Interview de Mme Fleur Pelelrin, ministre de la culture et de la communication à Europe 1 le 21 juillet 2015, sur les dossiers de la politique culturelle du ministère.

Texte intégral


MAXIME SWITEK
Voici donc l'interview politique d'Europe 1 ; Alexandre KARA, vous recevez ce matin Fleur PELLERIN, ministre de la Culture et de la Communication. Madame, Monsieur, c'est à vous.
ALEXANDRE KARA
Bonjour Fleur PELLERIN.
FLEUR PELLERIN
Bonjour.
ALEXANDRE KARA
Merci d'être avec nous ce matin. C'est la deuxième journée de mobilisation pour les éleveurs de Caen. Vous qui en cette période d'été sillonnez la France de festival en festival, est-ce que vous percevez également la détresse dans les territoires des agriculteurs français ?
FLEUR PELLERIN
Je l'entends, je la vois et honnêtement, Stéphane LE FOLL a alerté depuis longtemps sur la situation extrêmement difficile des agriculteurs qui subissent une triple crise dans un certain nombre de secteurs de l'élevage et dans le lait. Il y a des actions qui ont été engagées depuis longtemps sur des aides pour la trésorerie pour aider les agriculteurs dans leurs difficultés de trésorerie passagères, des banques qui ont été aussi sollicitées pour venir appuyer les entreprises agricoles, et puis surtout une négociation, une concertation avec la grande distribution, avec l'ensemble de la filière pour essayer d'obtenir que les prix puissent augmenter afin de permettre aux agriculteurs d'avoir une activité qui leur permette de vivre. Il ne faut pas croire que rien n'a été fait mais je comprends évidemment ces tensions qui s'expriment aujourd'hui sur le terrain.
ALEXANDRE KARA
Mais est-ce que le gouvernement est assez réactif ? Vous qui vous déplacez beaucoup, on a vu que Stéphane LE FOLL, lui, n'est pas allé à Caen.
FLEUR PELLERIN
Mais Stéphane LE FOLL a discuté avec la profession agricole depuis des mois. Son bureau est ouvert, il l'a dit à plusieurs reprises. Il a beaucoup vu ces professions et je le sais parce qu'il rend souvent compte en conseil des ministres. La réactivité, c'est aussi de prendre des mesures. Maintenant l'Etat, nous ne sommes pas en économie administrée. Ce n'est pas à l'Etat de fixer les prix donc il y a aussi une responsabilité collective de la grande distribution, des abattoirs, de l'ensemble de la filière et c'est à ceux-là que le ministre de l'Agriculture et que l'ensemble du gouvernement essaye de parvenir, mais ça doit être une solution concertée, discutée avec l'ensemble des acteurs de la filière.
ALEXANDRE KARA
On va revenir plutôt sur vos dossiers. Le ministère de la Culture est évidemment très engagé sur les territoires et certaines petites communes s'inquiètent aussi de vos projets. Il y a deux semaines, vous avez présenté en conseil des ministres votre projet de loi sur la liberté de création, l'architecture et le patrimoine. Justement, c'est le volet patrimoine qui inquiète certains. En gros il s'agirait, se plaignent ces détracteurs, d'un désengagement de l'Etat dans la sauvegarde des zones historiques.
FLEUR PELLERIN
Pas du tout. Ce n'est pas du tout un désengagement. C'est-à-dire que les missions importantes de l'Etat - je vais parler en termes simples mais il y a une intervention souvent, quand un secteur est protégé autour d'un monument historique par exemple, pour des constructions, des travaux de construction -, on fait appel à ce qu'on appelle un architecte des bâtiments de France, donc c'est quelqu'un qui doit donner son avis sur les travaux. Cet architecte continuera toujours à donner son avis parce qu'il est la voix de l'Etat et il est la voix de la protection et de la sauvegarde du patrimoine. Aujourd'hui en réalité ce que fait ce projet de loi, c'est qu'il simplifie radicalement le code du patrimoine, le droit du patrimoine, qui est devenu absolument illisible et incompréhensible pour nos concitoyens. Je vais vous donner un exemple : nous allons créer avec cette loi ce qu'on appellera des cités historiques, c'est-à-dire un nouveau périmètre de protection qui va remplacer des zones qui s'appelaient ZPPAUP-AVAP et secteur sauvegardé. Est-ce que vous savez ce que c'est ? Moi franchement, je n'arrive pas à comprendre. Chaque secteur avait sa réglementation propre et franchement, quand on était un habitant d'un quartier qui était dans une de ces zones, comprendre s'il fallait la réglementation de la ZPPAUP ou le PLU, le Plan Local d'Urbanisme de la ville, c'était incompréhensible.
ALEXANDRE KARA
Ce n'est pas ce que disent les communes. Elles ont peur surtout que le financement de l'Etat s'arrête en réalité.
FLEUR PELLERIN
Non. Tout cela est absolument faux. Moi, j'ai eu beaucoup de concertations avec l'ensemble des représentants des communes, que ce soient les petites communes, les grandes communes, les cités qui ont des espaces patrimoniaux. Tout cela n'est pas vrai, donc non seulement on garde l'intervention de l'Etat à travers son architecte des bâtiments de France qui continuera évidemment à protéger les espaces sauvegardés et ces fameuses cités historiques qui sont quand même plus agréables – c'est un vocable qui est plus agréable à dire que ZPPAUP ou autre sigle absolument incompréhensible. Donc ces cités historiques resteront bien protégées avec l'avis de l'architecte des bâtiments de France. Par ailleurs, tout ce qui concerne les études pour le classement et cætera continuera à être payé ; enfin, ce qui était déjà payé par l'Etat continuera à l'être donc l'Etat restera un partenaire des cités patrimoniales et des cités historiques, donc il n'y a absolument aucune inquiétude à avoir, moi je l'ai dit à ces associations. Voilà, donc tout ce qui a été dit pour l'instant, parfois écrit, l'a été à tort parce que mon intention c'était de simplifier pour rendre les choses plus compréhensibles mais en gardant une forte exigence en matière de protection du patrimoine.
ALEXANDRE KARA
Restons encore quelques secondes sur cette loi parce que c'est une loi ambitieuse, ça fait longtemps qu'il n'y en avait pas eu une comme ça au ministère de la Culture. D'autres pointent l'absence d'un volet sur le piratage : ça veut dire qu'il n'y aura pas d'autre Hadopi ? Vous n'allez pas lutter contre le piratage ?
FLEUR PELLERIN
Mais vous savez, cette loi n'est pas l'alpha et l'omega de mon action. Ça fait à présent presqu'un an que je suis au ministère de la Culture et beaucoup de choses ont été faites qui ne passaient pas obligatoirement par un texte législative. Par exemple la lutte contre le piratage, je pense que si vous interrogez les professionnels du cinéma, de la musique, je pense qu'ils sont très contents de l'action qui a été menée par le gouvernement et par le ministère de la Culture parce que ce que nous avons fait depuis un an, c'est que nous avons concentré tous nos efforts sur la lutte contre le piratage commercial, c'est-à-dire les sites qui vivent de la mise en ligne illicite de films, d'oeuvres piratés. Et donc, nous avons travaillé en particulier avec les annonceurs de publicités pour faire en sorte que plus aucune régie publicitaire ne mette de la publicité – c'était encore le cas – sur des sites illégaux. Nous sommes en train de le faire avec les sites de paiement en ligne type PayPal mais aussi l'ensemble des banques, la Fédération bancaire française, pour qu'il ne puisse plus y avoir de mise à disposition d'outils de paiement en ligne sur ces sites pirates et donc ça, ce sont des avancées qui ne passent pas par la loi mais qui sont extrêmement efficaces pour lutter, pour assécher le financement des sites illicites.
ALEXANDRE KARA
Fleur PELLERIN, vous avez beaucoup de gros dossiers. Vous étiez à Avignon il y a quelques jours. Pour une fois, ce n'est pas le ministre de la Culture qui s'est fait siffler mais plutôt le patron du festival pour la présentation du Roi Lear. Est-ce que ça veut dire que désormais, il y a un climat d'apaisement avec les intermittents du spectacle ?
FLEUR PELLERIN
Déjà, moi j'étais à l'ouverture du festival d'Avignon et j'ai assisté à cette représentation du Roi Lear. Il y a eu aussi beaucoup d'applaudissements et moi, j'ai beaucoup apprécié cette lecture qui est une lecture effectivement très originale de SHAKESPEARE mais que j'ai trouvé une très belle pièce, c'est une très belle mise en scène en tout cas d'Olivier PY, et c'est vrai que le climat de manière générale était très apaisé. Moi je suis allée au village du off, j'ai rencontré un certain nombre d'acteurs. Avec Manuel VALLS encore avant-hier, nous étions avec les représentants des syndicats des professionnels du spectacle et, bien sûr, ils restent tous vigilants et nous aurons à la rentrée une négociation sur le régime.
ALEXANDRE KARA
Il va y avoir des annonces à la rentrée ?
FLEUR PELLERIN
Il va y avoir des annonces sur le budget du ministère de la Culture qui sont des annonces toujours très attendues et très importantes, mais déjà…
ALEXANDRE KARA
En augmentation ?
FLEUR PELLERIN
Qui sera en augmentation mais les annonces, elles ont déjà été faites en réalité par le Premier ministre et puis par François REBSAMEN et moi-même sur la loi, en fait, sur le dialogue social qui non seulement réaffirme, affirme pour la première fois dans la loi la spécificité et l'existence de ces annexes qui régissent l'indemnisation chômage des professionnels du spectacle mais en plus qui définissent de nouvelles modalités de négociation de la convention d'assurance-chômage et c'est là-dessus précisément que reposaient toutes les attentes parce que jusqu'à présent les conditions de négociation n'étaient pas favorables au fait de trouver des solutions consensuelles. Donc aujourd'hui, nous avons rétabli des conditions de négociation qui sont, je crois, de nature à apaiser les choses et c'est effectivement ce que j'ai ressenti en allant à Aix-en-Provence, à Arles, à Avignon, un peu partout dans les grands festivals d'été.
ALEXANDRE KARA
Il y a quelques semaines, vous avez été bousculée par l'affaire Agnès SAAL, on le sait, l'ex-patronne de l'Ina qui a dépensé des sommes faramineuses en taxi. A la suite de ça, vous avez fait un rappel à l'ordre à tous les patrons des établissements culturels. Est-ce que vous avez été entendue ? Est-ce qu'il y a d'autres abus ? Est-ce qu'aujourd'hui vous avez le sentiment que tout ça désormais est verrouillé et ne se reproduira plus ?
FLEUR PELLERIN
Vous savez, le risque zéro n'existe pas mais en tout cas, moi ce qui est sûr, c'est que j'ai une conception extrêmement élevée de l'éthique que doivent avoir les fonctionnaires. Je salue leur travail parce que beaucoup de fonctionnaires se sont sentis aussi peut-être entachés par ces affaires alors qu'ils font eux-mêmes leur travail de manière extrêmement consciencieuse avec une très haute idée du service public et un sens de l'intérêt général qui fait que jamais ils n'auraient des écarts par rapport à leur éthique.
ALEXANDRE KARA
La procédure disciplinaire se poursuit pour Agnès SAAL ?
FLEUR PELLERIN
Donc moi ce qui m'intéresse, c'est en tant que chef de corps, en tant que dirigeante des fonctionnaires du ministère de la Culture qui font bien leur travail, de réaffirmer effectivement mon attachement à la responsabilité et à l'éthique qui est celle des fonctionnaires. Je suis moi-même fonctionnaire donc je partage ce sens de la responsabilité et ce sens de l'intérêt général qui doivent être les valeurs cardinales pour l'ensemble de la fonction publique, donc il m'est apparu absolument indispensable de les réaffirmer, de mettre en place un certain nombre de mesures de contrôle interne ou de renforcer les mesures de contrôle interne pour mieux vérifier ce genre de dépenses mais qui ne sont pas monnaie courante dans la fonction publique. Il ne faudrait pas donner l'impression que c'est un cas absolument général dans la fonction publique. La plupart des fonctionnaires font leur travail sans commettre de tels écarts.
ALEXANDRE KARA
Fleur PELLERIN, autre sujet qui fâche : dans ces dernières nominations, que ce soit pour RADIO FRANCE ou FRANCE TELEVISIONS, le CSA a été très contesté. Est-ce qu'aujourd'hui il faut réformer le CSA ?
FLEUR PELLERIN
Ecoutez, moi je suis très fière de la réforme qui a été mise en oeuvre par ce gouvernement pour rétablir l'indépendance dans les nominations de l'audiovisuel public. Je préférerai toujours avoir une instance collégiale dont je rappelle que la moitié des membres ont d'ailleurs été nommés par l'ancienne majorité, plutôt que quelqu'un qui passe un coup de téléphone depuis son bureau en décidant purement du fait du prince. Moi, je suis très satisfaite de cette évolution, je pense qu'elle va dans le sens d'un meilleur fonctionnement démocratique. Qu'il y ait des choses à améliorer sur la transparence ou la publicité qui est donnée par exemple aux auditions ou aux projets des candidats à la présidence d'une grande entreprise de l'audiovisuel public, cela se peut. D'ailleurs, le CSA a fait quelques propositions, nous y réfléchirons ensemble avec le législateur, avec les parlementaires. Mais moi je reste fermement attachée à cette réforme qui était une promesse de campagne du président de la République et qui doit rester la norme parce que c'est ça l'indépendance de l'audiovisuel public.
ALEXANDRE KARA
On va terminer sur une belle initiative, une initiative positive. Vous étiez encore hier à Marseille où se déroule l'opération « Lire en short ». Quel est le bilan aujourd'hui de cette opération ? Elle se termine à la fin du mois de juillet, je crois.
FLEUR PELLERIN
Oui, donc il est un peu trop tôt pour en faire le bilan mais c'est une très belle opération parce que nous avons souhaité quelque chose de décalé, c'est-à-dire apporter les livres aux enfants qui n'ont pas la chance de partir en vacances au bas des tours mais aussi sur les plages du Prado à Marseille, pour essayer de conquérir et de trouver un public qui n'est pas le public habituel des librairies ou des bibliothèques. Ce que je peux vous dire jusqu'à présent, c'est que cet objectif-là est rempli, c'est-à-dire que nous avons vu se saisir de livres des enfants pour qu'i c'était la première fois le fait d'avoir un livre à soi, et nous avons vu des publics qui ne sont pas les publics des salons de la littérature jeunesse, des librairies et des bibliothèques. Donc au moins cet objectif est atteint, c'est-à-dire que nous avons créé cette rencontre entre le livre et des enfants ou des jeunes qui n'ont pas le loisir de se retrouver souvent en contact avec des livres, donc je suis très heureuse de cela.
ALEXANDRE KARA
Fleur PELLERIN, merci. J'espère que les Français liront et pas seulement en short grâce à votre initiative. Excellente journée.
FLEUR PELLERIN
Merci.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 29 juillet 2015