Extraits de la déclaration de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, lors de la conférence de presse conjointe avec son homologue espagnole Trinidad Jimenez, sur l'accord de vues entre la France et l'Espagne sur les dossiers internationaux et européens, tels la Libye, la reconnaissance de l'Etat palestinien à l'ONU et la crise de la dette dans la zone euro, Madrid le 20 juillet 2011.

Texte intégral

Madame la Ministre, merci de vos paroles de bienvenue. Merci d'autant plus que j'ai cru, un temps, que je comprenais parfaitement bien l'espagnol. Quelques vieux souvenirs me sont revenus. Nous nous voyons souvent, c'est vrai, à Bruxelles dans les réunions européennes. Il est important que je puisse marquer par cette visite toute l'importance des relations bilatérales entre la France et l'Espagne.
Comme vous l'avez dit, nous sommes des voisins, mais nous sommes surtout des amis et, depuis très longtemps, des alliés à la relation tout à fait exceptionnelle.
Sur le plan bilatéral d'abord, je vous remercie d'avoir rappelé combien la France s'était engagée aux côtés de l'Espagne dans la lutte contre le terrorisme. C'est la raison pour laquelle j'ai tenu à me rendre à la gare d'Atocha pour déposer une gerbe à la mémoire des victimes de cet abominable attentat qui a fait tant de victimes le 11 mars 2004. Nous continuons aujourd'hui dans cette collaboration, de manière tout à fait efficace. Vous pouvez compter sur notre solidarité la plus complète.
Nos relations bilatérales sont excellentes dans beaucoup d'autres domaines. J'en citerai un autre exemple : en visitant le centre de contrôle des lignes à grande vitesse à la gare d'Atocha, j'ai eu l'occasion de rappeler toute l'importance que nous attachons à la réalisation de ces lignes à grande vitesse qui ont un enjeu économique, bien sûr, mais aussi un enjeu humain. Elles vont permettre d'améliorer davantage encore les connexions des voyageurs qui se rendent de la France vers l'Espagne et de l'Espagne vers la France. Nous allons tout faire pour aller aussi vite que les Espagnols dans la construction de cette ligne. Le maire de Bordeaux est particulièrement intéressé, cela va de soi, puisque Bordeaux est sur la ligne.
Je dois aussi souligner qu'au-delà de nos relations bilatérales, nous nous retrouvons en phase, en plein accord sur beaucoup de grandes questions internationales et européennes aujourd'hui. J'ai pu encore le vérifier au cours de l'entretien très chaleureux que m'a accordé le président du gouvernement espagnol, M. Zapatero. Notre premier souci en ce moment, aujourd'hui et demain, c'est bien sûr la crise monétaire qui secoue la zone euro. Nous avons, vous et nous, la ferme détermination de tout faire pour stabiliser la situation. Nous espérons que demain la réunion des chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro pourra permettre d'aboutir à des conclusions concrètes, de nature à calmer la spéculation sur les marchés, car c'est notre intérêt à tous dans la zone euro et au-delà même.
Sur le plan européen, nous nous retrouvons aussi sur beaucoup d'autres dossiers. Nous sommes en train de travailler sur les perspectives financières de l'Union européenne pour les prochaines années et nous sommes côte à côte pour rappeler que la Politique agricole commune est un enjeu essentiel. La Politique agricole commune n'est pas une politique du passé, c'est une politique de l'avenir. Nous allons avoir à nourrir neuf milliards d'êtres humains d'ici 2050 et il faut donc renforcer nos capacités agricoles.
Et puis nous avons bien sûr évoqué toutes les crises qui secouent la Méditerranée. Nous sommes également pleinement en phase sur la Libye et nous sommes heureux d'avoir l'Espagne à nos côtés dans cette opération qui nous permettra de donner au peuple libyen la possibilité de reconquérir sa liberté et de progresser vers la démocratie.
Nous avons beaucoup travaillé aussi sur la relance du processus de paix au Proche-Orient et, là encore, la France et l'Espagne partagent très largement la même vision des choses.
Enfin, pour ne pas être trop long, je voudrais souligner toute l'importance que nous attachons à l'Union pour la Méditerranée. C'est la raison pour laquelle, à l'invitation de Trinidad Jiménez, j'ai tenu à venir à Barcelone, il y a quelques jours, pour l'installation du nouveau secrétaire général de l'Union pour la Méditerranée, M. Amrani. Je crois que cette idée de la solidarité, de part et d'autre de la Méditerranée, est plus actuelle que jamais. Nous voyons bien que les Printemps arabes ne réussiront que si nous sommes capables d'apporter une aide économique, concrète, efficace et rapide à des pays comme la Tunisie, comme l'Egypte ou d'autres encore. C'est cela aussi tout le sens de l'Union pour la Méditerranée.
Voilà un peu les sujets que nous avons évoqués, que nous allons continuer à évoquer ce soir et je voudrais vous dire combien c'est un plaisir pour moi de retrouver ce magnifique palais. J'étais venu, il y a très longtemps, puisque j'ai déjà été ministre des Affaires étrangères dans un autre siècle. Je suis heureux et ravi de retrouver un si sympathique sourire.
Q - S'agissant de la réunion européenne de demain, nous avons l'impression d'un énième sommet, d'une énième rencontre. Nous avons l'impression que l'Europe est branchée sur ce sommet. Avez-vous quelque espoir ? La Commission européenne a présenté aujourd'hui la nouvelle directive du nouveau règlement concernant le nouveau revirement de capitaux pour les banques. Quelles sont vos impressions ?
R - Il est vrai que les rencontres de chefs d'Etat et de gouvernement sont nombreuses mais elles permettent d'avancer. Nous avons déjà fait face à plusieurs crises dans la zone euro. Nous avons su trouver les solutions pour surmonter ces crises ; je suis convaincu que c'est ce qui va se passer à nouveau demain à Bruxelles. Je n'ai pas quelque espoir, j'ai de l'espoir parce que nous n'avons pas le choix.
Nous devons absolument trouver une solution pour arrêter la spéculation internationale et stabiliser la zone euro. C'est notre intérêt à tous. Si cette zone euro éclatait, ce serait une catastrophe ; pas simplement pour elle-même mais pour l'Europe dans son ensemble et pour tout ce que nous avons construit ensemble depuis maintenant une cinquantaine d'années. Il y a donc une obligation de résultats et, pour ma part, je fais confiance aux chefs d'Etat et de gouvernement pour trouver la bonne solution.
Je ne vais pas entrer dans la question de savoir quelles sont les mesures techniques à prendre ; c'est d'abord le rôle des spécialistes, des ministres des Finances. Il y a plusieurs propositions sur la table et je suis convaincu que l'on arrivera, je le répète, à trouver une solution dans la journée de demain.
En ce qui concerne la dernière question, je n'ai pas directement en tête la directive que vous évoquez. Je pense que c'est celle qui concerne les dispositions que doivent prendre les banques pour conforter leurs capitaux propres. Je pense que c'est une sage mesure que de renforcer encore la régulation bancaire et de s'assurer que nos banques soient aussi solides que possible pour faire face aux défis qui sont devant elles.
Q - La position de la France et de l'Espagne n'est pas claire vis-à-vis de la Palestine. Nous savons que l'Allemagne s'est engagée auprès d'Israël à ne pas reconnaître l'Etat palestinien. J'aimerais aussi que M. Juppé nous dise s'il est vrai que le gouvernement français maintient un contact avec le colonel Kadhafi pour qu'il reste s'il veut en Libye à condition de renoncer à son activité politique et si la France va continuer à bombarder le territoire durant le Ramadan ?
(…)
R - Vous vous inquiétez de savoir si les Européens vont se diviser sur la question de la reconnaissance de l'Etat palestinien. Je voudrais souligner que les Européens sont d'accord sur la stratégie à adopter pour relancer le processus de paix au Proche-Orient. Le Conseil européen a approuvé la stratégie commune qui repose sur deux idées : il faut sortir du statu quo et il faut donc reprendre les négociations sur la base de paramètres équilibrés. La France avait fait des propositions ; elles ont été reprises par l'Union européenne. Mme Ashton nous a défendu de façon très efficace lors de la réunion du Quartet à Washington. Malheureusement ce quartet n'a pas abouti à une proposition commune bien que les Nations unies, les Européens et les Russes aient partagé la même position. Est-ce qu'aujourd'hui tout espoir de reprendre des négociations entre les deux parties a disparu ? Non. Je pense que c'est encore possible, M Netanyahou a déclaré hier qu'il était prêt à revenir à la table des négociations. M. Abbas qui était à Madrid hier est également prêt à le faire.
Nous avons donc beaucoup à travailler pour voir si cette reprise des négociations est possible. Si tel n'était pas le cas, nous avons dit lundi, à vingt-sept, à Bruxelles que nous allons rechercher une position commune au moment de l'Assemblée générale des Nations unies. Quelle sera cette position ? Il est trop tôt pour le dire aujourd'hui. Le président de la République a simplement indiqué que la France prendrait ses responsabilités, le moment venu, en accord avec ses partenaires.
Je voudrais enfin dire que nous sommes toujours disponibles pour organiser à Paris une conférence des donateurs qui serait particulièrement utile puisqu'aujourd'hui l'Autorité palestinienne manque de moyens financiers pour assurer le bon fonctionnement de l'administration dans les Territoires palestiniens.
Sur la Libye, Kadhafi a des contacts avec tout le monde : il envoie des émissaires aux Américains, aux Turcs, aux Anglais, aux Français… Vous me demandiez si nous avions des contacts : tout le monde a des contacts. Nous avons décidé, lors de la dernière réunion du Groupe de contact à Istanbul, de demander au Représentant spécial des Nations unies d'être le point de coordination de ces différents contacts pour adresser aux Envoyés de Tripoli un message simple, celui de l'ensemble des pays du Groupe de contact : Kadhafi doit quitter le pouvoir ; il doit renoncer à toute responsabilité civile et militaire. C'est pour nous une condition du déclenchement d'un cessez-le-feu qui aboutisse ensuite à la reprise d'un dialogue national ; c'est clair. Est-ce qu'ensuite il restera en Libye ou pas ? C'est aux Libyens et à personne d'autre d'en décider. Je sais que le Conseil national de transition a sur ce point sa propre vision des choses.
Deuxièmement, vous me demandez si «la France va continuer à bombarder la Libye» ; ce n'est pas «la France», c'est une coalition internationale dans laquelle il y a des Français, des Anglais, des Européens, des pays arabes. Nous allons continuer comme cela a été décidé par l'OTAN, comme cela a été réaffirmé par le Groupe de contact à Istanbul. Nous allons continuer à exercer cette pression militaire parce qu'il est nécessaire de permettre aux forces du Conseil national de transition de lutter contre le régime de Kadhafi qui utilise tous les moyens y compris contre les populations civiles. Il suffit de voir ce qui se passe aujourd'hui autour de Brega : des champs de mines posées pour stopper l'avancée des forces du Conseil national de transition.
Nous allons continuer ce travail aussi longtemps que cela sera nécessaire. J'ai écouté à Istanbul la déclaration d'un ministre arabe qui disait très clairement qu'il n'y a rien dans le Coran qui interdise de poursuivre les opérations militaires pour protéger les civils durant le Ramadan. S'il le dit, je ne dirai pas le contraire. Nous souhaitons bien évidemment que cette intervention cesse le plus vite possible. Il suffit que Kadhafi annonce qu'il se met à l'écart du pouvoir, qu'un cessez-le-feu soit mis en place sous le contrôle des Nations unies, qu'un processus de réconciliation nationale soit engagé avec le Conseil national de transition, mais aussi avec d'autres - y compris avec ceux qui à Tripoli sont prêts à participer à ce dialogue national et qu'ensuite les Libyens construisent une Libye démocratique comme ils aspirent à le faire.
Q - Une petite précision sur la Libye : le fait d'insister sur le départ du pouvoir est-il une porte ouverte à des négociations avec Kadhafi ? Est-ce une solution pour arriver à dialoguer avec le régime libyen ?
(…)
R - En ce qui concerne le premier point, je répète ce que j'ai dit. Ce que demande, pas la France seulement, pas l'Espagne seulement, mais l'ensemble des pays du Groupe de contact, le G8, c'est à dire les Européens, les Américains, les Russes et de plus en plus de pays africains, c'est que Kadhafi s'en aille, qu'il quitte le pouvoir et qu'il le dise clairement. En prenant l'engagement de ne plus interférer dans la vie politique libyenne. Pour le reste, où doit-il aller ? Je le répète, c'est aux Libyens eux-mêmes d'en décider dans le cadre du processus de réconciliation nationale qui doit être engagé pour construire la Libye de demain.
Q - Pour continuer sur la question palestinienne, je voulais demander à M. Juppé s'il partage avec l'Espagne, si la France approuve le fait que l'Autorité palestinienne en appelle à l'ONU pour la reconnaissance de l'État palestinien ?
R - La France a une position très claire qui rejoint évidemment celle de l'Espagne et de l'ensemble de nos partenaires européens : c'est qu'il n'y aura pas de solution au conflit du Proche-Orient sans reconnaissance de deux Etats-nations pour deux peuples. L'Etat-nation d'Israël pour le peuple juif, l'Etat-nation de Palestine pour le peuple palestinien. Il n'y a pas à sortir de là. A partir de là, que fera-t-on mois de septembre à l'Assemblée générale des Nations unies : cela dépendra d'abord de la résolution, du texte que l'on aura discuté. Et comme je l'ai dit il y a un instant et comme Mme Jiménez l'a dit aussi, nous en discuterons entre nous pour essayer de coordonner la position commune qui je l'espère sera à notre portée.
(…)
Q - M. Juppé, sur la crise de la dette, vous nous avez dit que vous avez espoir d'un accord demain. Cela veut dire que pour l'instant il n'y a pas d'accord ?
R - Evidemment. Sinon il n'y aurait pas de réunion demain.
Q - En est-on loin ?
R - Je n'ai pas suivi les dernières discussions. Il y a, en ce moment même à Berlin, des discussions entre le président français et la chancelière allemande. J'espère que cela n'offusquera personne. Nous en avons d'ailleurs parlé avec M. Zapatero. Nous avons convenu qu'il est tout à fait normal, compte tenu de ce qu'est l'histoire de l'Union européenne, de ce qu'est aujourd'hui la réalité de l'Union européenne, que la France et l'Allemagne aient un rôle prépondérant dans ce domaine. Il y a donc des discussions. Ensuite des propositions seront mises sur la table demain. Si on était déjà au bout de la discussion, on aurait un communiqué de victoire. Je pense que ce communiqué de solution viendra demain parce que je fais confiance au sens de responsabilité de nos chefs d'Etat et de gouvernement. Il n'est pas possible de ne pas avoir de solution.Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 1er août 2011