Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec Europe 1 le 15 juillet 2015, sur l'accord concernant le nucléaire iranien et sur la Grèce et la Zone euro.

Texte intégral


MAXIME SWITEK
« L'interview politique d'Europe 1 », Alexandre KARA, vous recevez Laurent FABIUS, ministre des Affaires étrangères ; messieurs, c'est à vous.
ALEXANDRE KARA
Laurent FABIUS, bonjour !
LAURENT FABIUS
Bonjour !
ALEXANDRE KARA
Merci d'être avec nous. Après douze ans de négociations, neuf années de sanction les Iraniens sont descendus…
LAURENT FABIUS
Moi, je ne suis là que depuis trois ans.
ALEXANDRE KARA
Les Iraniens sont descendus hier dans les rues de Téhéran pour célébrer l'accord nucléaire. Est-ce que derrière cette joie, ce n'est pas la preuve que c'est d'abord l'Iran, le grand gagnant de cet accord ?
LAURENT FABIUS
Non, c'est un accord où chacun gagne, sinon d'ailleurs ça n'aurait pas été possible ! Dans une discussion aussi difficile, vous l'avez rappelé, ça fait douze ans que ça dure, effectivement, ça s'est conclu dans les derniers jours, il faut que chacun y trouve son avantage ! L'Iran, l'avantage principal, est double ! D'une part, les sanctions qui pesaient sur lui, ou sur elle, vont être levées, sous certaines conditions, on y reviendra peut-être. Et d'autre part, l'Iran peut espérer – peut espérer ! – être réintégré dans ce qu'on appelle la Communauté internationale. De notre côté – et la France y a joué un rôle, évidemment, très important – c'est la garantie qu'il n'y aura pas de bombe atomique de l'Iran ! Et moi, j'ai résumé, comme le président de la République française, toute cette négociation et la position de la France en disant : oui au nucléaire civil mais non à la bombe atomique. Et on a défini notre position en permanence depuis trois ans autour de cet objectif.
ALEXANDRE KARA
Laurent FABIUS, vous dites « il n'y aura pas de bombe atomique iranienne », mais ce n'est pas l'avis de tout le monde. Le Premier ministre israélien, Benyamin NETANYAHOU, a qualifié cet accord « d'erreur historique ». Est-ce que l'hostilité d'Israël ne fragilise pas, d'entrée, cet accord ?
LAURENT FABIUS
Non. Depuis toujours, le Premier ministre d'Israël, que j'ai vu d'ailleurs il n'y a pas longtemps, était opposé à cet accord dans la mesure où c'est vrai que l'Iran a proféré des menaces contre Israël, et j'espère que cela va évoluer. Mais en fait – je ne sais pas si on a le temps de revenir là-dessus – cet accord, c'est celui qui va protéger contre la bombe atomique ! Parce qu'il faut toujours…
ALEXANDRE KARA
Ce n'est pas l'avis d'Israël en tout cas…
LAURENT FABIUS
Oui, bien sûr, mais il faut toujours… On ne peut pas juger dans l'absolu ! Il faut juger ce qui se passe s'il n'y a pas cet accord. S'il n'y a pas cet accord, qu'est-ce qu'il se passe ? A ce moment-là, l'Iran continue ses travaux, ou entame ses travaux, pour avoir une bombe atomique et si on veut l'empêcher d'avoir la bombe atomique, qu'est-ce qu'il se passe ? Ce qu'on appelle la guerre ! Donc voilà quelle était l'alternative. Toute la difficulté diplomatique a été de séparer le nucléaire civil, qui lui est tout est tout à fait autorisé, du nucléaire militaire, et là on a fermé les portes. Comment ? En limitant les possibilités technologiques de l'Iran d'une part, en instituant des mécanismes de vérification qui n'ont jamais existé ; et personnellement et encore avant-hier, j'ai discuté avec le Directeur général de l'Agence de l'Energie atomique, qui est l'autorité chargée de les contrôler, et je lui ai dit, les yeux dans les yeux – c'est un Japonais, monsieur AMATO – je lui ai dit : « Monsieur le Directeur général, est-ce que l'accord que je vais devoir signer au nom de la France, est-ce qu'il vous permet à vous, Directeur de l'Energie Atomique, de contrôler, de vérifier ce que fera l'Iran ? ». Et sa réponse a été « oui ». Donc limitation, vérification, levée des sanctions, mais rétablissement des sanctions – ce que nous appelons le « snapback » – si l'Iran ne respecte pas ses obligations ! Si on mesurait un instant donné que l'Iran part vers la bombe atomique, à ce moment-là, les sanctions sont immédiatement rétablies.
ALEXANDRE KARA
Oui, mais je rappelle aux auditeurs, Laurent FABIUS, qu'en 2003, quand ont commencé les négociations, il était question d'arrêter, d'éliminer complètement le programme nucléaire iranien ! Aujourd'hui, on en arrive juste à le geler, à le ralentir. Est-ce que finalement, ce n'est pas une reculade pour les occidentaux ?
LAURENT FABIUS
Non ; non, non. L'équation, si je puis dire, se posait exactement dans les termes que j'ai dit : ou bien on arrivait à autoriser l'énergie civile et à éliminer l'énergie nucléaire militaire – c'est ce qu'on a obtenu – ou bien, soyons clairs, c'était le risque de guerre. Et vous voyez ce que ça veut dire la guerre avec l'Iran au Moyen-Orient.
ALEXANDRE KARA
Grâce à cet accord, il va y avoir un dégel des avoirs iraniens à l'étranger, de l'ordre de 130 milliards d'euros. Qu'est-ce qui va permettre de contrôler l'utilisation de cet argent ? Qu'est-ce qui peut empêcher aujourd'hui l'Iran d'utiliser cet argent pour soutenir le terrorisme, les milices chiites ou alors par exemple le régime syrien qui est son allié ?
LAURENT FABIUS
D'une part, en ce qui concerne le commerce des armes et en ce qui concerne les missiles balistiques, c'est-à-dire tout ce qui permet de renforcer le potentiel militaire de l'Iran et d'aider les pays voisins, il y a un mécanisme très précis qui est mis au point : il y aura interdiction des ventes d'armes avant cinq ans, et en ce qui concerne les missiles balistiques, huit ans. Et il y a une commission jointe où nous siégeons avec les Iraniens, et où nous avons la majorité, qui aura la capacité d'autoriser ou d'interdire tout ce qui est mouvement de forces… enfin pas de forces, mais d'équipements militaires. Ca, c'est un aspect. Deuxièmement, on va juger sur pièce quelle est l'attitude de l'Iran dans les conflits où directement il est engagé ! Ou indirectement ! C'est quoi ? A travers le Hezbollah au Liban, à travers les Houthis au Yémen. C'est vrai aussi en Irak, c'est vrai aussi en Syrie. Donc tout ce dont nous allons discuter avec monsieur ZARIF, ministre des Affaires étrangères, c'est d'une part, l'Iran nucléaire, et d'autre part, « si vous voulez vraiment être réintégré dans la Communauté internationale, il faut avoir une attitude positive ». Et là, on va juger sur pièce…
ALEXANDRE KARA
Une attitude positive par exemple, est-ce que ça peut être désormais l'implication de l'Iran dans les conflits régionaux, par exemple contre l'Etat islamique ? Est-ce qu'il faut avoir ce type de diplomatie désormais, après l'accord ?
LAURENT FABIUS
Il est déjà, d'une certaine manière, impliqué ! Parfois positivement, parfois négativement ! Quand je vous dis qu'il est impliqué au Yémen, ce n'est pas quelque chose de positif ! Quand je vous dis qu'il est impliqué à travers le Hezbollah, ce n'est pas quelque chose de positif. En revanche, l'Iran chiite est opposé à Daech sunnite ! Et donc toute la question – et on travaille là-dessus, mais pas à la radio – c'est de voir comment on peut, si vous voulez, en tout cas, objectivement, réunir des forces pour lutter contre Daech.
ALEXANDRE KARA
Laurent FABIUS, est-ce que vous avez-vous-même, après cet accord, décidé ou prévu de vous rendre à Téhéran ? On le sait, les entreprises françaises sont en attente de l'ouverture d'un formidable marché. Est-ce que vous allez vous-même vous rendre sur place ?
LAURENT FABIUS
Javad ZARIF m'a réinvité hier, au moment où nous nous quittions – il m'avait déjà invité, mais pour le moment je n'avais pas accepté cette invitation – et je lui ai dit que j'irais en Iran. Donc j'irai en Iran. Il y a un autre aspect qui est l'aspect économique, où vous savez que je m'occupe de diplomatie économique, les entreprises françaises ont été, dans le passé, avant les sanctions, très présentes ! Et puis les sanctions ont fait que tous les pays ont cessé d'être présents. Et évidemment, il y a des perspectives importantes. Et ce qui n'a pas été commenté jusqu'à présent, mais je profite de votre question pour le dire, c'est que nous avons échangé des lettres, les trois Européens qui étaient là, et John KERRY pour les États-Unis, sur une question précise, très importante, qui est celle-ci : beaucoup de banques, qui sont capables de financer toute une série d'investissements, ont également des filiales aux Etats-Unis et travaillent parfois en dollars. Et donc il faut arriver à ce que, puisque les sanctions vont être levées, mais qu'elles pourraient être rétablies si jamais il y avait des manquements, à ce qu'on élimine le risque que, par exemple, a connu l'entreprise Paribas. Vous avez vu que Paribas a eu une amende considérable de la part des Etats-Unis parce qu'elle avait fait du commerce – c'est d'ailleurs assez…
ALEXANDRE KARA
Plusieurs millions d'euros, oui.
LAURENT FABIUS
… Singulier de dire ça – avec Cuba et l'Iran. Bon. Compte tenu de ce qu'est l'Histoire… Et donc nous avons échangé des lettres avec John KERRY pour faire en sorte que nos entreprises européennes ne soient pas pénalisées et puissent effectivement faire du commerce avec l'Iran. Et beaucoup, évidemment, sont dans les starting-blocks. Les entreprises françaises sont appréciées là-bas et Javad ZARIF me l'a confirmé. Mais je veux être extrêmement clair ! Le commerce est très important, ça permet la croissance, c'est important pour les Iraniens, c'est important pour nous. Mais lorsque le président de la République et moi-même avons pris notre décision stratégique – vous savez que c'est la France qui a été la position de fermeté constructive dans toute cette négociation – nous n'avons pas pris cette décision pour des raisons commerciales. Nous l'avons prise pour des raisons stratégiques, parce que nous voulions éviter la prolifération nucléaire, et nous savions que si nous arrivions à un accord, mais un accord très solide, nous pourrions éviter cette prolifération.
ALEXANDRE KARA
Laurent FABIUS, revenons en Europe. On croyait être sorti de l'affaire grecque, et finalement, on s'est aperçu hier que le FMI annonçait qu'il faudrait probablement alléger encore plus la dette grecque, et peut-être que l'aide promise par les Européens ne serait pas suffisante. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ca veut dire que finalement, c'est un feuilleton sans fin et qu'on ne peut rien faire pour la Grèce ?
LAURENT FABIUS
Non ! J'espère bien que non ! Il y a eu les décisions très difficiles que vous avez vues récemment, où là aussi, la France, et singulièrement le président, a joué un rôle de pivot parce que tout le monde reconnaît que l'accord ne se serait pas fait sans une implication personnelle, et aussi le couple franco-allemand, après des difficultés, a joué positivement. Maintenant, on n'a pas terminé ! Il faut d'abord que monsieur TSIPRAS parvienne à faire voter son Parlement, il faut que d'autres parlements jouent…
ALEXANDRE KARA
Mais Laurent FABIUS, faut-il effacer une partie de l'ardoise grecque aujourd'hui ?
LAURENT FABIUS
Ce n'est pas en ces termes que les techniciens, aujourd'hui, raisonnent. On préfère plutôt le terme technique « allonger la maturité des prêts ». C'est-à-dire que si les prêts doivent être remboursés…
ALEXANDRE KARA
Donc il faudra plus d'efforts encore, de la part des Européens ?
LAURENT FABIUS
Je réponds de la manière suivante : si la Grèce était sortie de l'euro, ça aurait coûté beaucoup, beaucoup, beaucoup plus cher que l'aide qu'on peut lui apporter à l'intérieur de l'euro.
ALEXANDRE KARA
Merci, Laurent FABIUS.
LAURENT FABIUS
Merci à vous et bonne journée.
MAXIME SWITEK
Merci Laurent FABIUS, et merci, Alexandre KARA.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 23 juillet 2015