Déclaration de M. Harlem Désir, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, sur l'Union européenne face à la question des réfugiés, à Paris le 26 janvier 2016.

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Circonstance : Remise du prix Louise Weiss du journalisme européen 2015, à Paris le 26 juin 2016

Prononcé le

Texte intégral


Madame la Présidente de l'Association des Journalistes européens, Chère Nora Hamadi,
Madame la Présidente du Jury, Chère Véronique Auger,
Madame la Présidente de la Fondation Hippocrène, Chère Michèle Guyot-Rose,
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,
Je suis très heureux de pouvoir vous accueillir aujourd'hui au Quai d'Orsay pour remettre leur prix aux lauréats de ce très beau prix Louise Weiss du journalisme européen.
Ce prix honore la mémoire de Louise Weiss, celle que l'on appelle parfois affectueusement au Parlement européen la «grand-mère de l'Europe». Elle en fut la présidente d'un jour, en sa qualité de doyenne, lorsque fut élu le premier Parlement européen, en juillet 1979. Elle a transmis à ce titre le flambeau à une autre grande européenne, Simone Veil.
Ce prix porte la trace de son engagement pour la paix, pour le droit des femmes, pour l'idéal européen, pour l'émancipation. Mais c'est l'ambition de ce prix qui en fait tout l'intérêt. Il invite les journalistes à un «traitement plus systématique, plus pédagogique et plus original des sujets européens», pour mieux «réduire la fracture européenne».
La fracture européenne est grande et il n'est pas simple aujourd'hui de parler de l'Europe et d'expliquer l'Europe. Trop nombreux sont ceux qui cèdent à la facilité et au populisme, pour lui faire porter tous les maux.
Mais en parler de façon à la fois précise, juste et compréhensible alors qu'elle est par nature complexe, imparfaite, et confrontée à de multiples crises qui la prennent au dépourvu, c'est un grand défi.
Et ce n'est sans doute pas un hasard si trois des quatre travaux récompensés traitent d'un même sujet, le plus difficile aujourd'hui en Europe : la crise des réfugiés.
Il faut d'abord souligner que les formats des travaux primés témoignent de la diversité, de la vitalité et de la richesse du journalisme européen.
Élisa Perrigueur et Pierre Marsaut ont choisi pour leur reportage «Contre les migrants, un mur fend la campagne bulgare» paru dans Le Monde, le web-reportage, qui permet d'illustrer leur enquête très fouillée à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie de nombreuses photos très frappantes.
L'on y découvre une Europe éloignée : celle de campagnes bulgares trop pauvres pour accueillir les réfugiés, lesquels ont dû franchir de multiples obstacles naturels ou des murs de barbelés, et qui n'en ont pas fini avec ce que le reportage appelle leur «odyssée». J'ai eu l'occasion de rencontrer à Belgrade certains migrants ayant dû franchir cette frontière. Ce qu'ils m'ont raconté confirme que nous sommes bien loin, en la matière, de l'idéal européen.
Cette enquête met en lumière ce paradoxe de l'Europe d'aujourd'hui : des murs qui renaissent là où l'on s'est battu, il y a seulement 25 ans, pour les faire tomber. Simplement, comme le relève un responsable de patrouille à la frontière, cité dans cette enquête : «Avant, on empêchait les gens de fuir, aujourd'hui on les empêche d'entrer».
Marianne Meunier et Emanuele Cremaschi ont, de leur côté, pratiqué le journalisme en immersion pour leur reportage «Sur la route avec les réfugiés», paru dans La Croix, en suivant pendant une semaine le parcours de migrants syriens, iraniens ou afghans, de Thessalonique à Francfort-sur-le-Main, en passant par la Macédoine, la Serbie, la Hongrie, la Croatie et l'Autriche.
Ce qui frappe, c'est la grande diversité de leurs histoires, de leurs parcours, comme celui de cet Iranien converti au catholicisme, qui n'a jamais renoncé à entrer en Europe, malgré les tentatives infructueuses et les souffrances endurées.
Mais c'est aussi l'immense solitude de ceux que l'on ne présente que comme des hordes ou des groupes, à qui le reportage donne un visage, un nom, une histoire.
Ces deux enquêtes reçoivent aujourd'hui le prix du «Meilleur Reportage» ex æquo. Je veux féliciter leurs auteurs !
Frédéric Choffat et Luis Lema ont quant à eux eu recours à un faisceau d'informations et de témoignages dans leur documentaire enquête «Terminus Brig», diffusé par la Radio télévision suisse. Il reconstitue le parcours dramatique d'une famille syrienne, dont la mère, Suha, a perdu son enfant, qu'elle aurait appelé Sarah, sur un quai de la gare de Brig, en Suisse, sans que personne ne lui vienne en aide.
Ce document d'une heure retrace de façon précise et détaillée un des nombreux drames de cet exode moderne. Il défriche aussi les terrains emmêlés de nos consciences confrontées aux réfugiés. C'est pourquoi il a reçu le prix du «Meilleur décryptage».
Laurène Daycard quant à elle a choisi un sujet différent pour son reportage «Pourvu que ce soit un garçon», paru dans le magazine Causette : le féminicide en Albanie, ce qu'Amartya Sen appelait le phénomène de «missing women», autrement dit l'avortement sélectif.
Son enquête révèle le poids de codes moraux patrilinéaires hérités de l'histoire, et porte sur la place des femmes dans la société d'un pays proche, candidat à l'adhésion à l'Union européenne, et pourtant si éloigné de nous.
En lui attribuant le prix «Jeune Journaliste», le jury salue une enquête originale, qui mêle analyse sociologique et culturelle, et réflexion sur la modernité et l'archaïsme dans les sociétés européennes et voisines.
Les parcours des réfugiés, les drames de la guerre et de l'exil, le sort des femmes, les valeurs de l'Europe : autant de thèmes qui auraient passionné Louise Weiss. On se souvient que, pour elle, «L'Europe ne retrouvera son rayonnement qu'en rallumant les phares de la conscience».
C'est bien ce à quoi vous nous aidez, Chers Lauréats.
Je veux donc une fois encore vous féliciter, mais féliciter aussi l'Association des journalistes européens, et sa présidente, Nora Hamadi, qui est à l'origine de ce prix, et la Fondation Hippocrène et sa présidente, Michèle Guyot-Rose, qui en est le soutien fidèle. C'est aujourd'hui la dixième édition du prix, et je note avec plaisir que son succès et sa renommée vont croissant.
Je remercie également les membres du Jury et la présidente Véronique Auger, qui est une passionnée d'Europe, et qui fait partager sa passion dans son émission Avenue de l'Europe, qui s'appelle désormais, me semble-t-il, Avenue de l'Europe, le mag.
Leur choix, excellent, est à la hauteur de leur implication pour l'Europe.
Je sais que nous pourrons compter sur vous tous pour continuer à défricher l'Europe avec acuité, pour aider les citoyens à la comprendre, parfois à la contester, mais je l'espère toujours à l'aimer, avec l'optimisme inébranlable de Louise Weiss !
Bravo et merci !
Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 février 2016