Entretien de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre des affaires étrangères et européennes, avec le quotidien palestinien "Al Quds" le 21 janvier 2011 à Jérusalem, sur le soutien de la France et de l'Union européenne à l'établissement d'un Etat palestinien, à la libération de Salah Hammouri et sur son souhait d'une levée du blocus de Gaza.

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Circonstance : Tournée de Michèle Alliot-Marie au Proche-Orient du 19 au 23 janvier 2011 : visite en Israël le 21 janvier 2011

Texte intégral

Q - Quel message apportez-vous au président Abbas et au Premier ministre Salam Fayyad ? Y a-t-il des idées politiques nouvelles ou des projets de soutien financier et de développement économique ?
R - J'ai tenu à effectuer ce déplacement dans la région le plus rapidement possible après ma prise de fonctions en tant que ministre des Affaires étrangères et européennes. Je rencontrerai le président Mahmoud Abbas à Amman samedi. Je lui dirai à nouveau le soutien déterminé de la France et du président de la République, Nicolas Sarkozy à l'établissement d'un Etat de Palestine souverain, indépendant, viable et démocratique, d'ici fin 2011 conformément à l'objectif fixé par le Quartet. Cela constitue, nous en sommes convaincus, non seulement l'aboutissement normal des aspirations nationales légitimes du peuple palestinien mais aussi la meilleure garantie de la sécurité d'Israël sur le long terme.
Sur le volet économique et financier, j'ai convié le Premier ministre, Salam Fayyad et les co-présidents de la Conférence de Paris pour l'Etat palestinien (mon homologue norvégien Jonas Store, la Haute représentante de l'Union européenne Catherine Ashton, le Représentant spécial du Quartet Tony Blair) à un dîner de suivi le 3 février prochain à Paris. Nous y discuterons notamment de la tenue d'une nouvelle Conférence internationale des donateurs.
Je veux rappeler ici le succès de la Conférence des donateurs tenue à Paris en décembre 2007 : sur les trois années couvertes par la Conférence, 7,7 milliards de dollars ont été versés, toutes formes d'aide confondues, dont 4,3 milliards d'aide budgétaire à l'Autorité palestinienne. C'est grâce à cette mobilisation sans précédent de la communauté internationale, conjuguée à la volonté réformatrice du gouvernement palestinien, que se construit jour après jour sur le terrain l'Etat de Palestine.
Nous sommes disposés à organiser en France une nouvelle conférence mais celle-ci ne pourra être un succès sans une vraie dynamique politique. A nous de bâtir cette dynamique qui requiert les efforts de tous, notamment ceux de la France et de l'Union européenne, aux côtés des Etats-Unis afin que la solution des deux Etats devienne enfin une réalité.
C'est ce message d'ambition politique et de soutien aux institutions que je porterai aux dirigeants palestiniens.
Je me rendrai également à Gaza pour réaffirmer que ce territoire fait partie intégrante du futur Etat de Palestine et que nous ne saurions nous résoudre à la division palestinienne. Aux Gazaouis, comme à mes interlocuteurs israéliens, je redirai que la France demande la levée du blocus qui frappe injustement la population et empêche la reconstruction et le développement.
Q - Israël continue sa politique de judaïsation de Jérusalem et elle a détruit dernièrement un vestige historique important, l'hôtel Shepherd : que compte faire face à cela l'Union européenne, dont la France est un membre essentiel, hormis des déclarations et des condamnations, sachant que les représentants de l'Union européenne dans les Territoires palestiniens occupés ont fait récemment des recommandations à ce propos ?
R - La France a condamné la démolition de l'hôtel Shepherd à Jérusalem-Est le 9 janvier dernier. Nous estimons que cet acte fragilise la perspective d'un règlement durable du conflit, dans lequel Jérusalem est appelée à devenir la capitale des deux Etats, Israël et le futur Etat de Palestine. L'Union européenne l'a clairement dit dans les conclusions du Conseil des ministres des Affaires étrangères du 13 décembre dernier : les colonies, y compris celles de Jérusalem-Est, sont illégales au regard du droit international et constituent un obstacle à la paix. Les mesures unilatérales qui préjugent le statut de Jérusalem sont inacceptables.
Jérusalem doit être la capitale d'Israël et de l'Etat palestinien. La France est très consciente de ce que représente Jérusalem, tant pour les Israéliens que pour les Palestiniens. C'est dans cet esprit que j'avais déposé en 2008 une gerbe de fleurs sur la tombe de Fayçal Husseini, personnalité emblématique des aspirations palestiniennes. Nous souhaitons que la Maison d'Orient, où il recevait des visiteurs de marque, puisse rouvrir rapidement, conformément aux dispositions de la Feuille de route.
Le rapport des chefs de mission de l'Union européenne sur Jérusalem auquel vous faites allusion, adopté en décembre dernier et transmis aux Etats membres à Bruxelles, vise à traduire concrètement sur le terrain cette position européenne, à travers une série de recommandations pratiques. La France est favorable à l'adoption et à la publication de ce rapport, et à la mise en oeuvre de ses recommandations.
Q - Pourquoi les Etats de l'Union européenne, au premier rang desquels la France, ne commencent-ils pas par reconnaître l'Etat palestinien dans les frontières de 1967 ?
R - Je crois qu'il faut distinguer deux questions : celle des paramètres qui doivent encadrer les négociations sur les frontières et celle de la reconnaissance de l'Etat palestinien. S'agissant des frontières, l'Union européenne a rappelé très clairement sa position en décembre 2009, en indiquant qu'elle ne reconnaîtra aucune modification des frontières de 1967 qui ne soit pas agréée par les parties, y compris en ce qui concerne Jérusalem.
Concernant la deuxième question, l'Union européenne a affirmé dans les conclusions du Conseil des Affaires étrangères du 13 décembre dernier qu'elle était prête, le moment venu, à reconnaître un Etat palestinien. Cependant, la priorité aujourd'hui c'est la reprise urgente des négociations, afin de parvenir à un accord final qui permette un règlement durable du conflit, la fin de l'occupation et la viabilité de l'Etat palestinien.
Je veux rappeler aussi que la France a été la première en Europe à rehausser le statut de la représentation palestinienne en France, en juillet dernier. L'ambassadeur Hael El Fahoum, chef de mission de Palestine en France, a ainsi été reçu à l'Elysée le 3 décembre dernier par le président de la République, Nicolas Sarkozy à l'occasion d'une cérémonie de remise de lettres de créance à laquelle j'ai assisté. C'est une manière de rappeler notre objectif de création d'un Etat de Palestine d'ici fin 2011 conformément à l'objectif fixé par le Quartet.
Q - Quelle sera la position de la France si un projet de résolution arabe contre la colonisation est déposé au Conseil de sécurité ?
R - Notre position sur la colonisation est claire et constante. Le président de la République l'a encore dit très clairement lorsqu'il a reçu le président Mahmoud Abbas à Paris en septembre dernier : la colonisation est illégale et elle doit donc cesser. Cependant, nous pensons, comme nous l'avons dit à nos amis palestiniens et comme je le redirai au président Mahmoud Abbas, qu'il est important d'avancer vers une reprise des négociations.
Q - Israël parle de lancer une nouvelle guerre contre la bande de Gaza tandis que le blocus continue : que fait la France pour empêcher l'escalade de la situation ?
R - Nous sommes préoccupés par la recrudescence depuis la fin de l'année des tirs de roquettes depuis Gaza. Nous les condamnons fermement. Nous appelons les parties à la plus grande retenue afin d'éviter un nouveau drame. J'ai prévu de me rendre à Gaza vendredi matin, afin de me rendre compte par moi-même de la situation sur place.
Vous savez que la France est présente en permanence à Gaza, à travers son Centre culturel, et je dois justement visiter le terrain où nous allons construire un nouveau centre, plus grand, plus fonctionnel, plus adapté. Gaza est une priorité de notre coopération en Palestine. La France y consacre 30 % de son aide bilatérale à l'Autorité palestinienne. Elle y finance de nombreux projets, comme la réhabilitation de l'hôpital Al Quds à Gaza-ville ou la construction de la station d'épuration de Beit Lahya, ainsi que des actions en soutien au secteur productif, qu'il s'agisse de la pêche, de l'agriculture ou des technologies de l'information.
S'agissant du blocus, Israël a pris des mesures d'allègement sur les importations en juin 2010, puis annoncé en décembre un assouplissement en ce qui concerne les exportations. Nous avons salué ces mesures, qui vont dans le bon sens. Nous souhaitons que les autorités israéliennes fassent encore davantage pour permettre une véritable relance de l'économie gazaouie.
Du côté palestinien, la priorité demeure la restauration de l'unité entre Gaza et la Cisjordanie. Nous appuyons à cet effet les efforts égyptiens en vue de la réconciliation inter-palestinienne et nous encourageons les parties à poursuivre le dialogue, même si nous sommes conscients des difficultés.
Q - Où en sont les efforts de la France pour libérer le Jérusalémite Salah Hammouri, qui a la nationalité française, des prisons israéliennes ?
R - Nous continuons de suivre attentivement la situation de notre compatriote Salah Hammouri, notamment à travers notre consulat à Haïfa, qui lui rend visite régulièrement en prison au titre de la protection consulaire. Il entame sa dernière année de détention, puisqu'il doit être libéré en novembre prochain. Nous avons multiplié les démarches, y compris au plus haut niveau, dans le cadre de la procédure judiciaire israélienne, pour favoriser sa libération.Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 janvier 2011