Interview de M. Emmanuel Macron, ministre de l'économie, de l'industrie et du numérique, à "France 2" le 21 octobre 2014, sur l'entreprise Total, sur les débats au sein du parti socialiste en raison des choix budgétaires du gouvernement.

Texte intégral

JEFF WITTENBERG
Bonjour à tous, bonjour à vous Emmanuel MACRON, avant d'évoquer la politique économique du gouvernement, votre réaction bien sûr à l'information de cette nuit, la mort accidentelle de Christophe de MARGERIE, le PDG de TOTAL, vous le connaissiez bien.
EMMANUEL MACRON
Bonjour. Oui c'est beaucoup de tristesse, je connaissais bien Christophe de MARGERIE, c'est un ami que je perds, mais c'est surtout un grand patron que la France perd, un grand capitaine d'industrie, c'est un homme engagé qui a contribué à faire cette grande entreprise, ce champion français. C'est 40 ans d'investissement personnel. Il y a quelques semaines Christophe de MARGERIE venait de les fêter, nous devions nous voir en fin de semaine. C'était non-seulement un grand chef d'entreprise, je crois que pour tous ses salariés j'ai une vraie pensée, non-seulement pour ses proches, sa famille, qui était quelque chose de très important pour lui, mais pour tous les salariés de TOTAL et c'était aussi un citoyen engagé et un interlocuteur de confiance pour les pouvoirs publics.
JEFF WITTENBERG
TOTAL c'est le modèle de ce que doit être selon vous une entreprise, une grande entreprise française qui fait des bénéfices, qui gagne des parts de marché mais qui aussi restructure parfois, une raffinerie notamment avait été fermée ces derniers mois à Dunkerque ?
EMMANUEL MACRON
Il y a eu en effet des restructurations, il y a eu aussi beaucoup d'investissements à Gonfreville qui est un des éléments forts de l'implantation de TOTAL dans notre pays, c'est un champion français et un champion français c'est une histoire de succès, il faut aimer nos champions et TOTAL c'est le mariage de la vision d'un homme et de son courage, celui de Christophe de MARGERIE, de l'engagement sans faille de tous ces cadres qui vont avoir à réagir dans les jours à venir et nous serons à leurs côtés pour créer la transition et de l'Etat, parce qu'il ne faut jamais oublier que TOTAL c'est aussi ELF à l'origine et l'engagement de l'Etat français.
JEFF WITTENBERG
Monsieur MACRON, le succès de TOTAL c'est la démonstration que l'industrie pétrolière a encore de beaux jours devant elle en dépit de la transition énergétique que vante le gouvernement, le pétrole ça marche encore et vous tablez là-dessus encore pour les prochaines années.
EMMANUEL MACRON
Le pétrole, ça marche encore, les grandes industries énergétiques marchent encore en France, et la transition énergétique c'est précisément le mariage de ces champions industriels et de cette économie, avec les nouvelles énergies, les énergies renouvelables et l'économie d'énergie. C'est dans ce nouveau monde qu'il faut nous projeter, il ne faut pas tout balayer de l'ancien monde, mais il faut préparer cette transition, c'est l'objet de la loi qui a été votée en première lecture à l'Assemblée…
JEFF WITTENBERG
Alors on va y venir…
EMMANUEL MACRON
C'est l'objet des décisions que nous prenons, comme des plans industriels que nous portons vous savez, on défend encore le véhicule diesel plus efficace, moins émetteur de CO² et on développe en même temps la voiture électrique.
JEFF WITTENBERG
Alors vous parlez du diesel monsieur MACRON, précisément dans le projet de loi de finances qui va être voté aujourd'hui, il y a une mesure qui fait quand même beaucoup parler d'elle, c'est l'augmentation du prix du litre de diesel au 1er janvier, plus 4 centimes je crois, alors d'un côté on supprime l'écotaxe, mesure plutôt écologique, de l'autre on augmente le prix du diesel, on a du mal à lire la politique énergétique du gouvernement, on a l'impression que c'est un petit peu au jour le jour et qu'il n'y a pas de ligne.
EMMANUEL MACRON
Absolument pas, les 2 centimes qu'on augmente sur le diesel, ils sont liés à une décision qui existe depuis longtemps, il y a un décalage entre la taxation du diesel et de l'essence normale, le sans plomb que vous prenez à la pompe, il est normal progressivement de faire converger ces deux taxations, ce que font beaucoup de nos voisins, ça fait aussi partie de cette transition qu'on veut faire. Nos constructeurs s'organisent d'ailleurs en ce sens avec des véhicules qui consomment moins de diesel et qui deviennent moins polluants et vous savez, l'augmentation que nous sommes en train de voter et qui sera effective dans quelques temps, elle est nettement inférieure à la baisse enregistrée depuis six mois sur le diesel. Donc ça ne changera pas les choses en profondeur…
JEFF WITTENBERG
Ca va quand même changer beaucoup de choses pour ceux qui prennent leur voiture tous les jours…
EMMANUEL MACRON
Je le dis, c'est inférieur à la baisse qu'ils sont en train de subir et qu'ils subiront dans les prochains mois, nous avons par ailleurs renforcé les contrôles pour que les baisses justement sur le prix du pétrole, puissent être répercutées plus vite et mieux sur le prix de l'essence à la pompe, rassurez-vous.
JEFF WITTENBERG
Monsieur MACRON, cela fait partie en tout cas d'un budget qui est contesté par une partie de la gauche, encore une fois sans doute une trentaine de députés socialistes vont fronder, vont s'abstenir. Ca ne fait pas tout de même un budget extrêmement fragile d'un gouvernement fragile ?
EMMANUEL MACRON
Je ne connais pas de budget fragile, je connais un budget voté ou un budget pas voté. Ma conviction c'est, il y a un débat…
JEFF WITTENBERG
Même s'il est voté ric-rac ce n'est pas grave ?
EMMANUEL MACRON
Il y a un débat, ce débat est normal, il existe dans tous les pays, il ne faut pas s'en émouvoir et donc ce débat est un débat constructif, il permet d'arriver à des décisions, à des compromis, son équation financière n'en est pas pour autant dégradée, c'est ce dont nous sommes comptables et à la fin, moi j'ai confiance dans l'esprit de responsabilité des parlementaires et ce budget sera voté et bien voté. Donc je pense qu'il ne faut pas augmenter la pression politique ou la volatilité politique…
JEFF WITTENBERG
Elle est là la pression politique avec le coup de colère de Martine AUBRY, vous voyez qu'aujourd'hui à gauche, votre politique est contestée…
EMMANUEL MACRON
Ce sont des débats normaux, ce sont des débats normaux et je ne crois pas que la politique soit contestée, il y a un débat politique pour reprendre les expressions même de Martine AUBRY, elle est candidate au débat, pas à la contestation et le débat politique il est légitime dans toute famille politique et je crois que toute famille en a et ce débat il est aussi dû au fait que les résultats sont difficiles à obtenir parce que les circonstances sont extrêmement compliquées.
JEFF WITTENBERG
Non pas sur le budget, mais sur le financement de la Sécurité Sociale, un mesure est très controversée vous le savez, c'est la modulation des allocations familiales, ceux qui toucheront, on le voyait dans le journal, ceux qui gagnent plus de 8.000 euros verront leurs allocations divisées par quatre, est-ce que ça veut dire qu'à terme ils ne toucheront plus rien car ça restera presqu'une somme symbolique ; est-ce que vous pouvez nous donner cette information ce matin ?
EMMANUEL MACRON
Non, à terme, tout le monde continuera à toucher, il est vrai que les familles les plus aisées toucheront beaucoup moins et donc ça vous avez raison, c'est un vrai sacrifice que nous leur demandons, nous en sommes pleinement conscients. Mais ça veut quand même dire que près de 9 familles sur 10 elles conserveront l'argent qu'elles ont par les allocations familiales, soyons très concrets. Donc cet effort il est demandé aux plus aisés, mais je ne suis pas en train de relativiser, c'est un vrai effort. Maintenant lorsqu'on fait des économies, parce que c'est une dépense les allocations familiales, lorsqu'on fait une économie, il faut la faire porter sur quelqu'un. Tout le monde est pour faire des économies, mais quand il s'agit de les faire vraiment, tout le monde crie. Notre responsabilité c'est de faire des économies justes, et c'est vrai qu'on les fait porter sur les familles les plus aisées. Je sais la difficulté pour elles et donc nous allons tout faire par ailleurs pour que dans le cadre de la politique familiale, ce qui est fait dans le cadre des crèches, de l'accompagnement entre la vie familiale et la vie professionnelle soit maintenu.
JEFF WITTENBERG
Vous étiez hier en Allemagne avec votre homologue Michel SAPIN pour parler… non votre partenaire Michel SAPIN et vos deux homologues allemands, qu'avez-vous obtenu ? Vous étiez venu chercher un plan d'investissement de la part de l'Allemagne et finalement Zigmar GABRIEL, votre homologue, vous a répondu que ça serait essentiellement des investissements privés, il y a une forme de déception peut-être pour vous ?
EMMANUEL MACRON
Non, il n'y a absolument pas de déception, j'ai obtenu, nous avons obtenu avec Michel SAPIN, un vrai résultat, c'est un dialogue de confiance avec notre partenaire allemand fort, un diagnostic partagé et la volonté de trouver des solutions communes.
JEFF WITTENBERG
Ca fait combien de millions d'euros un dialogue de confiance ?
EMMANUEL MACRON
Vous savez, un déplacement de ministres français en Allemagne ça n'est pas pour aller faire les poches de nos amis allemands et moi je ne partage pas la philosophie ou la gestuelle qui est trop souvent répliquée qui consisterait à dire, quand on a des problèmes, allons taper les autres. C'est-à-dire allons dire que notre problème c'est l'Allemagne ou c'est Bruxelles ou allons réclamer de l'argent à nos amis allemands. Ca n'est pas le cas. Qu'est-ce que nous avons fait ? Nous sommes allés parler ensemble de la situation de la zone euro et de nos économies et de notre besoin d'investissement et cette nouvelle donne européenne que je porte depuis plusieurs semaines qui est ma conviction profonde, c'est de cela que nous sommes allés discuter avec nos partenaires allemands. Ca veut dire, la France doit faire les réformes pour elle-même et c'est bon pour tout le monde et les Allemands le mesurent. Et les Allemands doivent investir et nous aider à porter ce plan d'investissement européen.
JEFF WITTENBERG
Monsieur MACRON, quel est l'intérêt de l'Allemagne d'investir en faveur d'un pays aussi, le nôtre, qui a déficit, alors qu'elle, elle est quasiment à l'équilibre ?
EMMANUEL MACRON
L'Allemagne doit d'abord investir pour elle-même, comme nous, nous réformons pour nous-mêmes ; il y a un besoin d'investissements fort en Allemagne, hier Zigmar GABRIEL, pour la première fois a reconnu publiquement que l'Allemagne avait en effet un besoin d'investissement d'environ 50 milliards sur les trois prochaines années, en reprenant les chiffres de l'OCDE, du FMI, etc. Donc il souscrit le diagnostic que je faisais en allant en Allemagne et c'est un élément fort de rapprochement.
JEFF WITTENBERG
Et ça, ça va aider l'économie française ?
EMMANUEL MACRON
Et ça, ça aide l'économie allemande mais aussi l'économie française parce que c'est l'investissement dans toute la zone. Surtout et au-delà de ça, nous devons ensemble porter des leviers, porter des solutions concrètes pour un plan d'investissement européen. C'est le plan d'investissement de trois milliards d'euros et ça, ce sont des projets en France, en Allemagne, sur nos priorités, qui peuvent être financés avec de l'argent privé et public, mais nous devons, France et Allemagne ensemble, définir ces projets, en définir les conditions et c'est l'objectif que nous nous sommes fixés pour le début du mois de décembre.
JEFF WITTENBERG
On vous a entendu. Merci beaucoup Emmanuel MACRON. Très bonne journée.
EMMANUEL MACRON
Merci à vous, bonne journée.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 27 octobre 2014