Interview de Mme Fleur Pellerin, ministre de la culture et de la communication à Europe 1 le 28 janvier 2016, sur le départ de Mme Christiane Taubira du Gouvernement et la déchéance de la nationalité française.

Texte intégral


JULIE
« L'interview vérité ». Thomas, vous recevez ce matin la ministre de la Culture et de la Communication, Fleur PELLERIN.
THOMAS SOTTO
« Je quitte le gouvernement sur un désaccord politique majeur. Parfois, résister c'est rester, parfois, résister c'est partir, par fidélité, à soi, à nous, pour le dernier mot à l'éthique et au droit ». Ce sont là quelques-uns des mots de la désormais ex-garde des Sceaux Christiane TAUBIRA. Bonjour Fleur PELLERIN.
FLEUR PELLERIN
Bonjour.
THOMAS SOTTO
Le départ de Christiane TAUBIRA, c'est une bonne nouvelle pour vous ? Parce qu'il parait qu'elle avait des vues sur votre ministère, la Culture.
FLEUR PELLERIN
Non. Non non, je pense que ce n'est pas une bonne nouvelle. Je pense que c'était nécessaire pour elle, parce qu'elle devait clarifier sa position et qu'il était de notoriété publique qu'elle n'était pas d'accord avec quelque chose qui, je crois, heurtait profondément ses convictions : la déchéance de nationalité, qui fait partie de la réforme constitutionnelle, voulue et annoncée par le président de la République au Congrès. Donc, je crois que cette clarification est pour elle, comme pour le gouvernement, bienvenue, ainsi que l'a dit hier le président de la République. Quant au reste…
THOMAS SOTTO
Pour vous, c'était la seule issue possible ?
FLEUR PELLERIN
Quant au reste, moi je ne commente pas ces choses-là, il n'y avait absolument aucun sujet entre Christiane TAUBIRA et moi, c'était des ragots de diners mondains, qui n'avaient absolument aucun fondement, comme on peut le constater d'ailleurs aujourd'hui.
THOMAS SOTTO
Est-ce que le départ de Christiane TAUBIRA du gouvernement, était selon vous la seule issue ?
FLEUR PELLERIN
C'est une question d'éthique personnelle, elle a employé ce mot d'éthique, Christiane TAUBIRA, et je pense qu'elle est connue pour ses convictions et pour son attachement aussi à une fidélité à ses idéaux, à ses idées, etc. donc je pense, enfin, je ne me mets pas à sa place, mais je pense qu'elle n'avait pas d'autre choix, alors que la réforme constitutionnelle allait arriver en premier examen à l'Assemblée nationale et qu'il est normal qu'un garde des Sceaux, qu'une garde des Sceaux, présente devant l'Assemblée nationale, devant les parlementaires et devant le Congrès, une réforme constitutionnelle, parce que c'est un moment important dans la vie des institutions. Je pense qu'il était indispensable qu'elle fasse cette clarification.
THOMAS SOTTO
Fleur PELLERIN, ce débat sur la déchéance de nationalité pour les binationaux terroristes, qui dure depuis des semaines, est-ce qu'il vous intéresse vraiment, vous ?
FLEUR PELLERIN
Oui, parce que je pense que c'est l'occasion d'un débat sur la Nation, sur ce qu'est la Nation. Le Premier ministre l'a bien dit, Manuel VALLS a bien dit que ce n'était pas une mesure d'efficacité dans la lutte contre le terrorisme, il a dit que c'était une mesure qui était destinée à faire en sorte que nous ayons une conversation nationale sur ces qu'est notre vision de la Nation. Moi je crois extrêmement intéressant de poser ces questions-là, parce que je crois que ce débat n'appartient pas à la droite ou à l'extrême droite, que la gauche a une vision de la Nation, et d'ailleurs une vision politique, c'est-à-dire que la Nation, ce n'est pas seulement le droit du sang avec un peu de droit du sol, c'est-à-dire être né en France, de parents français, ou être arrivé sur le sol français et y vivre depuis suffisamment longtemps pour pouvoir partager l'envie avec les autres Français de vivre sur ce territoire, c'est aussi une adhésion à un projet collectif, c'est plus où on va et vers où va notre regard, que d'où l'on vient et où on est né. Et je crois que cette vision, qui est la vision classique de RENAN, on dit souvent « un plébiscite de tous les jours », c'est-à-dire une adhésion politique à un projet de vie collectif, moi je trouve ça extrêmement intéressant d'avoir ce débat. Et la déchéance de nationalité pose exactement cette question-là.
THOMAS SOTTO
Et ça vaut la peine de stabiliser le gouvernement pour ça ? Ça vaut la peine ?
FLEUR PELLERIN
Il y a peut-être eu un débat juridique qui intéressait ensuite assez peu les Français, sur la question de l'apatridie, sur la question des binationaux. Moi, je considère que c'est une bonne mesure, je pense que le président de la République a bien fait de l'inclure dans la révision constitutionnelle, parce qu'il a voulu montrer qu'à un moment, lorsqu'on est Français, quelle que soit la façon dont on a acquis cette nationalité, si on s'en prend aux intérêts vitaux de la Nation, si on s'en prend à des Français parce qu'ils sont Français, si on s'en prend à des juifs parce qu'ils sont juifs, si on s'en prend à des policiers parce qu'ils portent un uniforme, eh bien on s'en prend à la Nation et on ne peut plus être considéré comme adhérent au pacte républicain.
THOMAS SOTTO
C'est quoi la consigne politique, maintenant, au gouvernement ? Que vous ont dit François HOLLANDE et Manuel VALLS ?
FLEUR PELLERIN
La consigne politique elle est ce qu'elle a toujours été, c'est-à-dire qu'il y a, évidemment, de la place pour le débat au sein des ministres…
THOMAS SOTTO
A condition qu'il n'y ait pas une tête qui dépasse et qu'il n'y ait pas un mot au-dessus de l'autre ?
FLEUR PELLERIN
Non, non… il est naturel…
THOMAS SOTTO
Tout le monde dans le rang ?
FLEUR PELLERIN
Nous prenons énormément de décisions en permanence, sur les plans économiques, sur le plan politique, sur le plan militaire, il est naturel que, lorsque nous sommes 28 dans un collectif, nous n'ayons pas forcément le même avis sur tout, tout le temps, et donc il y a des discussions, il y a des discussions entre nous, je pense qu'elles n'ont pas vocation, lorsqu'elles concernent des points extrêmement précis de la politique du président de la République ou du Premier ministre, à s'exposer dans la Presse plutôt que dans les enceintes où doivent se tenir ces discussions. Et donc, la consigne, la consigne c'est la cohérence…
THOMAS SOTTO
C'est là qu'elle a peut-être fait une faute, Christiane TAUBIRA ?
FLEUR PELLERIN
La consigne c'est la cohérence, c'est la solidarité avec les décisions qui sont prises par le gouvernement, une fois que les arbitrages sont faits
THOMAS SOTTO
C'est en parlant publiquement, qu'elle a fait une faute, Christiane TAUBIRA ?
FLEUR PELLERIN
Non, je crois que… Moi je ne parle pas de faute, je pense que Christiane TAUBIRA a fait beaucoup de choses en tant que garde des Sceaux, elle a travaillé sur la contrainte pénale, elle a mis en place une réforme de la justice, pour la justice du XXIème siècle, elle a travaillé sur la justice des mineurs, je pense qu'il faut plutôt s'intéresser à ce qui a été son bilan en tant que garde des Sceaux et il y avait beaucoup de choses à faire en matière de justice, après la casse qui avait été organisée par le précédent, la précédente majorité, donc peut-être qu'il faut parler de cela, que des autres sujets qui sont à mon avis moins intéressants. On a parlé de la clarification politique, je crois qu'il y a peu d'autres choses à ajouter.
THOMAS SOTTO
Autre sujet, donc, il concerne Najat VALLAUD-BELKACEM et sa non-réaction en plateau, sur Canal+, face à un responsable d'ONG islamique, refusant de serrer la main des femmes, refusant aussi de condamner clairement les barbares de l'Etat islamique. Qu'auriez-vous fait à la place de la ministre de l'Education nationale, Fleur PELLERIN ?
FLEUR PELLERIN
Najat VALLAUD-BELKACEM a réagi, elle a réagi ensuite par écrit, elle a exprimé son désaccord, sa position, sa réprobation, et le fait que, voilà, ce type d'attitude ne puisse pas être accepté…
THOMAS SOTTO
Et son silence sur le moment, n'est pas gênant ?
FLEUR PELLERIN
Ecoutez, elle a répondu, encore une fois elle a dit qu'elle n'était pas d'accord avec cette vision de la société, elle s'exprimait ensuite sur sa page Facebook, voilà, je crois qu'elle a dit tout ce qu'il y avait à dire.
THOMAS SOTTO
Il y a un sujet sur certains invités dans les médias, avec cet invité dimanche sur Canal+, la semaine dernière dans « Des paroles et des actes », sur France 2, une enseignante qui n'avait rien d'apolitique, qui était extrêmement virulente, est-ce que la ministre de la Culture et de la Communication que vous êtes, ou le CSA, doivent se saisir de ce sujet ?
FLEUR PELLERIN
Oui, vous avez raison, je crois que c'est un sujet très important, c'est ce que l'on appelle un peu le décryptage, ou permettre en tout cas aux téléspectateurs de comprendre à qui il a affaire. Quand on vient sur un plateau de télévision et qu'on délivre un discours qui est manifestement, comme cette personne sur le plateau de Canal+, salafiste, on peut le dire, et qui défend des principes et des valeurs qui ne sont absolument pas solubles dans la démocratie, absolument pas compatibles avec nos valeurs, refuser de serrer la main d'une femme…
THOMAS SOTTO
Mais vous dites qu'il ne faut pas les inviter, ou il faut expliquer, ou il faut savoir réagir ?
FLEUR PELLERIN
Eh bien soit on les invite, mais à ce moment-là on explique très clairement aux téléspectateurs qui sont ces personnes et à partir de quel point de vue ils parlent. Moi je pense que c'est important de donner la parole à tout le monde, encore une fois je pense qu'on va en parler tout à l'heure, je ne suis pas du tout favorable à ce que l'on censure et qu'on se voile la face, je suis pour qu'on montre les choses, mais qu'on le montre en expliquant bien, en ne mentant pas aux gens, en étant transparent vis-à-vis des gens du public sur ce qu'ils ont en face d'eux. Je pense que c'est ça le décryptage, aussi, c'est ça le rôle des médias, c'est ça le rôle des responsables politiques, c'est d'expliquer, notamment aux publics les plus jeunes, d'où parlent les personnes qui sont sur les plateaux, et qui ils sont, et quelle est leur… dans quel contexte leur parole s'exprime.
THOMAS SOTTO
Vous l'évoquiez, on parle aussi du film « Salafistes », qui est sorti hier et que vous avez décidé d'interdire aux moins de 18 ans, en suivant l'avis de la Commission de classification des oeuvres du cinéma. Est-ce que vous l'avez vu ce film ?
FLEUR PELLERIN
Oui, bien sûr, j'ai vu…
THOMAS SOTTO
Est-ce qu'il vous a choquée ?
FLEUR PELLERIN
J'ai vu sa première version, il y a beaucoup de passages qui sont extrêmement choquants, pour plusieurs raisons. D'abord pour des raisons liées à la très grande violence des images qui sont montrées, qui sont des images très crues, à la fois de la réalité de la vie sous la charia, par exemple au Mali, mais aussi des amputations, des assassinats de masse, avec, voilà, des images d'otages dans les dernières minutes avant leur exécution, des cadavres, des personnes qui sont jetées du toit d'immeubles, enfin, ce sont des images d'une très très grande violence, mais les auteurs…
THOMAS SOTTO
Et auxquelles on reproche de ne pas être encadrées par un commentaire qui permettrait de prendre la distance. On en revient un petit peu au plateau de Canal+ finalement.
FLEUR PELLERIN
Voilà, que les auteurs ont souhaité mettre en contrepoint, justement, du discours des salafistes qu'ils ont interrogés pendant plusieurs mois, dans différents pays. Et donc c'est ça qui a posé problème, je pense, ou qui a fait débat en tout cas au sein de la Commission, et d'ailleurs…
THOMAS SOTTO
Mais vous, vous êtes complètement d'accord avec… vous avez suivi la Commission, vous êtes complètement d'accord avec cette interdiction aux moins de 18 ans ?
FLEUR PELLERIN
Absolument. Bien sûr. C'est moi qui ai prononcé cette décision, je l'assume totalement, je sais que c'est une décision très rare, je l'assume totalement, parce que je crois qu'il faut, pour voir ce film et comprendre l'intention des auteurs, c'est-à-dire que c'est une dénonciation du salafisme, une dénonciation de la distance entre le discours, le discours très froid, un peu glaçant, même, parfois, et la réalité barbare de ce qu'est le salafisme. Pour comprendre cela, eh bien il faut un peu de maturité, il faut un peu de recul, et donc je pense qu'un public trop jeune et pas assez averti, pourrait manquer de ce recul, et, voilà, se laisser influencer.
THOMAS SOTTO
Mais France Télévisions a coproduit, cofinancé le film, et a décidé de ne pas le diffuser sur ses antennes : « Montrer des images de propagande de Daesh est contraire à notre ligne éditoriale », a communiqué le groupe. Mais est-ce que le problème ne se situe pas en amont ? Est-ce que le service public doit financer des films qui montrent, sans décryptage, des images de propagande de Daesh ?
FLEUR PELLERIN
Le service public a vocation à financer de la création, de la fiction, du documentaire. C'est un documentaire qui a été réalisé par des réalisateurs et un journaliste qui sont connus, qui sont connus dans le secteur…
THOMAS SOTTO
Dans ces cas-là, il faut l'assumer jusqu'au bout alors.
FLEUR PELLERIN
… qui ont proposé un projet, et je crois que France 3 ou en tout cas France Télévisions n'avait pas vu les rushs, enfin, n'avait pas vu les versions intermédiaires du documentaire…
THOMAS SOTTO
C'est une maladresse, c'est un manque de suivi ?
FLEUR PELLERIN
Non, je crois que c'est… Les auteurs ont pris le parti de montrer, sans effectivement, voix off, sans commentaire, des salafistes prêcher, quasiment, expliquer la charia, expliquer pourquoi c'est bien de tuer des juifs, pourquoi c'est bien de couper la main d'un voleur, pourquoi les femmes ne sont pas les égales des hommes, et espéraient qu'en contrepoint, les images de propagande, montraient bien la distance entre le discours et la réalité. Mais c'est vrai que ce parti-pris d'absence de commentaire, d'absence de décryptage, d'absence de contextualisation, à mon avis, ne rend pas ce film visible par tout public, et je pense qu'il faut de la maturité, comme Claude LANZMANN, comme Bernard-Henry LEVY, qui je sais défendait ce film, donc ce sont des avocats qui sont quand même des gens de grande qualité…
THOMAS SOTTO
Claude LANZMANN a dit : « L'interdiction tue la carrière du film ».
FLEUR PELLERIN
Mais je pense qu'il faut avoir le recul critique et la maturité nécessaire pour comprendre la dénonciation qui est dans ce film.
THOMAS SOTTO
Merci beaucoup Fleur PELLERIN…
FLEUR PELLERIN
Merci à vous.
THOMAS SOTTO
… d'être venue en direct sur Europe 1 ce matin. Bonne journée à vous.
FLEUR PELLERIN
Merci beaucoup.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 29 janvier 2016