Interview de M. Jean-Louis Borloo, ministre de l'écologie, de l'énergie, du développement durable et de la mer, en charge des technologies vertes et des négociations sur le climat, à Europe 1 le 10 septembre 2010, sur la politique gouvernementale et sur les relations entre la majorité et l'opposition.

Texte intégral

J.-P. Elkabbach.- Pour être sérieux, comment le ministre d'Etat, J.-L. Borloo, réagitil ce matin à la Une de The Economist, « Ce Président n'est pas un réformateur - en parlant de N. Sarkozy -, il ne réforme pas assez, sur les retraites il ne va pas assez loin. C'est un Président qui rétrécit. » ?
 
Ça prouve vraiment les différences de culture. Vous voyez bien que pour certains le Président réforme trop, trop vite, trop fort, on le voit sur les retraites, où on explique contre toute évidence qu'il faudrait faire moins ou éviter, au fond, la difficulté. Mais vu de Grande-Bretagne, c'est vrai qu'on a une culture sociale, du dialogue, de la négociation, qui fait qu'on a nos propres rythmes. C'est vrai que pour des Anglais, une réforme des retraites qui est négociée, 50 réunions, entre le ministre et les organisations syndicales, discussions qui démarrent fin mars, pour finalement aboutir à Noël, c'est...
 
D'accord. Mais est-ce que ça veut dire qu'on est ou qu'on n'est pas un réformateur suffisamment actif ?
 
Non, on ne l'est pas à l'anglaise. On ne l'est pas à l'anglaise ! Nous n'avons ni la même culture ni les mêmes enjeux. La réforme des universités en France, c'est énorme ce qui a été fait, mais ce n'est pas le modèle britannique, qui est un modèle plus privé, Cambridge, Oxford. On n'a pas les mêmes sujets. J'observe simplement, pour nos amis britanniques, qu'au moment de la crise, la crise qui a été violente en Grande-Bretagne, en provenance du système financier américain, et quand même un peu britannique, s'il n'y avait pas eu à ce moment-là, Sarko, président de l'Europe, à ce moment précis, au moment où plus aucune banque prêtait à aucune banque occidentale, ce moment où on était à deux doigts du désastre, eh bien si on n'avait pas eu le président européen, au fond quelqu'un de dimension mondiale... On peut discuter de tel ou tel point, de tel ou tel défaut, de tel ou tel travers, mais on a un type de niveau mondial...
 
On va y arriver !
 
...Et nos amis britanniques, ils ne s'y sont pas trompés à l'époque.
 
Alors, France 2 a offert hier un spectacle qui était plutôt triste, malgré A. Chabot. Des interventions successives et parallèles. Quand F. Fillon r termine, il part, et il est accompagné de ses proches. Quand S. Royal arrive, elle est accompagnée des siens. Ces grands démocrates ne sont même pas capables de s'écouter ! Personne ne veut échanger, aucun syndicat ne veut dialoguer avec E. Woerth. Est-ce que c'est sain ? Est-ce que ce n'est pas regrettable ? La vérité.
 
Non, mais la vérité. Cinquante réunions, E. Woerth et son cabinet avec les syndicats, on ne peut pas dire que les syndicats ne discutent pas avec E. Woerth, non. En revanche, moi je ne sais pas comment ça s'est organisé, très franchement, j'ai été surtout surpris du changement de coiffure d'A. Chabot, que j'ai trouvé à son aise.
 
Vous voyez l'essentiel !
 
Pour le reste, c'est vrai qu'on est dans un pays qui peut dialoguer directement, les gens entre eux. Maintenant pour quelle raison ça a été organisé comme ça, franchement je l'ignore.
 
Les ouvertures de l'Elysée sont jugées insuffisantes. Chaque parti joue sa partition, c'est peut-être normal, et dans cette phase ultime, hausse le ton. Mais est-ce qu'il y a encore une marge, un compromis possible ?
 
Moi, j'observe qu'en cinq mois, les choses ont considérablement évolué dans ce sujet qui est absolument incontournable, et ce n'est pas très amusant de faire cette réforme. Mais la vérité c'est que c'est un devoir de le faire. Ça a beaucoup bougé. Le Président a fixé la ligne, moi je ne suis pas en direct dans cette négociation, mais enfin, j'ai vraiment l'impression que tous les quatre ou cinq mois ont permis des avancées, notamment dans le domaine social et des plus fragiles.
 
Vous demandez qu'il y en ait d'autres si c'est possible ?
 
Ecoutez, non. F. Fillon a fixé le cap hier, je ne vais pas en déborder.
 
Il a dit il y aura des adaptations, mais il a ajouté d'ici à 2018. Tu parles !
 
Mais c'est un sujet permanent l'adaptation des retraites.
 
Le Parti socialiste reproche à votre gouvernement de faire porter la charge de cette réforme des retraites sur les salariés et très peu sur le capital. Deux poids deux mesures. Et vous à Lyon, J.-L. Borloo, au nom du Parti radical, vous avez réussi à rassembler les centristes et vous avez promis une convergence de la fiscalité, du travail et du capital.
 
Oui, mais la fiscalité c'est pour financer l'action publique. Vous savez, le vrai sujet... Il y a deux sujets qu'il ne faut pas confondre : le problème des retraites, c'est un pacte entre les générations, ça c'est fondamental. Si on commence à utiliser la fiscalité pour ça, on n'utilise pas la fiscalité pour les écoles, pour les universités, pour les plus fragiles, pour les soins. On ne peut pas mélanger. Alors par ailleurs, sur la fiscalité, moi je crois à une équité fiscale plus importante. Le modèle français, de droite comme de gauche, est hérité du XIXe et du XXe siècle, en faisant peser l'ensemble des charges sur le travail. Ça c'est un problème majeur. Je crois qu'il faut qu'il y ait une convergence capital/travail, je pense qu'il faut des financements innovants, des financements sur les transactions financières. Il faut des financements du XXIe siècle, voilà !
 
Vous aurez peut-être, comme vous dites, puisque vous frappez des mains, vous aurez...
 
...Parce que je suis de très bonne humeur !
 
Dans votre discours de Lyon, dimanche, vous souhaitiez aussi, qu'après la réforme des retraites, le président de la République lance une deuxième phase.
 
C'est lui qui l'a évoquée.
 
Oui, oui, un deuxième souffle. Il faudra souffler fort ! Avec qui ?
 
Avec tous ceux qui ont envie de souffler dans le même sens. C'est-à-dire à la fois beaucoup de cohésion, vraiment, cohésion sociale, cohésion sociale, et beaucoup de modernité, d'innovation. Je pense vraiment que notre pays doit fonctionner sur ces deux points. En un mot, comment ça se résume ? L'emploi, l'emploi, l'emploi.
 
Et la croissance. Dans le climat actuel, sincèrement...
 
Ce n'est pas franchement incompatible.
 
Quand on voit les Unes de certains hebdomadaires, même en France, dans le climat actuel qui est hostile à N. Sarkozy, est-ce que vous imaginez, d'abord qu'il puisse être candidat, et puis qu'il puisse faire un deuxième quinquennat ?
 
Ecoutez, la décision lui revient. Je ne veux faire aucune publicité sur ces Unes et ces couvertures, mais franchement je trouve ça un petit peu gênant.
 
Mais vous ne m'avez pas répondu. Est-ce que vous pensez qu'il peut faire un deuxième quinquennat, tel qu'il est, tel que vous l'avez vu ?
 
Ah, mais complètement ! Mais une fois de plus, c'est une décision qui lui appartient. Est-ce qu'il peut, est-ce qu'il doit, est-ce qu'un certain nombre de gens le souhaitent ? Absolument, évidemment ! Je crois qu'on a des rythmes, en gros, de décennie. Je crois qu'il y a des étapes successives, et on a tellement d'enjeux internationaux qui touchent notre quotidien. Le prix du lait, il dépend des accords internationaux, donc on a besoin d'un président de niveau mondial.
 
Et qui alors, qui ?
 
Par exemple, oui. Enfin, écoutez, dans ce domaine, je ne vais pas vous faire de la publicité !
 
C'est comment le Cap Nègre ? Cet été vous avez été le seul ministre invité à dîner au Cap Nègre...
 
Vous n'en savez strictement rien.
 
C'est une faveur qui est interprétée comme un symbole politique.
 
Ecoutez, franchement, c'est une grande erreur. Même le fait que je dîne avec P. Ollier, M. Alliot-Marie, je rappelle que Patrick nous a mariés il y a quelques années. C'est des vraies estimes, des vraies affections.
 
Au moment du tête-à-tête...
 
Vous savez, on n'est pas des machines !
 
D'accord. Au moment du tête-à-tête, qu'est-ce qu'il vous a offert ou promis ?
 
Mais ni l'un ni l'autre. Je l'ai trouvé de bonne humeur et moi j'étais très heureux d'être là. Voilà.
 
Mais par exemple, vous avez dit récemment "je suis prêt à des missions difficiles", c'est-à-dire ? Je disais tout à l'heure on ne vous imagine pas en Afghanistan ; pour Matignon, quelle serait la valeur ajoutée de J.-L. Borloo ?
 
Et qu'est-ce que vous en savez d'abord ? Vous savez, la vie, parfois, elle est aussi simple que ça. Voilà, c'était juste amical.
 
Si vous n'êtes pas Premier ministre, un jour peut-être, est-ce que vous vous séparez de N. Sarkozy ou est-ce que vous restez avec les mêmes fonctions au ministère de l'Environnement, ou vous allez ailleurs ?
 
Ecoutez, on verra bien. Moi, ce que je veux, c'est réunir les centristes et les humanistes de ce pays.
 
Pour les mettre au service de qui ?
 
Pour les mettre déjà au service de leurs idées.
 Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 10 septembre 2010