Entretien de M. Jean Leonetti, ministre des affaires européennes, dans le quotidien macédonien "Dvenik" du 9 mars 2012, sur l'élargissement de l'Union européenne aux Balkans, la crise de la dette grecque et sur les relations franco-macédoniennes.

Texte intégral


Q - Est-ce que la crise que traverse l’Union européenne, pour laquelle vous dites qu’elle est d’une ampleur sans précédent, pourrait mettre un terme à l’élargissement vers les Balkans occidentaux ?
R - Non. Les progrès récents enregistrés par la Croatie, la Serbie et le Monténégro sont la preuve que l’élargissement aux Balkans occidentaux demeure une priorité de la politique extérieure de l’Union et de ses États membres. La vocation européenne de votre pays, de l’Albanie, de la Bosnie-Herzégovine ou du Kosovo est tout aussi affirmée et je n’ai aucun doute quant à l’avenir européen de cette région. Mais je souhaite rappeler aussi que l’élargissement de l’Union est le fruit d’un processus exigeant qui doit être bénéfique pour tous, tant pour les États membres que pour les candidats. À ce titre, chaque pays qui souhaite progresser sur la voie de l’adhésion devra faire les efforts nécessaires et sera jugé à l’aune de ses mérites propres.
Q - La crise de la dette dans laquelle se trouve la Grèce rétrécit l’espace pour trouver une solution au différend sur le nom, qui est pourtant l’obstacle qui empêche la Macédoine d’entamer les négociations avec l’Union européenne. La France est-elle prête à offrir un plus grand engagement pour trouver une solution et permettre à notre pays de débloquer son processus d’intégration européenne ?
R - La France souhaite entretenir des relations approfondies et fructueuses tant avec votre pays qu’avec la Grèce. Chacun de ces deux États connaît des difficultés propres à son histoire et à son positionnement par rapport à l’Union européenne. L’un et l’autre ont pleinement leur place dans la grande famille européenne. En ce qui concerne la question du nom, la France ne peut donc qu’inciter amicalement les gouvernements macédonien et grec à redoubler d’efforts pour progresser vers une solution, en adoptant une attitude pragmatique et sincère, qui permette de trouver un compromis acceptable de part et d’autre.
Q - Peut-on réellement espérer que la résolution de la question du nom interviendra cette année, ou l’année prochaine, alors que nous sommes conscients que la Grèce est totalement préoccupée par la crise ? De plus, il est évident que la pression internationale pour trouver une solution baisse de jours en jours parce que la France, l’Allemagne et les États-Unis sont en pleine période électorale ?
R - Il ne faut pas oublier que l’intégration européenne est un processus fondé sur le respect de critères et non sur un calendrier. En tout cas, croyez-moi, ni la crise économique, ni les échéances électorales ne font oublier à la France que la vie internationale se poursuit et que des questions se posent partout dans le monde, qui demandent à être suivies et traitées. Ne pensez pas que, dans le contexte électoral actuel, nous perdons de vue ce qui se passe dans votre pays et dans la région qui l’entoure.
Q - Une idée a été déposée au Parlement européen pour essayer de résoudre la question du nom au plus tard à la fin du processus d’examen analytique de l’acquis communautaire. Pensez-vous que cette proposition, ou une offre similaire, puisse aboutir, surtout après une quatrième recommandation d’ouverture des négociations pour lesquelles nous sommes prêts ?
R - Le processus d’intégration européenne comporte des étapes bien définies, qui ne peuvent être modifiées en fonction des cas et des circonstances. La perspective de l’ouverture des négociations d’adhésion pour votre pays se concrétisera dès lors que toutes les conditions seront réunies. Le Conseil européen du 9 décembre dernier a rappelé qu’il n’y avait pas que la question du nom et que des progrès sont encore attendus dans un certain nombre de domaines.
Q - Pensez-vous que, pour l’Union européenne et l’OTAN, un signal politique indiquant que Skopje et Athènes marchent vers un compromis serait suffisant pour que notre pays puisse progresser dans l’intégration euro-atlantique, ou bien la solution de la question du nom est-elle une condition ?
R - Nous souhaitons que Skopje et Athènes parviennent à un compromis mettant fin à cette querelle qui dure depuis plus de vingt ans. Il est à notre avis dans l’intérêt de chacun de parvenir le plus rapidement possible à un règlement de cette question. Nous espérons que les dirigeants des deux pays auront la volonté d’aboutir prochainement à une solution mutuellement acceptable et soutenons la médiation mise en œuvre dans ce but sous l’égide des Nations unies.
Q - S’agissant de la crise de la dette, Nicolas Sarkozy a dit à la Grèce qu’elle ne devait pas s’écarter de ce qui était convenu, car en Europe chacun a des droits et des devoirs et que nul ne peut revendiquer les premiers sans avoir à s’acquitter des seconds. Comment la Macédoine peut-elle pousser la Grèce à respecter les obligations de l’Accord intérimaire, alors qu’il n’y a pas de mécanisme de pression ? Un jugement a été adopté à La Haye, mais il est évident que la justice gagne difficilement contre la politique.
R - Plutôt qu’un mécanisme de pression, c’est encore une fois, à notre avis, la détermination politique qui permettra de sortir de l’impasse actuelle. L’arrêt de la Cour internationale de Justice a clairement tranché une question juridique, la suite relève effectivement de la volonté politique, avant tout de celle des deux parties que nous encourageons à poursuivre le dialogue.
Q - Après l’arrêt de la CIJ, Paris a appelé Skopje et Athènes à prendre acte de la décision et à rétablir le dialogue et les contacts afin de régler le différend qui les oppose. Est-ce que ce message a été transmis aux dirigeants grecs ?
R - Nos messages d’encouragement s’adressent aux deux gouvernements et nous leur faisons confiance pour mener à terme les négociations.
Nous souhaitons que Skopje et Athènes parviennent à un compromis mettant fin à cette querelle qui dure depuis plus de vingt ans. Il est à notre avis dans l’intérêt de chacun de parvenir le plus rapidement possible à un règlement de cette question et nous espérons que les dirigeants des deux pays auront la volonté d’aboutir prochainement à une solution mutuellement acceptable.
L’arrêt de la CIJ a clairement tranché une question juridique, la suite relève effectivement de la volonté politique, avant tout de celle des deux parties que nous encourageons à poursuivre le dialogue.
Q - La coopération est fructueuse entre Skopje et Paris ?
Une coopération fructueuse existe entre nos pays dans de nombreux domaines : économie, police, justice, administration et culture. Nous souhaitons développer et faire progresser cette coopération. Elle se situe clairement dans la perspective de l’adhésion de votre pays à l’Union européenne. Ainsi, la nomination d’un expert français, il y a deux ans, auprès du secrétariat aux Affaires européennes a permis de donner un nouvel élan à notre coopération administrative. Sur le plan culturel et linguistique, nous continuons, grâce à l’Institut français de Skopje et aux Alliances françaises de Bitola et de Tetovo, à soutenir l’enseignement de la langue française et à offrir aux institutions et au public macédoniens intéressés une meilleure connaissance de la création contemporaine française.
Q - La Macédoine espère qu’elle obtiendra cette année une nouvelle recommandation de la Commission européenne pour entamer les négociations avec l’UE. Dans quels domaines faut-il renforcer les réformes pour avoir un rapport positif de Bruxelles ?
R - La France soutient votre perspective européenne. Ce processus requiert que soient adoptées et mises en œuvre de nombreuses réformes. Nous avons constaté les progrès réalisés par votre pays ces dernières années mais ces efforts doivent se poursuivre, en particulier s’agissant de la mise en œuvre effective des réformes. Comme l’ont rappelé les conclusions du Conseil Affaires générales du 5 décembre 2011, ceci vaut notamment en matière de lutte contre la corruption et la criminalité organisée, d’indépendance de la Justice, de modernisation de l’administration publique et de liberté de la presse, questions au sujet desquelles l’Union européenne ne saurait infléchir ses exigences. Cela vaut également en matière de coopération régionale et de bonnes relations de voisinage, qui constituent une obligation essentielle du processus de stabilisation et d’association.Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 14 mars 2012