Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, à Europe 1 le 2 août 2013, notamment sur la loi de programmation militaire 2014-2019.

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Circonstance : Présentation en Conseil des ministres du projet de loi relatif à la programmation militaire pour les années 2014 à 2019, à Paris le 2 août 2013

Média : Europe 1

Texte intégral

ALEXANDRE KARA
Jean-Yves Le DRIAN bonjour.
JEAN-YVES LE DRIAN
Bonjour.
ALEXANDRE KARA
24.000 suppressions de postes supplémentaires prévues par la loi de programmation militaire, en 10 ans l’armée française aura perdu un quart de ses effectifs et – probablement – son moral avec, non ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Ecoutez ! Concernant le moral, lorsque je vais dans les unités, j’y vais au moins souvent une fois par semaine, qu’est-ce que je vois ? Des militaires déterminés, toniques, fiers de ce qu’ils font, très professionnels, ils l’ont montré au Mali. Donc je ne suis pas pour ma part dans une logique de désespérance de l’armée française, bien au contraire. Et d’ailleurs jamais dans l’histoire, au moins depuis plusieurs dizaines d’années, l’image de l’armée française dans le pays n’a été aussi forte. Donc les Français ont confiance dans leur armée et le sens de la loi de programmation, c’est bien de conforter ces orientations. Parce qu’une loi de programmation qu’est-ce que c’est ? C’est de préparer sur 6 ans les adaptations de l’armée française au risque de demain aux nouvelles menaces, c’est ce que nous faisons. Il y avait une tentation, que certains ont peut-être espérée, qui était de… cette période de contrainte budgétaire où il faut que chacun fasse des efforts, y compris le budget de la Défense, que le budget de la Défense serve de variable d’ajustement ; et que l’on ampute ce budget par des coupes drastiques, comme ça se fait ailleurs, y compris en ce moment aux Etats-Unis, ce n’est pas le cas…
ALEXANDRE KARA
Jean-Yves Le DRIAN, les coupes sont là, l’engagement…
JEAN-YVES LE DRIAN
Non…
ALEXANDRE KARA
De François HOLLANDE pendant la campagne était de sanctuariser le budget de la Défense…
JEAN-YVES LE DRIAN
C’est le cas.
ALEXANDRE KARA
Peut-on parler de sanctuarisation quand on supprime 24.000 nouveaux postes ?
JEAN-YVES LE DRIAN
La sanctuarisation… la sanctuarisation budgétaire, c’est le cas, le budget de la Défense en 2014 sera de 31 milliards 4, en 2013 il était de 31 milliards 4, en 2012 aussi, et en 2015 ça sera la même chose, ça s’appelle la…
ALEXANDRE KARA
Sans compter la…
JEAN-YVES LE DRIAN
Excusez-moi, ça s’appelle la sanctuarisation. Le problème, c’est qu’il faut – à l’intérieur de ce budget contraint néanmoins – faire des choix, faire des inflexions en fonction des nouvelles menaces et évidemment du même coup, si on veut garder l’acquisition de capacités nouvelles, la modernisation de nos forces et le fait que nous ayons aussi des unités opérationnelles qui puissent s’entrainer régulièrement, ça veut dire qu’il y a un périmètre plus compact et qu’il y aura des suppressions de postes, ce n’est pas des licenciements…
ALEXANDRE KARA
Ce sont les personnels qui en font les frais donc !
JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, mais ça veut dire aussi qu’il y aura à la fin du processus une armée française de 242.000 militaires, ce n’est pas rien : et que la France aujourd’hui est un des rares pays à pouvoir faire en même temps la protection de son propre territoire, la dissuasion, garantie ultime de notre sécurité avec ces deux composantes : la capacité d’intervention en premier, on l’a montré au Mali ; la capacité d’être présent dans les actions internationales, donc d’assurer ses responsabilités internationales, et en même temps d’avoir une industrie de… presque au premier niveau mondial avec ses capacités dans les domaines les plus pointus. Donc la France tient son rang, la France tient sa place et s’il y a des réductions d’effectifs, elles sont moins importantes que dans la période précédente. Elles seront difficiles mais elles permettront d’avoir une armée certes plus compacte mais tout aussi performante.
ALEXANDRE KARA
Il y a quelques semaines, le président de la République avait insisté pour qu’on évite toute fermeture de sites, ce sera le cas ?
JEAN-YVES LE DRIAN
On évitera au maximum les fermetures de site, il y en aura quelques-unes, elles seront…
ALEXANDRE KARA
Combien ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Le chiffre n’est pas arrêté mais elles ne seront pas très nombreuses. Nous essayons de faire en sorte que la réduction des effectifs se fasse sur les organismes centraux, sur l’administration centrale, sur les états-majors, sur les soutiens et le moins possible sur les unités opérationnelles. Et je pense que nous y arriverons.
ALEXANDRE KARA
D’habitude, on annonce les fermetures de site, enfin ce genre de décision en même temps que la loi de programmation militaire, là…
JEAN-YVES LE DRIAN
Non.
ALEXANDRE KARA
Vous l’avez repoussée à fin septembre, en tout cas les annonces de sites concernés ou les personnels concernés. Est-ce que c’est parce que vous voulez éviter d’ajouter de la grogne à une rentrée sociale déjà difficile ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Non, non pas du tout, d’abord parce que les fermetures seront très peu nombreuses, et ensuite parce que je tiens à ce que l’analyse des fermetures et des réductions se fasse de manière concertée, minutieuse, que soient pris en compte à la fois la nécessité de la cohérence opérationnelle de nos forces, mais aussi la nécessité de prendre en compte l’aménagement du territoire. Donc ça se fera vraiment de manière extrêmement précise et pas à la hache. Je ne suis pas favorable moi à l’écrêtement aveugle, je suis favorable à la concertation et il y aura année après année une discussion sur chacun des sites concernés, mais ils ne seront pas très nombreux, je vous assure.
ALEXANDRE KARA
Vous dites prendre en compte l’aménagement du territoire, mais c’est peut-être aussi prendre en compte l’approche des municipales, vous ne voulez pas heurter certaines…
JEAN-YVES LE DRIAN
…Ce n’est pas…
ALEXANDRE KARA
Certains élus locaux.
JEAN-YVES LE DRIAN
Il y aura quelques fermetures de sites, ça ne va pas perturber l’ensemble des élections municipales françaises, il ne faut pas non plus exagérer.
ALEXANDRE KARA
Hervé MORIN, l’ancien ministre de la Défense, dénonce une quadrature du cercle absolu, il vous critique en disant : on va faire la même chose pour moins cher et sans qu’il y ait de réels arbitrages. Pour lui, ce n’est pas sérieux.
JEAN-YVES LE DRIAN
Je vais vous dire une chose et je le dis à Hervé MORIN par votre antenne. Je suis ministre de la Défense, je considère ne pas avoir à polémiquer avec mes prédécesseurs, parce que la Défense appartient à l’ensemble des Françaises et des Français, c’est un bien majeur de la nation et ce dossier-là ne supporte pas de ma part de polémique. Si d’aventure, monsieur MORIN continuait, j’ai beaucoup de munitions en réserve que je lui servirai volontiers au moment du débat parlementaire. Mais ce n’est pas ma volonté, ce n’est pas mon intention parce qu’il importe que la France soit unie derrière ses armées, en tout cas c’est ce à quoi je crois.
ALEXANDRE KARA
Le programme RAFALE est une des grandes victimes de ce Livre blanc, les commandes vont être divisées par 3.
JEAN-YVES LE DRIAN
On ne peut pas dire ça comme ça.
ALEXANDRE KARA
Ah ! Mais pourtant les chiffres sont là, vous commandez 26 RAFALE au lieu des 66 prévus !
JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, à partir… prévus par qui ?
ALEXANDRE KARA
Prévus par la loi de programmation militaire précédente.
JEAN-YVES LE DRIAN
Qui n’a jamais fonctionné. La loi de programmation militaire précédente, qui était mise en oeuvre en 2008, a été mise en oeuvre avant la crise. Et moi, je ne polémique pas sur la loi de programmation militaire précédente, je dis simplement qu’elle n’a pas été appliquée parce que la crise. Deuxièmement, on prévoit une armée de l’air française à échéance 2025 avec 225 avions de chasse. Sur les 225 avions de chasse, il y aura une majorité de RAFALE, et nous allons poursuivre la 4ème tranche de commandes des avions RAFALE que nous avions initiée, et nous allons compléter cela par un financement de l’entreprise DASSAULT pour plus d’un milliard d’euros concernant l’adaptation d’un nouveau modèle de RAFALE pour les bureaux d’études DASSAULT ; et par près de 700 millions d’euros pour la définition du drone de combat futur, c'est-à-dire ce qui succèdera demain au RAFALE. Et pendant ce temps-là, nous allons faire en sorte que des ventes de RAFALE se fassent à l’étranger. Voilà comment… voilà comment nous nous comportons, donc il n’y a pas d’inquiétude à avoir sur l’entreprise DASSAULT.
ALEXANDRE KARA
Jean-Yves Le DRIAN, il n’y a pas d’inquiétude à avoir, néanmoins désormais l’entreprise DASSAULT est tributaire des commandes à l’étranger puisqu’ils ont besoin de sortir 11 avions par an sur les chaînes.
JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, bien sûr, moi je pense que cet avion – qui est un excellent avion – sera vendu à l’étranger.
ALEXANDRE KARA
Et quand, vous pouvez nous en dire plus ce matin…
JEAN-YVES LE DRIAN
Je n’ai pas…
ALEXANDRE KARA
Non non mais…
JEAN-YVES LE DRIAN
Je pense que… je ne vais pas vous donner à la place des gouvernements étrangers…
ALEXANDRE KARA
Parce que vous prévoyez une loi de programmation militaire sur 6 ans, vous dites « nous avons besoin de l’export pour le RAFALE »…
JEAN-YVES LE DRIAN
Bien sûr.
ALEXANDRE KARA
Il faut nous dire aujourd’hui si vous avez des certitudes quant à l’exportation…
JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a des…
ALEXANDRE KARA
Du RAFALE !
JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a des pays qui sont aujourd’hui tout à fait intéressés par l’achat de RAFALE, je pense en particulier à l’Inde, au Qatar, d’autres pays. Et je suis très confiant sur les capacités d’exportation du RAFALE dans les mois qui viennent.
ALEXANDRE KARA
Vous avez été il n’y a pas très longtemps en Malaisie, vous étiez allé aussi…
JEAN-YVES LE DRIAN
…En Inde la semaine dernière.
ALEXANDRE KARA
En Inde pour justement… vous pouvez nous en dire plus peut-être…
JEAN-YVES LE DRIAN
Je ne suis pas le ministre de la Défense indien, comme vous le savez, et donc il y a des procédures en Inde que je respecte. Les Indiens sont en discussion exclusive avec nous pour le RAFALE, et j’ai bon espoir que cela aboutisse.
ALEXANDRE KARA
Le budget que vous avez construit est fragile quand même, parce qu’il dépend aussi pour 6 milliards de recettes exceptionnelles. Et si ces recettes ne sont pas au rendez-vous, comment vous allez faire ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Comme les recettes sont dans la loi, je pense qu’elles seront au rendez-vous. Et quand le président de la République dit…
ALEXANDRE KARA
Oui mais dans le passé, on a compté aussi sur des recettes exceptionnelles…
JEAN-YVES LE DRIAN
Je veux… je voudrais être le premier ministre de la Défense qui ait une loi de programmation qui soit respectée. J’ai été parlementaire pendant de nombreuses années et membre de la Commission de la défense, je n’ai jamais connu une loi de programmation respectée, je souhaite que celle-ci le soit, c’est pour ça qu’elle est réaliste, crédible et que sa mise en oeuvre sera réelle, c’est le cas dès le budget 2014. Et les ressources exceptionnelles dont vous parlez, c’est vrai qu’elles sont exceptionnelles et – par définition – elles ne rentrent pas dans les procédures classiques du budget de l’Etat, mais elles seront au rendez-vous, elles sont au rendez-vous 2014, elles le seront dans les années qui viennent. Et en plus, il est prévu dans la loi de programmation une révision à la fin de l’année 2015, pour que l’on fasse le point à la fois sur des sujets sensibles, ceux que vous venez d’évoquer par exemple sur le RAFALE ou sur la restriction du périmètre de personnel, mais aussi sur les ressources exceptionnelles. A partir du moment où le président de la République annonce solennellement qu’il sanctuarise le budget Défense, moi j’ai tendance à le croire.
ALEXANDRE KARA
Au Mali, on attend aujourd’hui les résultats du premier tour de la présidentielle, dans le camp d’Ibrahim KEITA, on parle déjà de victoire ; Serivu (phon) en revanche dénonce un bourrage des urnes. Avez-vous l’assurance que ces élections ont vraiment été démocratiques ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Ecoutez, d’abord, sur le Mali, revenons six mois en arrière, qui aurait dit, mi-janvier 2013, que là, au début du mois d’août, on aurait un Mali pacifié, stabilisé, une éviction des djihadistes, plus d’attentat, un pays qui se retrouve dans sa dignité et un pays qui retrouve une procédure démocratique. Qui aurait parié ça ? Eh bien la réalité est celle-là, c'est-à-dire qu’il y a eu une opération militaire remarquablement menée par les forces françaises, il y a une stabilisation, il y a une sécurité, il y a une protection des Nations Unies, et il y a eu une élection, une élection où il y a une participation jamais connue depuis l’indépendance du Mali, jamais. 50 % de participation, c'est énorme, avec des contrôleurs internationaux, qui pour l’instant considèrent que l’élection se déroule normalement. Alors, moi je n’ai pas de pronostic particulier à faire, je ne suis pas favorable à tel ou tel candidat, je constate simplement que les Maliens ont retrouvé le chemin des urnes, de manière massive, ont voté, il y aura peut-être un deuxième tour, il y aura donc un deuxième tour, mais il y aura un président de la République du Mali qui sera élu démocratiquement et qui sera celui qui devra faire la réconciliation interne et qui repositionnera le Mali au sein de l’Afrique, avec toute la place qu’il doit avoir.
ALEXANDRE KARA
Nous sommes toujours sans nouvelles de nos deux confères et amis, Didier FRANÇOIS et Edouard ELIAS, enlevés en Syrie depuis maintenant 58 jours. Avez-vous des éléments nouveaux à nous communiquer aujourd'hui ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Comme vous le savez, je les connaissais bien tous les deux, j’ai fait d’ailleurs plusieurs missions avec eux, y compris dans des terrains chauds. Nous sommes allés ensemble au Mali, précisément, dans l'Adrar des Ifoghas, et je pense beaucoup à eux. Je n’en dis pas plus, parce que, comme vous le savez, le meilleur moyen de préserver leurs vies, c'est d’être le plus discret possible, mais je pense que ce matin, à EUROPE 1, on ne peut penser qu’à eux.
ALEXANDRE KARA
Et qu’en est-il des contacts, en ce qui concerne les otages du Sahel ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Même chose.
ALEXANDRE KARA
On parle aussi beaucoup, ces derniers jours, de la présence de djihadistes français en Syrie, est-ce que l’on peut éviter ce phénomène ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a certaines personnes qui vont chercher un destin de manière invraisemblable, qui, dans une forme de fuite en avant, que l’on constate, le meilleur moyen d’éviter cela c'est qu’il y ait une bonne intégration au niveau national, et par ailleurs, en ce qui concerne ces personnes, eh bien elles sont suivies et condamnées dès que c'est possible.
ALEXANDRE KARA
Jean-Yves Le DRIAN, ce matin, c’est le dernier Conseil des ministres, après, vous partez en vacances ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Je rentre à Lorient ce soir, c'est le début du Festival Interceltique de Lorient, demain.
ALEXANDRE KARA
Jean-Yves Le DRIAN, bon Festival.
JEAN-YVES LE DRIAN
Merci.
ALEXANDRE KARA
Bonne journée à vous, bonne journée à tous !
MAXIME SWITEK
Merci Alexandre KARA et merci Monsieur le Ministre.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 août 2013