Conférence de presse de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, sur les relations entre la France et l'Afghanistan, à Bonn (Allemagne) le 5 décembre 2011.

Texte intégral

Cette conférence internationale est une belle réussite, en tout cas au regard du nombre de délégations présentes et du niveau de représentation des différents États.
Pour ce qui nous concerne, cela a été l’occasion de réaffirmer notre volonté de continuer à soutenir l’Afghanistan dans son processus de retour à la paix, à la démocratie et, nous l’espérons, à la prospérité.
Tout d’abord, nous avons engagé le processus de transition depuis la décision rendue le 27 novembre par le président Karzaï. Nous constatons que la Surobi est dans la liste du deuxième groupe de provinces et de district [inaudible] qui représentent d’ailleurs à peu près la moitié de la population de l’Afghanistan ; c’est donc une décision très significative.
Nous avons donc mis en œuvre ce que nous avions annoncé, c’est-à-dire le retrait d’un millier de soldats français d’ici la fin de l’année 2012. Le premier contingent de 200 soldats a d’ores et déjà été retiré et nous poursuivrons au fur et à mesure du transfert de la Surobi. Au-delà, nous souhaitons que l’ensemble de la province de la Kapisa soit concernée par ce transfert et par cette transition. Nous préparons donc activement le soutien que nous apporterons à l’Afghanistan au-delà de 2014.
Comme vous le savez, à la suite de la visite du président français à Kaboul, nous avons mis en chantier un projet de traité d’amitié et de coopération. Le texte a été mis au point et a été transmis aux autorités afghanes.
Le président Karzaï, que je viens de rencontrer, m’a confirmé l’accord de principe du gouvernement afghan. Nous sommes en train de mettre au point le texte définitif qui portera sur plusieurs domaines : la sécurité, l’éducation, l’agriculture, le secteur minier, avec un plan d’action quinquennal dans le cadre d’un traité qui, lui, se fixera un objectif à vingt ans. J’espère que, comme me l’a confirmé le président Karzaï, ce traité pourra être signé à Paris au mois de janvier prochain.
Nous avons aussi pris l’initiative de demander une réflexion sur la sécurité collective régionale. Cette idée a été validée lors de la Conférence d’Istanbul du 2 novembre dernier. On y travaille actuellement. J’ai eu l’occasion d’en parler avec le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et, bien sûr, avec les autorités afghanes qui adhérent tout à fait à cette idée. Nous allons essayer de la faire progresser.
Voilà ce que je souhaitais dire sur cette conférence qui est donc une étape importante dans ce processus de transition ordonné et responsable. Je sais qu’en France certains souhaiteraient accélérer le retrait. Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Il s’agit, pour nous, d’organiser un retrait ordonné et de sang-froid.
Je pense que vous avez d’autres questions sur l’actualité immédiate et je vous laisse le soin de les poser après ces quelques mots sur cette Conférence de Bonn.
Q - Sur le partenariat à long terme, les négociations entre les États-Unis et l’Afghanistan, on a entendu l’Iran s’exprimer, la Russie et le Pakistan également. Ces pays ne souhaitent pas voir de soldats américains à long terme sur le territoire afghan. Qu’en pensez-vous ? Quelle est la position de la France sur cette question-là ? Estimez-vous que c’est légitime ? À quel niveau ?
R - Ce n’est pas la position de la France qui compte, c’est la position du gouvernement afghan. Il y aura bien entendu toute une série d’accords post-2014. Nous souhaitons que les Nations unies restent fortement impliquées. J’ai rencontré ce matin M. Ban Ki-moon qui m’a assuré que la MONUA poursuivrait son action.
Il y aura sans doute un accord avec l’OTAN. Il nous paraît tout à fait normal qu’une présence de l’OTAN, qui ne soit pas une présence combattante mais une présence de soutien à l’armée afghane qui en aura sans doute besoin, puisse se poursuivre.
Et puis, il y aura des accords bilatéraux, comme l’accord que je viens d’évoquer entre la France et l’Afghanistan. Tout ceci doit donc constituer un ensemble de dispositions selon ce que le gouvernement de Kaboul souhaitera.
Q - Je me suis mal exprimé. Pensez-vous que c’est bien que les États-Unis laissent un certain nombre de bases…
R - Je vais vous répondre qu’il est normal que l’OTAN et les États-Unis, vraisemblablement, poursuivent une présence non pas combattante mais une présence de soutien, notamment pour tout ce qui concerne la formation et l’entraînement de l’armée afghane ; c’est ce que je vous ai dit à l’instant.
Q - Ce sera en bilatéral essentiellement, il n’y aura plus de mandat ASAF ?
R - Je pense que la FIAS n’aura plus son rôle à jouer après 2014. C’est donc un nouveau contexte qui mettra l’accent sur la dimension civile et non pas sur la dimension militaire.
Q - Juste un tout petit problème : le volume de l’armée afghane, telle qu’elle est prévue aujourd’hui, après le retrait, est quand même assez conséquent et assez cher pour un État comme l’Afghanistan. Comment va-t-on réussir à réarmer l’armée pour que ce soit à la fois tenable d’un point de vue militaire et financièrement viable sur le long terme pour cet État ?
R - L’armée afghane aujourd’hui, si je ne me trompe, compte déjà 300.000 soldats. La montée en puissance s’est donc déjà faite, et bien faite.
Je sais que la question de savoir comment compenser, j’allais dire «le manque à gagner» - c’est une expression un peu curieuse -, l’effet du retour du retrait des forces de l’OTAN dans le budget, dans l’économie de l’Afghanistan, est en discussion. Nous ne sommes pas favorables, pour ce qui nous concerne, à une proportionnalité entre l’effort accompli sous le statut AFAS et puis sur le futur dispositif post-2014. C’est une question à discuter.
Q - Cela veut-il dire, Monsieur le Ministre que vous êtes opposé à l’idée, apparemment mise en avant par les Américains, que la charge du maintien du soutien à cette armée afghane soit transféré à l’OTAN, en tout cas que l’OTAN devienne le fournisseur de soutien aux forces afghanes après 2014 ?
R - Je ne suis pas hostile à ce qu’il y ait négociation entre l’OTAN et le gouvernement afghan pour le soutien post-2014. En revanche, comme je viens de vous le dire, je ne vois pas d’un très bon œil qu’il y ait une sorte de proportionnalité automatique entre ce qui a été fait avant 2014 et ce qui le sera après. Il faut rediscuter.
Q - Sur le volet paix et réconciliation - sachant que nous considérons que c’est aux Afghans d’abord de prendre en main cet aspect-là et que les perspectives en la matière sont quand même assez sombres avec l’assassinat du médiateur afghan et l’absence de représentation des insurgés -, quel rôle pouvons-nous jouer ?
R - Je vous disais que cette conférence était un pas en avant. Cela n’a pas réglé tous les problèmes, qui restent nombreux : la sécurité sur le terrain n’est pas entièrement réglée ; le processus de réconciliation est en panne depuis l’assassinat de l’ancien président Rabbani ; le rôle du Pakistan est pour le moins ambigu avec le boycott à la suite d’un incident tout à fait regrettable, d’un drame sur lequel l’OTAN doit faire toute la lumière. Nous le souhaitons. Ceci a été annoncé par le Secrétaire général de l’OTAN et nous souhaitons que le Pakistan soit associé à cette enquête permettant d’établir les faits.
La situation reste donc bien évidemment extrêmement difficile. Nous avons essayé, pour ce qui nous concerne, de faciliter le dialogue. À la fin de la semaine dernière, nous avons organisé à Paris, avec la Fondation pour la Recherche stratégique, une rencontre où sont venus de très nombreux représentants de la société civile afghane de toutes sensibilités.
Nous n’avons pas voulu donner une résonance médiatique trop forte à cette conférence mais c’est notre façon à nous de coopérer, d’aider à cette reprise du dialogue qui sera très certainement difficile.
Q - Quelles garanties avez-vous pu obtenir du gouvernement afghan sur la lutte contre la corruption et la bonne gouvernance ?
R - L’expression d’une bonne volonté. J’ai interrogé M. Karzaï sur la lutte contre la drogue en particulier et il m’a dit très spontanément et très franchement que cela ne marchait pas bien, que c’était devenu une question régionale parce que d’autres pays participent à ces trafics, et que la question de la demande était très difficile à traiter. Vous avez donc pu observer, dans toutes les interventions que j’ai entendues - au moins une dizaine - que tout le monde a mis l’accent sur cette nécessité de développer la lutte contre la drogue et contre la corruption ; le chantier est immense, il est sans doute devant nous.
Q - Sur la drogue, des chiffres fournis par l’ONU indiquent que le marché de la drogue correspond à 60 % du PIB afghan. Qualifiez-vous aujourd’hui l’Afghanistan de «narco-État» ?
R - Si on veut collaborer avec l’Afghanistan et l’aider, on ne va pas commencer par lui coller ce genre d’étiquettes. Que la production et le trafic de la drogue sont des points considérables dans l’économie afghane aujourd’hui, oui, c’est évident. Mais dire que c’est un narco-État reviendrait à dire que le gouvernement en place organise le trafic de drogue.
Q - Le gouvernement, non, mais l’ONU a dit lui-même qu’il y avait plus de la moitié des parlementaires afghans qui étaient…
R - Je vous ai dit que la lutte contre la corruption était un sujet fort et difficile.
Q - Beaucoup craignent un glissement de l’Afghanistan, au-delà de la date du retrait des forces internationales, dans la guerre civile. Beaucoup mentionnent le cas de la mort de Burhabuddin Rabbani. Comment pourrait-on éviter ce scenario, dans un contexte de crise où personne n’a beaucoup d’argent à consacrer à l’Afghanistan.
R - Le scénario est très exactement celui que nous avons essayé de dessiner aujourd’hui afin que cette possibilité soit ouverte. Oui, bien sûr, le pire n’est pas complètement exclu en Afghanistan. La situation sécuritaire sur le terrain reste difficile. La bataille n’est pas gagnée. Le processus de réconciliation est en panne. Le rôle du Pakistan reste un problème majeur. Il n’y aura pas véritablement de retour à la paix dans cette région si le Pakistan ne s’engage pas fortement. Bref, les points d’interrogation sont extrêmement importants.
La stratégie est précisément celle dont je vous ai parlé, c’est-à-dire essayer de stabiliser la situation sécuritaire en faisant monter en puissance l’armée afghane. Des progrès ont été faits dans ce sens de manière incontestable.
Ensuite, préparer les perspectives post-2014 par toute une série d’accords multilatéraux et bilatéraux visant à aider le gouvernement afghan à reconstruire. Des progrès ont été faits et le président Karzaï lui-même a donné des chiffres assez spectaculaires sur l’alphabétisation en Afghanistan et sur l’amélioration du système de santé ; on a fait des choses ! Il faut continuer dans cette direction.
Enfin, le troisième effort que nous essayons de développer, c’est la recherche d’une sécurité collective parce que si effectivement les voisins de l’Afghanistan ne prennent pas d’engagements, la situation peut se détériorer. La stratégie est définie. Sur le plan financier, la France a annoncé un effort significatif, à notre mesure évidemment, et d’autres pays le feront aussi.
Q - Prévoyez-vous que les États-Unis continuent de porter financièrement la charge principale de l’engagement financier en Afghanistan ?
R - C’est une question pour Mme Clinton. Je pense qu’il y aura de nouvelles règles, on ne peut pas prolonger les lignes exactement comme les choses se passent depuis leur engagement militaire ici.
Q - Visiblement, le fait qu’il n’y ait pas encore d’accord américano-afghan fait peser aussi des suspicions sur la stabilité du régime. Est-ce que cela ne fait pas perdre de temps ?
R - Non, je pense que de ce point de vue-là, les choses se sont stabilisées, le Parlement est en place, la Loya jirga a été une étape plutôt positive. Je pense donc que ce gouvernement aujourd’hui a des perspectives devant lui.
Q - Si l’accord n’est pas signé ou s’il est signé de manière un peu faible…
R - Entre les États-Unis et l’Afghanistan ? Rien ne permet de dire aujourd’hui que l’accord ne sera pas signé. Il est en discussion, la question se pose, il y a des risques considérables, j’en suis parfaitement conscient, mais ce qui s’est passé aujourd’hui diminue plutôt ces risques et augmente les chances d’une solution positive.
Q - Vous avez parlé d’effort significatif de la France, pouvez-vous être plus précis ?
R - On le saura lorsqu’on signera l’accord au mois de janvier prochain, quand on aura les chiffres.
Q - Vous pouvez nous donner une fourchette ?
R - Non, pas encore, on discute avec nos amis afghans.
Q - La Conférence d’Istanbul a-t-elle dessiné peut-être une stratégie pour la communauté internationale qui serait de faire reposer… sur les pays de la région.
R - Oui absolument. Je rappelais que c’était une idée française, parmi d’autres, mais c’est la France qui a suggéré la recherche d’un mécanisme de sécurité collective. Ce matin quand j’en discutais avec mon collègue russe, il me disait : «est-ce que vous allez créer une nouvelle organisation ?» Pas forcément. Il y a déjà des organisations et des mécanismes qui existent. Ce que nous voulons, c’est essayer de progresser dans une approche plus collective et plus globale, cela a été posé en principe a Istanbul et de nouvelles étapes ont été fixées.
En juin, à Kaboul, la conférence ministérielle pourrait permettre d’avancer sur ce projet, qui est compliqué : quand vous voyez la liste des voisins de l’Afghanistan, la Russie elle-même, la Chine, l’Iran, le Pakistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, etc… C’est une raison supplémentaire pour essayer. Ce processus d’Istanbul va s’y attaquer.
Q - Sur les élections en Russie, avez-vous évoqué avec votre homologue russe les défaillances apparentes ou, en tout cas, les soupçons de manipulation et de pressions sur les médias, en particulier Internet ?
R - Non, car quand je l’ai rencontré, je n’avais pas encore les déclarations des observateurs de l’OSCE soulevant un certain nombre de questions. Nous en avons pris note et nous souhaitons que la clarté soit faite sur ces critiques pour connaître l’ampleur des difficultés auxquelles ce scrutin a pu donner lieu.
Q - Apparemment, Hillary Clinton a été assez critique à l’égard des modalités de ce scrutin.
R - Nous allons regarder exactement ce que l’OSCE va mettre sur la table. Et s’il y a des critiques à faire, nous les ferons.
Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 7 décembre 2011