Interview de M. Jean-Louis Borloo, ministre de l'écologie, de l'énergie, du développement durable et de la mer, en charge des technologies vertes et des négociations sur le climat, à RMC le 22 octobre 2010, sur les risques de pénurie dans les stations-service du fait du blocage des dépôts de carburant.

Texte intégral

J.-J. Bourdin.- Monsieur le Premier ministre, bonjour. Non, je plaisante ! C’est facile, J.-L. Borloo ?
 
Oui, surtout que maintenant... enfin, on est dans une crise qui est quand même difficile et compliquée. Il y a un chef de gouvernement à la manoeuvre. Je trouve que, mais ne serait-ce que vis-à-vis de lui, indépendamment du fond qui n’est pas d’actualité et qui n’existe pas, je trouve que c’est...
 
Ce débat autour de...
 
Non, je trouve franchement que ce n’est pas bien.
 
Oui, que ce débat... S’interroger sur le futur, le nom du futur Premier ministre, ce n’est pas bien ?
 
Non, pas en situation de crise et pas quand quelqu’un est en poste, sachant qu’en plus personne ne sait rien. Seul le Marquis-de-Source- Sûre diffuse des ragots à longueur de journée et des rumeurs. L’analyse politique en est une chose : doit-il ou pas y avoir une nouvelle étape, une inflexion politique ? Tout analyste peut se poser cette question et en débattre. Mais enfin franchement, pour le reste, moi je trouve que ce n’est vraiment pas d’actualité.
 
Bien. Passons à l’actualité justement : la pénurie dans les stations-service. Où est-ce qu’on en est ?
 
Il y a eu, et j’entendais d’ailleurs sur votre antenne un débat sémantique sur pénurie, pas pénurie - comme austérité, pas austérité.
 
Rigueur, pénurie...
 
Ou rigueur. Pas rigueur.
 
Hausse d’impôt...
 
Ah oui ! Non mais, là c’est bien d’aller au fond des choses.
 
Oui.
 
Bien. Point numéro un : on a connu des situations en France où il n’y avait plus de carburant sur le territoire national, souvenez-vous. Nous nous sommes retrouvés dans une situation où l’intégralité des capacités de raffinerie en France se sont arrêtées. C’est pour ça qu’à 14 jours, on a mis en place une cellule d’approvisionnement, il a fallu approvisionner le pays sans raffinerie, sujet absolument majeur. Et quand le Premier ministre dit il y a 8 jours : « il n’y a pas de pénurie globale en France », cette expression est exacte. Nous avons aujourd’hui un peu plus de 7 millions de mètres cubes sur le territoire national - 7 millions de mètres cubes, donc on a une capacité de faire fonctionner pour l’essentiel notre système. En revanche, la distribution dans les points de stations-service qui est faite sur des milliers, un peu plus de 13 000 stations, avec des réseaux très différents qui ont leurs propres stocks, qui ne les mutualisent pas, chacun vivant sa propre distribution, eh bien cela c’est un système libéral depuis une quinzaine d’années et qui n’est pas dans les périodes de crise très efficace. C’est pour ça que nous avons exigé la mutualisation. Je ne veux pas savoir si tel ou tel stock appartient à Carrefour, à Leclerc, à Total ou à un indépendant. Dans une période de crise, on a besoin que les stations-service soient alimentées. Alors quelle est la situation aujourd’hui puisque tous les matins à 7h20 je fais un point dans cette cellule d’approvisionnement ? Nous sommes dans une lente amélioration, ce que j’avais dit avant hier. On était à 40 % de stations à sec il y a deux jours, 30 %, 20 %, 22 / 23 %.
 
Donc tout ne sera pas réglé dans deux jours comme l’a dit C. Estrosi.
 
Alors, c’est assez compliqué parce que vous avez les trois quarts des stations qui sont ouvertes. Simplement, vous ne savez pas laquelle. La vraie difficulté, c’est que vous prenez votre voiture, vous allez dans une station. Il y a un quart d’heure, elle fonctionnait normalement, un quart d’heure après elle est à sec et puis dans vingt minutes, elle peut être à nouveau approvisionnée ou dans quatre heures. Et donc c’est évidemment exaspérant et ça rend l’activité très compliquée pour un nombre de nos compatriotes, et en plus ce n’est pas équitable sur le territoire national.
 
Alors on est où, là ?
 
Il y a des endroits où il y a des tensions très fortes. On est à 21 %, entre 20 et 21 % ce matin à 6 heures de stations qui ne fonctionnent pas normalement, c’est-à-dire qu’entre 79 et 82 % selon les zones, cela fonctionne normalement. On est particulièrement vigilants sur les stations autoroutières, non pas qu’on les privilégie par rapport au reste du territoire national parce que ça ne marche pas comme ça, mais on fait en sorte que les stations autoroutières soient approvisionnées, et en tous cas qu’il y ait une information...
 
On approvisionne en priorité les stations autoroutières ?
 
Non, non, ce n’est pas ça.
 
Ah bon ?
 
On fait attention à ce que... Non parce que la pénurie, ça serait je prends aux uns et je ne prends pas aux autres. Non. On a un problème de stricte logistique.
 
Donc il y a des priorités. La priorité, c’est les stations d’autoroute.
 
Non. Non, monsieur Bourdin. Écoutez ce que je vous dis.
 
Alors allez-y, J.-L. Borloo. Allez-y.
 
Nous avons la certitude que les stations autoroutières seront sécurisées ou en tout état de cause, qu’il n’y en ait pas deux de suite, donc un problème particulier. Mais ma préoccupation à cette heure-ci c’est la Seine-Maritime qui est extrêmement impactée ; d’une manière générale encore l’ouest de la France et un peu l’Ile-de-France.
 
Il pourrait y avoir des restrictions dans certains autres départements ?
 
Non. Je ne pense pas qu’on en ait besoin.
 
J’ai vu ça en Seine-Maritime, dans l’Eure je crois.
 
Il y a deux départements où il y a légèrement...
 
Dans l’Eure, je crois.
 
Oui, un léger rationnement, j’espère qu’il ne va durer que quelques heures, c’est ce qu’on a vu à la cellule d’approvisionnement. Bon, je crois vraiment qu’on va vers l’amélioration mais une fois de plus - une fois de plus - la difficulté particulière, c’est une difficulté de logistique. Si l’ensemble des dépôts - je dis bien des dépôts, pas des raffineries - continuent à refonctionner, la situation va vraiment beaucoup s’améliorer.
 
La raffinerie de Grandpuits en Seine-et-Marne qui fournit, il faut le dire, 70 % du carburant d’Ile-de-France réquisitionnée. Ça veut dire que le personnel gréviste est obligé de travailler, sinon il risque d’être condamné par la justice, disons-le. C’est ça, J.-L. Borloo ?
 
Oui, ça je vais être un peu précis. Ce n’est pas la raffinerie qui est réquisitionnée, ce n’est pas le personnel de la raffinerie. C’est simplement le stock de dépôts, pas la raffinerie.
 
Pas la raffinerie ?
 
La raffinerie est en grève.
 
Le dépôt est ouvert, si j’ai bien compris. Le dépôt de Grandpuits est débloqué.
 
Voilà, ce n’est pas tout à fait pareil.
 
Pas tout à fait pareil. Pas de réquisition de la raffinerie ?
 
Non.
Pas de réquisition de la raffinerie ?
 
Non.
 
On est d’accord.
 
Et pour faire tourner un dépôt, il faut une vingtaine de personnes. La question... Vous savez, la question est assez simple.
 
Une vingtaine de personnes réquisitionnées, donc.
 
Réquisitionnées.
 
Du personnel gréviste qui est réquisitionné ?
 
Réquisitionné.
 
Et qui s’il ne travaille pas risque jusqu’à cinq ans de prison ?
 
Je pense qu’ils travailleront. Cela dit, vous savez, il faut droit de grève, droit de manifester mais aussi droit de circuler et droit de travailler. Quand je vois qu’on a...
 
Donc c’est le droit de grève qui s’oppose au droit de travailler, droit de circuler.
 
Non, il faut les rendre compatibles. Voilà. Le rôle d’un gouvernement, c’est de garantir le droit de grève, de garantir le droit de manifester, de protéger d’ailleurs les manifestants, de les protéger pour que vraiment ça puisse être fait dans de bonnes conditions. Mais en même temps, le droit de circuler et le droit de travailler sont des droits également importants donc il faut toujours faire la synthèse entre les deux.
 
Bien. Deux questions encore sur les carburants puis nous passerons à autre chose, et nous continuerons évidemment sur la réforme des retraites. Le prix des carburants, parce que j’ai entendu beaucoup d’auditeurs se plaindre.
 
Oui, oui.
 
En une nuit, le gasoil a pris dix centimes ; l’essence, le super, a pris douze centimes, en quelques heures. Alors pourquoi ?
 
C’est la conséquence de ce que je vous disais tout à l’heure. Il y a quinze, vingt ans, le choix était fait de libéraliser la distribution de l’essence, la guerre des grandes surfaces, souvenez-vous, contre les pétroliers. Ça s’est passé comme ça. À partir de ce moment-là, vous êtes dans une concurrence entre les stations : ce sont les stations qui fixent leur essence. Bien. Il y a je trouve, dans cette période-là, des situations qui sont peu acceptables parce que là, ce n’est pas de la concurrence ou pas de la concurrence. Quand nous, nous exigeons des pétroliers et des réseaux de distribution qu’ils mutualisent leurs moyens, c’est-à-dire je ne veux pas savoir à qui appartient le stock et dans quel dépôt, je vous demande de mutualiser, je trouve que profiter de cette période-là pour dire : voilà, il y a des files d’attente donc j’augmente les tarifs, je trouve que ce n’est pas très correct. Alors la DGCCRF, à la demande de C. Lagarde, est en train de regarder tout ça. Mais enfin, moi j’en appelle tout simplement au respect des automobilistes par les différents acteurs.
 
Est-il vrai que l’Élysée vous a reproché d’avoir mal apprécié le risque de pénurie de carburant ? C’est vrai ou pas ?
 
Écoutez, moi je ne l’ai jamais entendu, mais le Marquis-de-Source- Sûre, par les temps qui courent, est extrêmement actif.
 
C’est-à-dire, le Marquis-de-Source-Sûre ?
 
Les rumeurs, vous savez les rumeurs, « j’ai entendu dire que, il paraît que... »
 
Donc tout ce qui a été écrit est faux.
 
Absolument. Il paraît - mais alors ça m’amuse - que je serais en train de préparer un discours. D’ailleurs il y avait quelque chose sur votre antenne tout à l’heure qui était plutôt gentil et amusant... Enfin tout ça est absolument ridicule. La vérité, c’est que moi je suis à ma tâche en permanence.
 
C’est H. Gattegno, je crois, la chronique d’H. Gattegno.
 
Oui, avec toujours beaucoup d’humour, mais un peu de causticité, un peu de causticité...
 
Oui, mais ça fait du bien la causticité, J.-L. Borloo.
 
Mais c’est excellent, surtout pour nous. Mais je vous garantis, ce qui est formidable quand vous faites une mission comme ça, c’est que vous êtes en permanence rappelé à l’ordre, ce qui vous évite de vous endormir et d’être satisfait de vous. (.../...)
 Source : Premier ministre, Service d’Information du Gouvernement, le 9 novembre 2010