Interview de M. Jean-Louis Borloo, ministre de l'écologie, de l'énergie, du développement durable et de la mer, en charge des technologies vertes et des négociations sur le climat, à Europe 1 le 13 octobre 2010, sur le mouvement de protestation contre la réforme des retraites et les perspectives de remaniement ministériel.

Texte intégral

J.-P. Elkabbach.- A 5 heures ce matin, vous êtes rentré d'Ethiopie. Pourquoi vous trouvez nécessaire de monter vous-même sur le front des retraites ?
 
Eh bien tout simplement parce que, à chaque fois qu'il y a un mouvement social, moi, ça me touche, j'essaie de comprendre. J'essaie de comprendre ce qui est mal compris, j'essaie d'entendre. Vous savez, dans une manifestation, c'est pas tant le nombre qui est important, c'est ce qui se dit.
 
Mais, est-ce que vous êtes ou vous seriez, en mission, ici ?
 
Non, non, ce n'est pas le sujet. Moi, je suis membre d'un gouvernement, les décisions elles sont prises collectivement, c'est une analyse collective, qui est partagée, simplement l'expression peut être différente en fonction de la personnalité des uns et des autres.
 
On va y venir, mais, d'abord, est-ce que l'on peut parler de l'extraordinaire, du magnifique sauvetage des 33 mineurs du Chili, qui a lieu en ce moment ? Cette alliance de solidarité, de maîtrise humaine et en même temps de prouesse technologique. Qu'est-ce que vous en pensez ?
 
Moi, je regardais les images tout à l'heure, elles sont absolument inouïes. D'abord, permettez-moi d'adresser un message d'admiration. Non seulement admiration technique ou technologique de nos amis chiliens, des moyens considérables ont été mis en oeuvre ; on avait prévu, le président avait promis "avant Noël", c'est bien avant Noël. Et puis en même temps, la façon dont c'est fait, ces secouristes qui descendent préalablement, l'organisation de la remontée, les plus aguerris d'abord, puis les plus aguerris (sic) à la fin. La façon dont ils sont organisés, leur mental... Enfin, je trouve que c'est une leçon extraordinaire, enthousiasmante, du génie humain, de ce qu'il est capable de faire, de son amour de l'autre, de son organisation.
 
Après le succès des manifs d'hier - je reviens à la France -, des grèves sont reconduites en ce moment. Des raffineries sont bloquées, les grèves vont durer au moins jusqu'à samedi. Est-ce que c'est votre gouvernement, ou alors, qui, qui cherche l'épreuve de force aujourd'hui ?
 
Permettez-moi de dire quand même un mot, d'abord. On utilise l'expression "réforme des retraites". Réformer les retraites, ça serait de passer dans un système d'assurance, dans un système de capitalisation. Quel est le plan ? C'est un plan de garantie des pensions des retraités français. Garantir les pensions ! Vous savez, le droit à la retraite, le droit à la garantie de la pension, est un droit absolument sacré. Non seulement il Journaux est sacré en lui-même, il est encore plus sacré en ce moment, parce qu'on est dans un monde de risque, on a vu la crise économique, on a vu les caisses d'épargne qui étaient elles-mêmes fragilisées. On est dans un monde difficile. Il faut garantir les pensions. On a mis des décennies pour sortir du fléau de la pauvreté de nos aînés.
 
Mais on le répète depuis des mois, et vous voyez que les manifestants sont de plus en plus nombreux, qu'ils n'entendent pas.
 
Mais ça ne m'empêche pas de continuer à essayer de comprendre. Je pense, vraiment, sincèrement... moi je regarde autour de moi ce qui se passe. Aux Etats-Unis, il y a un autre modèle ; vous avez vu, il y a deux ans, des retraités complètement ruinés, ruinés ! Il y a d'autres modèles, à la carte ou par points, en Suède ils ont décidé de baisser les pensions de retraite. Nous, on essaie de consolider ces retraites. Elles sont gérées par les partenaires sociaux, par les partenaires sociaux. On a des déficits extrêmement importants, pas parce que les partenaires sociaux gèrent mal, parce que l'on a un choc démographique, un allongement de la durée de vie.
 
D'accord, mais aujourd'hui ça ne passe pas. Ecoutez, M. Aubry en a appelé au président de la République pour qu'il ne s'entête pas avec ce projet, qu'il le retire. Même en partie. Est-ce que c'est envisageable, ça, le retirer ?
 
Moi je ne pilote pas, comme vous le savez, directement, le projet des retraites. F. Fillon s'est exprimé hier sur ce point. Mais permettez-moi d'être têtu et très têtu. Quelles sont nos solutions ? La baisse des cotisations ou aller dans un système à la carte, ou consolider nos retraites ? Alors, moi j'entends bien ceux qui disent... il y en a dans les manifs qui sont épuisés, qui n'en peuvent plus, qui ont un métier difficile, je comprends. Mais notre obligation absolue c'est de garantir la retraite de nos aînés.
 
Est-ce qu'aujourd'hui, vous entendez M. Aubry quand elle vous met en garde contre des risques d'affrontements ? Qui joue avec le feu ? Est-ce qu'il y a des risques d'affrontements en France aujourd'hui ?
 
Ecoutez, non, moi je crois à la responsabilité des uns et des autres. Je n'ai pas très, très bien compris, j'étais dans l'avion cette nuit, pour tout vous dire, j'ai cru comprendre que M. Aubry et S. Royal s'étaient exprimées sur une forme de soutien à la descente de certains dans les rues...
 
De façon pacifique pour les jeunes, dit S. Royal.
 
De façon pacifique, heureusement. Heureusement que c'est de façon pacifique, qu'est-ce que ça serait sinon. Bon, moi je voudrais juste rappeler une chose ou deux, pour la jeunesse. On ne va pas leur laisser un système de retraite non financé, on ne va pas leur laisser des déficits publics, et en plus un système de retraite pas financé. Notre système de retraite il est bon, il est robuste. On a une démographie qui permet...
 
Des millions ne l'entendent pas. Ce matin, est-ce que vous pouvez opposer autre chose que le visage de l'intransigeance ou de l'arrogance, ou de l'inflexibilité, à ceux qui vont encore manifester ?
 
Je n'ai pas le sentiment d'avoir la moindre attitude d'arrogance...
 
Pas vous, pas vous...
 
... ni aujourd'hui, ni...
 
...mais le Gouvernement dont vous êtes solidaire.
 
Mais non, mais non. Le gouvernement a ouvert des discussions depuis le mois d'avril. C'est difficile. Moi, je vais vous dire, ça serait tellement plus simple, pour un président de la République et un Premier ministre, de dire : « Ecoutez, circulez il y a rien à voir, mais il y a 30 milliards de déficits, attendez, c'est pas grave ».
 
Mais, J.-L. Borloo, pour la suite...
 
La responsabilité des hommes d'Etat, c'est d'assumer les réformes difficiles les réformes difficiles.
 
Justement.
 
Et ensuite, après, monsieur Elkabbach, moi je dis aux partenaires sociaux : il va falloir qu'on travaille ensemble pour un plan de qualifications pour la jeunesse, pour un plan de croissance et d'emploi. On a besoin des partenaires sociaux.
 
Est-ce que vous êtes en train d'annoncer qu'il y a, comme disait Bergeron, du « grain à moudre » dans les semaines qui viennent ?
 
Non, non, ce n'est pas ce que je dis. Ce que je dis, c'est que les partenaires sociaux gèrent les retraites, gèrent l'assurance maladie, gèrent une partie de la formation professionnelle, gèrent une partie du logement social, il faut absolument que l'on travaille ensemble.
 
Aujourd'hui, qu'est-ce qui est le plus risqué : céder ou tenir ?
 
Vous savez, ce qui est le plus risqué, monsieur Elkabbach, c'est de ne pas assumer la garantie des pensions de nos aînés. Voilà ce qui est le plus risqué, de mettre les problèmes sous le tapis, en disant « on verra plus tard ».
 
Est-ce que, pour vous aussi, J.-L. Borloo, c'est un devoir d'être prêt si le président le décide ?
 
Non, ce n'est pas le propos, et franchement, dans les circonstances actuelles, ce n'est vraiment pas d'actualité. Moi je suis solidaire de ce gouvernement et donc de F. Fillon. Journaux et invités du matin - Dept. Revues de presse - 01 42 75 54 41 https://rpa.applications.pm.gouv.fr/journaux_et_invites.php3?date=201... 12 sur 38 13/10/2010 12:40
 
Mais le mercato des Premiers ministrables est engagé.
 
Ça n'a rien à voir, on n'est pas dans le football.
 
Oui, mais on a envie de dire : patiente, patience, à vous tous, c'est une question peut-être de jour, non ?
 
Non, non, nous ne sommes pas dans le football, il n'y a pas de mercato. Il y a un quinquennat et il doit se dérouler, c'est au Président de savoir ce qu'il a à faire ou pas de...
 
Mais, vous savez, toute la presse raconte que vous consultez, que vous écoutez, que vous vous préparez pour le cas où...
 
Oui, mais enfin, c'est absolument grotesque. Vous savez que le Marquis de Source-Sûre est un personnage que je ne fréquente pas.
 
Et si tel était le cas, si vous étiez appelé, est-ce que vous seriez pris au dépourvu ?
 
La question ne se pose pas, monsieur Elkabbach.
 
Vous avez entendu C. Duflot qui disait à Marc-O. : « Borloo, ce n'est plus un écolo, pour aller à Matignon ».
 
Enfin, j'arrive Addis-Abeba, où je crois que l'on a bouclé les 100 milliards de financements innovants, en tout cas on a bien avancé. Deux nuits dans l'avion, tout ça c'est pour honorer les engagements de Copenhague.
 
Est-ce qu'il y a une ouverture, encore, qui est possible, alors que le pays et en train tout doucement de se bloquer ?
 
Il faut qu'on... Moi, si on me dit : la meilleure solution c'est de faire comme la Suède, baisser les pensions, moi je ne trouve pas que c'est le bon chemin. Voilà.
 
Merci d'être venu avant le Conseil des ministres. Vous n'aurez probablement même pas le temps de faire une sieste. Et pour gouverner à Matignon, F. Fillon a dit : « Il faut des nerfs ». Vous les avez.
 
M.-O. Fogiel : Merci J.-L. Borloo. Apparemment... Vous êtes incorrigible.
 Source : Premier ministre, Service d'Information du gouvernement, le 15 novembre 2010