Déclaration de Mme Aurélie Filippetti, ministre de la culture et de la communication, sur le langage des signes et l'intégration sociale des personnes sourdes, Paris le 27 novembre 2012.

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Circonstance : Tricentenaire de la naissance de l'Abbé de l'Epée à Paris le 27 novembre 2012

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Texte intégral


Vous véxerais-je, si je dis que nous honorons aujourd’hui une arrière-petite-nièce de l’Abbé de l’Épée ? Car à bien des égards, vous avez repris le flambeau du précurseur en travaillant aujourd’hui à ce que les enfants du silence, à ce que les « silencieux », prennent toute leur place dans la société française.
Vous utilisez à cette fin ce magnifique instrument que, grâce à vous, nous connaissons désormais un peu mieux : la langue des signes, qui donne aux sourds l’autonomie langagière, condition première de toute émancipation.
Mais nous le savons, les langues ne valent que par ce que nous en faisons, et vous avez choisi, chère Emmanuelle Laborit, de faire de la vôtre matière à spectacle vivant. Vous incarnez pour nous un art : le théâtre en LSF (Langue des signes française), un lieu : l’IVT (International Visual Theatre), une cause : l’accès de tous à la culture, la lutte contre l’exclusion.
Il fallait une bonne mesure d’audace, chez la jeune sourde que vous étiez, pour décider un beau jour de devenir comédienne professionnelle. Mais à force de volonté, vous avez su montrer que ce qui pouvait passer pour de l’inconscience était une forme supérieure de lucidité. C’est la belle séquence finale du film Avec nos yeux : « Tout le monde me prenait pour une insensée », disiez-vous … « Et maintenant ?…».
L’impossible, c’est pour ceux qui n’ont jamais essayé…
Non contente de rebrousser quelques idées reçues, vous poussez votre vision aux limites de la provocation et du paradoxe. Je pense à L’inouï music-hall, spectacle inouï en effet, dans tous les sens du terme, puisqu’il s’agit d’un spectacle de chansons françaises. Une prouesse d’ingéniosité, pleine de trucs et de trouvailles pour le plaisir de tous, sourds et entendants. C’est ça, la promotion du bilinguisme en actes.
Au-delà des spectacles, vous avez fait de votre théâtre le principal centre de formation à la langue des signes : près de 900 personnes l’apprennent chaque année dans vos locaux, et c’est en même temps un foyer de production d’ouvrages et de supports multimédia à caractère pédagogique sur la culture sourde. Ce faisant, vous apportez votre contribution à ce grand mouvement d’éducation artistique et culturelle, que je souhaite développer encore.
Vous avez joué naguère dans une pièce inspirée du répertoire du Grand-Guignol, et il se trouve qu’IVT est installé aujourd’hui à Paris, rue Chaptal, dans les locaux qui ont été autrefois ceux du Grand-Guignol. Il faut croire qu’il y a entre vous et la fameuse marionnette une affinité élective, qui ne se résume pas à votre sourire malicieux : c’est qu’il vous arrive de taper fort, aussi, en redresseur de torts, pour faire prévaloir le droit des gens contre l’inertie et toutes les pesanteurs qui rendent la vie parfois si difficile.
Celle que nous distinguons aujourd’hui est comédienne, au théâtre, au cinéma, à la télévision. C’est une citoyenne courageusement engagée dans le changement social et le développement culturel. Elle est metteur en scène et dirige une importante institution culturelle. Elle est l’auteur d’un livre, Le cri de la mouette, qui a été traduit en plus de dix langues.Pour tous ces talents, chère Emmanuelle Laborit, au nom de la République française, nous vous faisons officier de l’ordre des Arts et des Lettres.