Texte intégral
Je voulais tout d'abord souhaiter une très grande bienvenue à Christiana Figueres, la secrétaire exécutive qui a maintenant les clefs de cette Maison et vous souhaitez à vous, Mesdames et Messieurs de la presse, une très cordiale bienvenue. La presse va jouer un rôle très important pendant toute cette conférence. On me dit que vous serez, durant toute cette conférence, 3.500 journalistes, ce qui est considérable, et lundi, pour la venue des chefs d'État et de gouvernement vous serez 6.000, si j'ai bien compris. Nous avons essayé d'aménager les espaces pour que vous puissiez bien travailler.
Je viens de remettre à Christiana Figueres la clef du centre de conférence qui, pendant le temps de la COP21, sera un territoire des Nations unies ; pendant deux semaines, nous allons y accueillir le monde entier. Nous avons voulu cette enceinte à l'image de notre engagement commun pour la planète mais aussi de notre volonté d'y associer largement la société civile. Nous avons donc souhaité que la forme reflète le fond. Nous sommes à moins de 48 heures de l'ouverture officielle de la COP21. Ce rendez-vous, je vous le rappelle, a été pris dès 2011, lors de la COP de Durban. Depuis, Christiana Figueres, en particulier, a travaillé avec les présidences successives pour faire de 2015 le tournant, le «turning point» dont le monde a besoin.
En tant que présidence, nous avons également tenté de faire le maximum pour soutenir le processus de négociations avec l'objectif que chaque pays puisse se sentir écouté et participer de la façon la plus concrète aux débats ; et aussi pour que cette dynamique, au-delà des États, puisse traverser la société toute entière.
À chaque étape, nous avons travaillé avec nos amis péruviens, en particulier Manuel Pulgar-Vidal, qui est le président sortant de la COP20. Cette coopération a été excellente, je tiens à le souligner.
Nous avons souhaité que tous les pays soient écoutés. Pour cela, nous n'avons ménagé aucun effort dans le travail de préparation. Le président de la République française s'est personnellement beaucoup investi et moi-même, en 18 mois, j'ai effectué plus de 100 déplacements climat et 400 rencontres bilatérales, sans oublier les 1.000 événements organisés par nos ambassades à travers le monde. Dans ce tour du monde du climat, nous avons à chaque fois ressenti l'espoir que suscite cette Conférence de Paris. C'est un mouvement de toute la société, bien sûr des gouvernements mais aussi des particuliers, les communes ou les entreprises. Tout le monde comprend que la donne est en train de changer, qu'il faut qu'elle change et que Paris doit être l'accélérateur de ce mouvement.
De très nombreuses coopérations sont lancées. Vous verrez ici que des solutions concrètes sont développées, certaines seront présentées pendant la conférence. Je veux souligner un chiffre simple : près de 11.000 engagements ont été déposés à ce jour sur la plateforme que l'on appelle Nazca, mise en place à cet effet par les Nations unies. Les États eux-mêmes ont énormément travaillé puisque pour la première fois de l'Histoire, chaque pays devait présenter ses efforts pour le climat dans les années à venir. Christiana Figueres m'a informé que nous avions atteint, hier, le chiffre de 180 contributions nationales soumises qui couvrent près de 95% des émissions mondiales. C'est inédit et c'est un des premiers éléments du succès de Paris. Je rappelle à titre de comparaison que le protocole de Kyoto ne couvre que 15% des émissions de gaz à effet de serre et que là nous sommes à 95%. Ces contributions représentent autant de projets de société, cela porte en germe toute une série de nouveaux modèles de développement, d'innovations. Bien évidemment, si ces contributions ne sont pas encore parfaites, elles nous éloignent du risque des 5 ou 6 degrés de l'inaction que décrivait le GIEC, mais elles ne nous permettent pas encore d'aller vers les 2 degrés ou 1,5 degré que nous visons. Donc, ce sera l'un des éléments de cette négociation pour voir comment nous pouvons combler le cap qui reste à combler.
En ce qui concerne la négociation, je ne vais pas entrer dans les détails ; il y aura peut-être des questions de votre part. Je dirai simplement, concernant la COP, qu'un grand événement aura lieu lundi prochain, avec les 150 chefs d'État et de gouvernement, mais que dès demain le groupe ADP qui est chargé de préparer le texte se réunira, ce qui permettra de rouvrir les discussions sur le texte sans perdre de temps. Dès lundi, tout le monde sera au travail et j'ai demandé au coprésident de ce groupe ADP de remettre un premier texte profondément modifié, avec je l'espère beaucoup de solutions apportées aux problèmes samedi prochain à midi.
Ensuite, nous entrerons dans une deuxième phase qui sera la COP où bien évidemment nous prendrons le relais et où je présenterai les modalités de poursuite et de fin de nos travaux.
J'espère que le projet de texte qui me sera remis samedi prochain sera le plus abouti possible, afin que la deuxième semaine puisse être consacrée uniquement aux questions politiques majeures qui, le cas échéant, resteront en discussion.
Je terminerai en disant que ma présidence sera une présidence à l'écoute, une présidence impartiale et une présidence qui recherchera, dans tous les domaines, le compromis. C'est ce que l'on demande au président de la COP. Bien évidemment, je respecterai ce mandat avec un objectif qui est connu : c'est que le 11 décembre, je souhaite être en mesure de prononcer six mots simples mais qui seront l'aboutissement d'efforts sans précédent : «L'accord de Paris est approuvé».
Q - Je crois comprendre qu'il ne sera pas question dans l'accord final de quelque chose dont pourtant beaucoup de gens disent que ce serait indispensable, c'est-à-dire la fixation d'un prix du carbone. De nombreux acteurs économiques, de nombreux industriels, de nombreux économistes disent qu'il faut établir un prix du carbone pour inciter les gens à s'éloigner d'une économie gourmande en carbone.
Qu'est-ce qui va être fait sur ce plan pendant la conférence ? Peut-on s'attendre à un fort engagement d'un certain nombre de pays pour établir, à plus ou moins brève échéance, un marché du carbone ou une taxe, en tout cas, la fixation d'un prix du carbone au niveau international ?
R - La question de la fixation d'un prix du carbone ou de la tarification du carbone - il y a plusieurs techniques - est une question très importante. Il y a déjà des initiatives considérables qui sont prises en ce sens, il y a déjà des régions qui ont fixé un prix au carbone. La Chine elle-même a annoncé qu'en 2017 - c'est à court terme - il y aurait, sur l'ensemble de son territoire, une fixation du prix du carbone.
Pourquoi est-ce tellement important ? Parce que si l'on veut aller vers un monde moins carboné où les énergies renouvelables prennent plus de place, où le développement soit soutenable, il faut un double mouvement. D'une part, il faut que le carbone ait un prix alors qu'il a un coût, et, d'autre part, il faut que les énergies renouvelables soient moins chères et plus disponibles. C'est le double mouvement qu'il faut faire, d'où toute une série d'études, de tentatives et d'expériences qui ont lieu à propos du prix du carbone.
Vous demandez si ce sera inclus dans l'accord final ? Actuellement, sauf erreur de ma part, dans le long texte qui est proposé, il y a 2 mentions du prix du carbone mais - disons les choses telles qu'elles sont - il serait illusoire de penser que dans l'accord que j'espère nous allons conclure, on pourrait fixer un prix du carbone unique. Non, certainement pas. Peut-être, si les parties l'estiment utile, y aura-t-il une mention de cette question très importante du prix du carbone mais évidemment, il y a des différenciations selon les régions ou les techniques.
Il y aura en revanche, et dès le lundi, des initiatives fortes importantes pour insister sur la nécessité d'aller dans le plus de territoire possible vers une tarification du carbone. Ces initiatives seront lancées à la fois par des gouvernements et par des entreprises. Vous verrez tout au long de la semaine, une série de travaux, à commencer par lundi prochain, qui vont soutenir cette idée que personnellement je crois très juste qu'il faut aller le plus rapidement possible vers des méthodes de tarification du carbone.
Q - Quels sont les principaux obstacles pour arriver à un accord ?
R - Avant de parler des obstacles, je vais, si vous le voulez bien, parler des éléments positifs.
D'abord, il y a partout dans le monde une prise de conscience de plus en plus profonde de ces phénomènes du dérèglement climatique qui d'ailleurs accompagnent l'amplification du phénomène. Il n'y a quasiment aucun pays où la population ne soit pas sensible à cela et les gouvernements aussi. C'est le premier élément qui est très important, la prise de conscience de plus en plus forte.
Le second élément, ce sont les travaux des scientifiques qui désormais ont rendu tout à fait incontestable le phénomène et ses origines. Il faut rendre hommage en particulier aux scientifiques du GIEC qui ont fait un remarquable travail.
Le troisième élément positif, c'est que, beaucoup de pays et singulièrement des pays grands émetteurs de carbone se sont engagés de façon tout à fait décisive dans la lutte contre le changement climatique. On peut citer la Chine par exemple, on peut citer le président américain et on pourrait en citer d'autres. Tous ces éléments sont très positifs et n'existaient pas auparavant en tout cas pas au même degré. Mme Figueres vient de donner peut-être la meilleure preuve de tout cela en nous rappelant que désormais, 183 pays, au moment où nous parlons, ont fixé des objectifs en ce qui les concerne sur la question climatique, ce qui est radicalement nouveau. Je dois dire que lorsque nous avons précisé cette méthode l'an dernier à Lima, peu d'entre nous s'attendaient à ce chiffre.
Puis, il y a eu des travaux préparatoires qui ne sont pas encore conclusifs mais qui nous ont permis d'avancer. Le groupe qui va se réunir à partir de dimanche dispose d'un texte, ce texte est encore trop long, il y a encore beaucoup trop de parenthèses mais c'est un texte et il y a une volonté commune d'aboutir à un succès. Tout cela est donc positif.
En même temps, bien évidemment, il reste des difficultés à résoudre parce qu'il y a des points bien connus sur lesquels l'accord n'a pas encore pu se faire. Je vais citer des concepts mais on s'y reconnaîtra, il y a encore à avancer les questions de financement, de technologies, il y a encore des accords à trouver sur les questions d'adaptation, sur la question bien connue de la différenciation. Il y a à se mettre bien d'accord sur les clauses de révision, il y a donc toute une série d'éléments. Il faut bien dire aussi que les positions, les situations objectives des pays sont assez différentes. La situation des îles Maldives qui risquent d'être recouvertes par les flots avec l'élévation du niveau de la mer n'est pas la même que la situation du Canada qui n'est encore pas la même que celle de l'Inde ou de la Bolivie. Ce sont des situations très différentes et je prends des pays au hasard.
Il faut néanmoins qu'à partir de ces situations différentes, à partir d'une volonté commune d'aboutir à un accord universel, «legally binding» come l'on dit, différencié, juste, dynamique, durable, tous ces adjectifs ont une valeur. Il faut que l'on parvienne à un compromis qui permette, puisque c'est cela l'objectif : ne pas dépasser 2 degrés, certains disent même 1,5 degré d'élévation de température à la fin du siècle.
Vous avez des éléments positifs et d'autres qui doivent encore être réglés et tout le travail des 11 jours c'est de parvenir à un accord.
Q - Le président chinois Xi Jinping arrive dès le premier jour et je crois que la délégation chinoise est déjà arrivée. Qu'attendez-vous de la Chine et de sa contribution pour trouver un accord global ?
Je me permets une seconde question : pour le secteur privé chinois, comment peut-il participer activement à cet effort global pour trouver une économie mondiale plus verte ?
R - Le président chinois arrive dimanche je crois, il dînera avec le président français et il interviendra le lundi. La Chine est un pays qui, de manière incontestable, est engagé vers la lutte contre le dérèglement climatique, cela fait partie de ce que nos amis chinois appellent une nouvelle civilisation écologique. Je peux témoigner, pour m'être rendu moi-même, dans les 2 dernières années, 11 fois en Chine à quel point nos amis chinois sont engagés dans ce mouvement. Parce que c'est une nécessité absolue. Ils sont les premiers émetteurs de gaz à effet de serre dans le monde, c'est une nécessité sociale, politique, économique, écologique et nos amis chinois veulent faire de ce qui est une contrainte en même temps un atout, une opportunité économique. Et c'est ainsi qu'ils sont devenus les premiers producteurs de panneaux solaires au monde. Nous avons eu l'occasion de discuter, s'agissant de la France, nous avons même publié une déclaration commune au début du mois de novembre qui a été très bien préparée et qui permet un certain nombre d'avancées dont nous espérons qu'elles pourront être acceptées par l'ensemble des pays. Et quand on sait le rôle que joue la Chine, à la fois parce qu'elle est un grand émetteur et à cause de son rôle dans le monde, évidemment, on attendra avec beaucoup d'impatience les propos du président Xi lundi et nous avons des contacts permanents avec les négociateurs chinois.
S'agissant du secteur privé, bien évidemment, ce secteur a un plein rôle à jouer dans ce que décrivait Christiana Figueres, c'est-à-dire des engagements pour un nouveau mode de développement. Un certain nombre d'entrepreneurs privés chinois seront là parmi lesquels, Jack Ma - je cite ce nom parce qu'il est bien connu - et je sais que par exemple, pour une initiative qui va être lancée lundi pour développer la recherche en matière de technologies nouvelles qui rassemble à la fois des États et des partenaires privés - on a cité en particulier M. Bill Gates -, il y aura aussi des entrepreneurs chinois qui apporteront leur soutien dans ces initiatives.
Q - De nombreuses marches ont été organisées dans le monde mais elles ont été interdites à Paris et pourquoi il y a des personnes assignées à résidence ?
R - Il y a effectivement des marches dans beaucoup de villes à travers le monde et c'est très positif parce qu'il faut que les gouvernements sentent que la population elle-même, la société civile est mobilisée pour aller vers des actions contre le réchauffement climatique et le dérèglement climatique. Il faut évidemment que ces marches, et c'est le cas en général, se passent dans des conditions paisibles.
En France, comme vous le savez, nous avons subi il y a de cela peu de jours, des attentats terroristes extrêmement sérieux et à partir de là, le gouvernement - c'était une décision difficile à prendre - a été amené à ne pas autoriser des manifestations dont on ne pourrait pas assurer la sécurité totalement.
Autant tout ce qui est dans des enceintes closes peut faire l'objet d'un contrôle de sécurité sans difficulté, autant s'il y a des centaines de milliers de gens qui défilent dans la rue, il peut y avoir des risques, y compris des risques de panique comme on l'a vu.
Le gouvernement français a donc été amené à ne pas autoriser ces manifestations et je dois dire que les organisations ont été extrêmement responsables en le comprenant parfaitement.
Nous avons appris qu'il y avait eu ici ou là telle assignation à résidence et peut-être même davantage. Tout à l'heure, juste avant le déjeuner, le président de la République recevait à l'Élysée un certain nombre d'organisations non gouvernementales et j'étais à ses côtés. Il a dit à cette occasion qu'il ne devait y avoir aucune décision arbitraire. Je pense donc que cela va se traduire dans la réalité. Si bien évidemment, il y a des intentions qui sont différentes c'est autre chose. Mais, s'il s'agit simplement pour tel ou tel manifestant, le cas échéant manifestant écologiste, de circuler, ce qu'a dit le président de la République est qu'il n'y avait lieu bien sûr et en aucun cas à ce qu'il y ait des arrestations arbitraires.
Q ? Quelle est l'importance des décisions prises par les villes dans les négociations de la COP21 ?
R - Les villes, puisque c'est votre question vont jouer un rôle tout à fait majeur y compris dans cette conférence parce qu'elle joue un rôle majeur dans la question de la lutte contre le dérèglement climatique. Cela va culminer le 4 décembre puisque ce jour-là, à la Mairie de Paris seront rassemblés je crois un millier de dirigeants de villes et de régions venues du monde entier qui vont prendre des engagements très précis sur leurs actions en matière de lutte contre le dérèglement climatique.
Concrètement, ils vont adopter une charte, ils vont prendre des engagements qui peuvent être différents sur les transports publics, sur la manière de traiter les déchets, sur ce que l'on appelle l'économie circulaire, sur l'encouragement aux économies d'énergies, bref, sur tout ce qui est émissions de gaz à effet de serre. Car c'est un point qu'il faut expliquer autour de nous et cela peut être fait grâce à vous, Mesdames et Messieurs de la presse. Bien sûr, les gouvernements jouent un rôle capital mais quand on regarde qui émet concrètement les gaz à effet de serre, ce sont très souvent les entreprises bien sûr, mais aussi les villes, les régions et différents agents.
L'une des caractéristiques tout à fait nouvelle de cette conférence, c'est que bien sûr, l'accord auquel Christiana faisait allusion tout à l'heure sera déterminant, - nous voulons un accord universel et c'est la partie la plus difficile qu'il reste à construire - mais l'action de la société civile et singulièrement celle des villes, des régions et des entreprises sera tout à fait massive et nous l'avons voulu comme telle.
Lorsqu'avec mon prédécesseur Manuel Pulgar-Vidal et avec les Nations unies nous avons lancé cette idée de «Paris-Lima-action agenda» c'est cela, il s'agit pas seulement des gouvernements, mais aussi des acteurs non gouvernementaux au premier rang desquels évidemment les villes. Vous aurez donc à la fois Gerry Brown qui interviendra, Michael Bloomberg, Mme Hidalgo, des représentants de villes chinoises, africaines qui ne diront pas seulement ce qu'ils souhaitent faire mais ce qu'ils font concrètement. Vous retrouvez cela facilement sur la plateforme Nazca. Cela représente des Giga watt et non pas pour après-demain, c'est quelque chose de très concret dont nous espérons que cela va convaincre les populations que vraiment, le mouvement est en marche.
La question que vous soulevez est tout à fait centrale et je pense que cette Conférence de Paris va nous permettre de franchir une étape supplémentaire par rapport aux travaux divers qui ont existés auparavant.
Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 décembre 2015