Déclaration de Mme Rama Yade, secrétaire d'Etat aux sports, sur la situation du football en France, notamment le rôle de la Fédération Française de Football et la modernisation des structures du football français, Paris le 28 octobre 2010.

Texte intégral


Enfin, nous voilà réunis.
A l'INSEP.
Qui fut l'instrument du sursaut et du renouveau du sport en France. Qui demeure aujourd'hui, après sa transformation en grand établissement, le symbole de la passion et de l'excellence sportive française.
Il y a des lieux qui inspirent et nous tirent vers le haut.
Cette ambition du renouveau, c'est celle qui inspire aujourd'hui la réunion des Etats généraux.
Des Etats généraux du football, pourquoi faire ?
Le président de la République, au lendemain de la débâcle sportive et morale de l'équipe de France en Afrique du Sud, a demandé qu'une réflexion d'ensemble soit conduite sur la situation du football en France. Pas seulement sur les événements qui ont stupéfait la France et le monde au moment de la Coupe du monde, où une équipe s'est désagrégée, où les structures d'autorité se sont effondrées, où les violences des passions individuelles nous ont fait douter tous et chacun d'un sport que nous aimons, qui nous a apporté les joies et les bonheurs les plus intenses et qui, en Afrique du Sud, nous a plongé dans la détresse et la colère.
Le Président de la République a fixé une feuille de route, un objectif et une méthode :
- Les Etats généraux doivent être l'occasion, au-delà de cet échec sportif, d'apporter des réponses structurelles à des situations et des questions qui se posent depuis bien longtemps.
- Cette réflexion d'ensemble doit être l'occasion pour chacun des acteurs, en toute transparence, d'apporter sa contribution, ses analyses et ses recommandations.
Dans le sport, comme en politique, et dans la vie tout court, le statu quo est souvent un poison mortel, l'alibi commode de toutes les paresses et de tous les renoncements. Il faut donc prendre les choses à bras le corps, lucidement, patiemment, sans coups de menton ni prétention, mais avec la ferme volonté de faire avancer, d'éclairer la situation du football dans tous ses aspects, ses points de faiblesse, ses échecs mais aussi ses succès, pour construire un projet de rénovation dont l'urgence et la nécessité sont une évidence.
Et pourtant, que n'ai-je lu depuis des semaines !
Ces Etats généraux ont été largement commentés et conclus par certains avant même d'avoir commencé !
C'est la vieille passion française du dénigrement...
J'entends les commentaires ici ou là : « Cela ne sert à rien, la montagne accouchera d'une souris, ils sont entre eux et ils veulent que rien ne change ». Comme s'il fallait désespérer par principe, et une fois pour toutes, du football ! Comme si vous tous, les acteurs du football, n'étiez pas capables d'une réflexion un peu haute, enrichie de votre longue expérience, nourrie de votre passion et guidés par l'intérêt général ! Je sais qu'il y a eu des embûches sur ce chemin, des rivalités et des ambitions personnelles ont pu s'entrechoquer. Ne donnons pas trop d'importance à cela.
Mon tempérament, mon caractère ne me porte jamais à désespérer. Je suis un ministre dans l'action et ma passion s'accorde à la vôtre.
C'est pourquoi je suis heureuse d'ouvrir ces Etats généraux, avec espoir et confiance. Parce qu'il me semble que l'on se connaît bien : 17 mois dans les fonctions qui sont les miennes donnent une certaine connaissance intime de vos joies, comme de vos inquiétudes. En 17 mois, on mesure les problèmes et on trouve parfois les solutions. Une connaissance pas simplement administrative. Mais une connaissance de terrain, qui s'éprouve dans les tribunes des stades, dans les zones mixtes, dans les vestiaires, dans les bureaux des coachs.
Je vous écoute et je vous entends parler du football. Pas seulement des matches, des titres ou des trophées : mais du football tel que vous le vivez au quotidien. Avec certes « des peines, de la sueur et des larmes » - et peut-être même parfois un peu de sang -, mais portés par les valeurs que vous incarnez. La fraternité. La loyauté. Le respect. La solidarité. Et je mesure ainsi, chaque fois un peu mieux, votre force.
Je la mesure d'autant mieux que depuis dix-sept mois, j'ai été de tous vos combats, à vos côtés.
Nous ne les avons pas tous gagnés, vous le savez. Mais nous avons gagné le plus beau, le plus ardent, le plus important, celui qui est devenu notre horizon commun et nous rend ce faisant d'autant plus responsables de nos actions et de nos engagements : l'Euro 2016.
C'était le 28 mai, à Genève. Il y a cinq mois jour pour jour. Comme tous les Français présents ce jour-là à Genève, je n'oublierai jamais ce moment de liesse, de joie, les accolades.
Ce moment d'une rare intensité, qui devait tracer durablement notre horizon, dessiner une feuille de route ambitieuse pour le football français, nous en avons finalement bien peu profité.
Nous n'en avons pas eu l'occasion. Moins d'un mois plus tard, le 20 juin, à Knysna, les rideaux tirés du bus des joueurs de l'équipe de France rejetèrent le football français dans la pénombre. Plus de feuille de route : une navigation à vue. Cabotage et cabotinage. Plus d'ambition, mais le désespoir violent que j'évoquais tout à l'heure...
Il ne faut pas oublier Knysna. Mais il ne faut pas non plus oublier Genève. De chaque épisode, sombre ou glorieux, il faut tirer les enseignements qu'il mérite. Il faut aussi les remettre en perspective. Genève est l'aboutissement d'un travail de fond. Knysna est le révélateur de ce que l'on croyait être des carences, mais qui était des béances. Knysna est une étincelle ; mais la mèche était inflammable. Ce double travail de mise en perspective, ou d'état des lieux, d'une part, de définition d'un projet de reconstruction d'autre part, voilà l'objectif des Etats Généraux qui s'ouvrent aujourd'hui. Ces Etats Généraux ne doivent pas être, comme on l'a trop souvent laissé entendre, parfois par maladresse ou par paresse intellectuelle, parfois par intérêt ou par stratégie, les Etats Généraux de la Fédération Française de Football, et encore moins les Etats Généraux de la gouvernance de la Fédération Française de Football.
Ce sont bien les Etats Généraux du football français, de tout le football français. Car c'est tout le football français qui s'est trouvé ou se trouve confronté à un triple défi : celui de la gouvernance, celui de la crise économique et celui de l'exemplarité. Je ne parle pas de l'échec sportif. D'abord parce qu'il me semble d'un tout autre ordre. Et surtout parce que je suis convaincue que la Fédération, avec la nomination de Laurent Blanc, est d'ores et déjà bien avancée sur le chemin de cette reconstruction-là, comme semblent en tout cas l'indiquer les trois derniers matches de l'équipe de France.
Premier défi : la gouvernance ou, pour reprendre l'expression plus juste que vous avez retenue, la modernisation des structures du football français. J'entends des demandes, nombreuses, récurrentes. Reviennent comme des leitmotivs le souci de l'efficacité, celui de la transparence, celui de la démocratisation et de la responsabilité. Et celui, comme un viatique, de la professionnalisation.
Je souhaite être parfaitement claire sur ce point : rien ne justifie d'opposer professionnalisation et amateurisme. Cette opposition factice cache d'autre motifs, sans doute moins avoués.
Le défi de la gouvernance, pour moi, s'applique à tous, aussi bien à la FFF qu'à la Ligue de football professionnel et à la Ligue de football amateur. La modernisation des structures ne doit pas, me semble-t-il, se limiter à négocier des pourcentages de voix. Elle doit aussi prendre de la hauteur et repenser les équilibres fondamentaux selon lesquels s'organise la vie fédérale. Elle doit penser le rôle et les objectifs de chaque composante, de chaque instance, de chaque famille.
Je serai, sur ces points et le moment venu, à l'écoute de vos propositions. Deuxième défi fondamental : l'impact de la crise économique. Réputé vertueux, notre football professionnel découvre qu'il a sans doute, lui aussi, moins que d'autres mais lui aussi, vécu au-dessus de ses moyens. La vertu appauvrie, hélas.
180 millions d'euros de déficit pour nos clubs professionnels en 2009-2010 et peut-être davantage encore pour la saison en cours : ces chiffres sont vertigineux.
Quelque chose ne tourne pas rond.
Deux questions se posent.
La première est : a-t-on suffisamment anticipé une crise qui, me semble-t-il, n'était pas entièrement imprévisible ? A-t-on marché trop longtemps et trop imprudemment au bord du gouffre ?
La seconde est : que fait-on ? Ni la main tendue (à l'Etat, aux diffuseurs), ni l'hypothétique espoir de futurs transferts mirobolants ne me semblent des politiques pleinement responsables.
Tout en continuant de chercher à accroître sa compétitivité - et le ministère chargé des sports a joué tout son rôle dans cette réflexion en initiant et en pilotant le groupe de travail interfédéral sur les conséquences de la suppression du DIC -, et tout en s'efforçant d'optimiser le partenariat avec ses diffuseurs, qui sont aussi ses principaux clients, le football français doit s'imposer à lui-même de nouvelles mesures d'autorégulation. Des solutions existent, qui pourraient être mises en place notamment avec l'appui de la DNCG. Le rugby en propose plusieurs, qui concernent tant les ratios financiers que le plafonnement de la masse salariale, directement mais aussi via des quotas de joueurs formés localement.
La réflexion doit évidemment s'étendre au financement du football amateur, frappé lui aussi, très durement, par la crise économique. Je voudrais rappeler à cet égard que la solidarité entre sport professionnel et sport amateur est un principe cardinal de l'organisation du sport français, et pas une variable d'ajustement.
Ce serait l'honneur de ces Etats Généraux, l'honneur du football français, que de proposer des dispositifs permettant de sanctuariser et de pérenniser cette solidarité qui est au coeur du modèle français.
Troisième défi : celui de l'exemplarité. Il faut remettre le rôle social et citoyen du football au coeur du jeu. Je sais, et je déplore comme vous, qu'il y a un gouffre gigantesque entre le travail que vous faites au quotidien, celui des éducateurs, des formateurs, celui des bénévoles, et l'emphase médiatique sur les excès, les dérives, les incivilités voire les violences de quelques-uns, qu'il s'agisse de joueurs ou de supporters.
Ce hiatus a un prix et ce prix est élevé : c'est celui de la diminution du nombre de licences. Celui, aussi, des réticences de certains partenaires à s'impliquer dans le football, ou à continuer de le faire.
Nous pouvons regretter que l'incurie de quelques-uns obère le travail du plus grand nombre. Nous pouvons le regretter, mais nous ne pouvons pas l'empêcher. Le sport est pourtant tenu à l'exemplarité. L'exemplarité est une éducation. Et pas d'éducation sans formation. On voit aujourd'hui de jeunes joueurs sombrer. C'est pourquoi nous devons sur ces sujets continuer d'interroger inlassablement notre politique de formation.
Qu'il soit bien clair que je ne parle pas ici de formation sportive. Je ne fais pas partie de ceux qui la dénigrent. Je sais la qualité du travail de fond accompli par la direction technique nationale. A Caen en juillet, pour les demi-finales puis la finale de l'Euro UEFA des moins de 19 ans, j'ai pu mesurer ce travail, celui de Francis SMERECKI et de son staff sur le terrain.
Non, je parle de la formation humaine et citoyenne. C'est cette formation que nous devons certainement renforcer. Il en va de l'image de notre football, et donc de notre pays. Il en va aussi de sa compétitivité - et le groupe de travail interfédéral que j'évoquais tout à l'heure a d'ailleurs émis à ce sujet des préconisations qui me semblent particulièrement intéressantes. Il en va aussi de l'insertion et de la reconversion des joueurs, aussi bien ceux qui réussissent que les laissés-pour-compte du système.
Parce que le football français ne peut pas ignorer ces défis, les Etats Généraux, je vous le disais en rappelant les indications du Président de la République, sont une nécessité. Ils sont aussi une opportunité historique. L'opportunité, d'abord, de prouver la capacité du football à se réformer lui-même. Je fais partie de ceux qui, d'emblée, ont souhaité que la Fédération s'empare de l'organisation des Etats Généraux. Ce n'est évidemment pas, comme je l'ai lu parfois, par crainte des reproches d'ingérence. On peut proposer le dialogue, être en soutien, sans s'ingérer.
C'est bien davantage un signe de confiance envers son Président, Fernand DUCHAUSSOY, et envers l'ensemble de ses élus et de ses dirigeants. C'est aussi un réflexe naturel. Qui mieux que le football peut décider de ce qui est bon pour le football ? Qui mieux que le football sait là où la machine grince, là où le bât blesse, là où il faut creuser pour trouver de nouveaux gisements ?
Vous êtes à la manoeuvre et nous sommes en soutien.
C'est dans ce cadre, par exemple, que j'ai rencontré vendredi dernier, en marge de la réunion des ministres des Sports de l'Union européenne, la Commissaire européenne en charge du Sport, Madame Androulla VASSILIOU. J'ai abordé avec elle des sujets qui, je le sais, comptent aussi parmi vos priorités : le fair-play financier, la régulation de l'activité des agents sportifs, la lutte contre les violences et les discriminations, et le double projet de formation que je viens d'évoquer.
Sur tous ces points, la Commission et la France partagent une même vision et je crois avoir été entendue. Les Etats Généraux sont aussi l'opportunité d'aborder tous ensemble, réunis pour la première fois, tous les sujets. C'est une force. C'est aussi une chance : à vous de la saisir. Les Etats Généraux sont enfin l'opportunité de montrer la richesse du football, c'est-à-dire la vôtre, celle de votre travail. L'opportunité de montrer que, loin de vous être étrangers ni indifférents, les enjeux sociaux et sociétaux sont au coeur de votre action. L'opportunité de réaffirmer le rôle et la place du football dans notre société. Je voudrais à cet égard saluer l'action de la Fondation du football, dont le travail de terrain mériterait sans doute une plus grande visibilité. Vous pourrez là encore compter sur moi pour participer à la valorisation de ce travail et m'associer aux propositions que vous pourriez faire en ce sens. Car sur ce point comme sur tous les autres, les Etats Généraux qui vous réunissent aujourd'hui et demain ne sont pas un aboutissement, mais le début d'un processus. Un processus qui, comme l'a demandé le Président de la République, doit permettre la construction d'un projet de rénovation du football français. D'autres étapes suivront. Certaines évidemment dictées par le rythme naturel de l'organisation fédérale, avec notamment le point d'orgue de l'Assemblée du 18 décembre, à l'approbation de laquelle devraient être soumises les mesures concrètes issues de vos préconisations. Les mesures retenues suivront ensuite le chemin de la réforme, associant selon les cas les institutions, les différents acteurs qui en sont parties prenantes ou le ministère, en particulier si elles impliquent une modernisation du Code du Sport. C'est pourquoi il me paraît important qu'à l'issue de ces premiers échanges soit installé, sous la présidence évidemment du Président de la Fédération, un comité de suivi des Etats Généraux. Car l'élan que, j'espère, vous vous apprêtez à donner au football français, cet élan nécessaire, cet élan vital, cet élan tant attendu par tous les amoureux du football en France, doit se prolonger. Il doit se prolonger au-delà de ces journées, il doit se prolonger au-delà de la prochaine Assemblée, au-delà même de celle qui suivra, au-delà de la présente olympiade et du terme naturel qu'est l'horizon 2012. Il doit nous porter jusqu'en 2016 et contribuer à faire de l'Euro en France la fête que nous attendons et la réussite que les forces vives du football français attendent et méritent.
C'est toute votre responsabilité, et elle est immense.
Il ne s'agit pas seulement aujourd'hui de faire pour le mieux, il s'agit de réussir. Au moment où s'ouvrent ces journées décisives, au moment aussi où la défense du sport français doit faire l'objet de tant de vigilance et de tant d'efforts sur tous les fronts (et j'y apporte, soyez-en convaincus, toute mon énergie et toute ma détermination), je vous redis ma confiance et mon soutien. C'est désormais à vous de jouer. Les footballeurs, les spectateurs de l'Euro 2016 et les Français comptent sur vous.
Je vous remercie de votre attention.
Source http://www.sports.gouv.fr, le 28 octobre 2010