce que vous avez parlé du SIDA au cours de cette réunion ?
R - Bien sûr. Les contacts que j'ai avec certains responsables vont être organisés notamment autour du SIDA. Nous allons en parler pour nous féliciter d'une prise de conscience de plus en plus affirmée que le SIDA est le grand fléau qui aujourd'hui affecte d'abord les pays pauvres et en particulier l'Afrique. Il faut y mobiliser des moyens considérables, ce qui n'est pas hors de portée, de façon à non seulement pousser la recherche mais aussi aider à mettre en place d'authentiques systèmes de santé dans les pays en développement. Sans entrer dans la bataille des chiffres, c'est au niveau de 10 milliards de dollars que Kofi Annan ou Laurent Fabius à Prague l'an dernier avaient situé le dossier. Chacun sait qu'il ne suffit pas d'avoir les médicaments pour en garantir le résultat, il faut un environnement et c'est cela qui sera sans doute le plus difficile à mettre en place, qui va nécessiter beaucoup de moyens. La France, en tout cas, a anticipé en quelque sorte ce mouvement avec le Fonds de Solidarité Thérapeutique International qui a permis les premières expérimentations à Dakar ou à Abidjan qui ont apporté la preuve qu'on pouvait permettre aux malades du Sud d'avoir accès aux soins. C'est cela la vertu de la démonstration. La France sera évidemment au premier rang de celles et ceux qui vont se battre pour gagner cette bataille.
Q - Est-ce que vous ne pensez pas qu'il y a un défaut de communication de la part des gouvernements des pays développés puisque vous venez de parler de tous les efforts que l'on fait pour l'effacement de la dette et que dans le même temps, des manifestations réclament l'effacement de la dette ? Est-ce que vous avez l'impression que vos courroies de transmission auprès de l'opinion publique fonctionnent bien ?
R - Sans doute pas. C'est de notre faute. Il faut que vous nous y aidiez parce que les médias ont évidemment leur rôle à jouer. Ce qui complique parfois les choses c'est la technicité de certaines mesures ou de certains mécanismes qui rend parfois difficile de populariser l'objectif. Il est vrai aussi qu'il y a eu jusqu'à présent des procédures d'allégement, d'aménagement de la dette, pas d'effacement en tout cas pas de manière suffisamment nette, ce qui faisait que la dette se reconstituait sans cesse. La grande novation de l'initiative PPTE, c'est l'effacement, ce qui doit faciliter la communication à ce sujet, mais il va falloir communiquer beaucoup sur l'effacement, il faudra communiquer surtout sur l'usage que nous allons faire ou plutôt l'usage que les bénéficiaires vont en faire pour lutter contre leur propre pauvreté.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 4 mai 2001)