Interview de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec France Inter le 7 mars 2016, sur le sommet Europe-Turquie consacré aux réfugiés, la situation en Syrie et sur la Légion d'honneur remise au prince héritier d'Arabie saoudite.

Texte intégral


PATRICK COHEN
Bonjour Jean-Marc AYRAULT.
JEAN-MARC AYRAULT
Bonjour.
PATRICK COHEN
Bernard GETTA vient donc d'en dessiner les enjeux : qu'attendez-vous de ce sommet Europe-Turquie ? Que la Turquie s'emploie effectivement à réduire le flux de réfugiés vers l'Europe ?
JEAN-MARC AYRAULT
Ça passe par un accord avec l'Union européenne. C'est cette discussion qui est en cours et je suis convaincu qu'il y aura un accord. En tout cas, il faut tout faire pour qu'il y ait un accord.
PATRICK COHEN
Sur quelle base ?
JEAN-MARC AYRAULT
L'accord, Bernard GUETTA vient de le décrire. Souvenons-nous des chiffres un instant. La Turquie, c'est le pays qui accueille le plus de réfugiés syriens qui fuient la guerre, qui veulent survivre.
PATRICK COHEN
Plus de deux millions et demi.
JEAN-MARC AYRAULT
Deux millions et demi. A côté il y a le Liban qui a près d'un million, la Jordanie dans les mêmes termes. C'est une situation terrible. Ces pays doivent être aidés en priorité, mais aussi la Grèce puisque, comme Schengen fonctionne mal, Schengen n'a pas été conçu pour ça. Au départ, c'est la libre circulation, mais n'a pas été conçu pour traiter des crises majeures comme celle que nous connaissons, la crise des réfugiés donc il faut réformer Schengen. Qu'est-ce que ça veut dire concrètement réformer Schengen ? Ça veut dire protéger concrètement effectivement les frontières de l'Union et pour ça, il faut aider la Grèce. Alors il faut aider la Grèce en priorité, sur le plan humanitaire. C'est l'aide de l'Europe, c'est l'aide de la France. Il faut aider la Grèce sur le plan de la gestion de ses hotspots, là où on va contrôler les arrivants, ceux qui peuvent éventuellement bénéficier du droit d'asile, qui viennent de Turquie. Et puis il faut protéger la frontière. Et puis il faut aussi, vis-à-vis de la Grèce si on veut être solidaire, et c'est la France qui le souhaite avec l'Allemagne…
PATRICK COHEN
Prendre sa part de réfugiés.
JEAN-MARC AYRAULT
Absolument, c'est-à-dire relocaliser en France. Nous nous y sommes engagés, nous allons le faire.
PATRICK COHEN
Trente mille en deux ans seulement.
JEAN-MARC AYRAULT
Des personnes qui sont en situation de devenir demandeurs d'asile, c'est-à-dire qui sont le droit qui relève du droit d'asile, qui est un droit sacré que la France doit respecter intégralement. Ce sont nos engagements internationaux. Donc avec la Turquie, il faut un accord.
PATRICK COHEN
Donc avec la Turquie, il faut un accord. Pour qu'il puisse y avoir des réadmissions de migrants.
JEAN-MARC AYRAULT
Oui. Pour ça, il faut que la Turquie accepte de surveiller ses frontières et elle a besoin d'aide. Il y a Frontex qui va se coordonner avec l'OTAN, l'OTAN qui va mettre des bateaux. La France va ajouter des bateaux, la Grande-Bretagne va ajouter des bateaux. Il faut aussi lutter contre les passeurs parce qu'il y a actuellement dans certains pays, notamment en Turquie, des passeurs qui font des fortunes et qui exploitent la misère des gens.
PATRICK COHEN
Ça, Jean-Marc AYRAULT, ce sont des engagements que la Turquie avait pris déjà il y a plusieurs mois. Un plan d'action qui n'a pas été mis en oeuvre.
JEAN-MARC AYRAULT
Ça doit être effectif, ça doit être effectif.
PATRICK COHEN
Et pourquoi ça le serait maintenant ?
JEAN-MARC AYRAULT
Parce que d'abord on va aider la Turquie financièrement, parce qu'elle a besoin de moyens. La Turquie fait beaucoup d'efforts. Elle accueille mais elle ouvre la possibilité de travailler pour les réfugiés syriens. Elle leur offre des possibilités d'aller à l'école pour beaucoup d'enfants, donc c'est considérable ce qui est fait par la Turquie. La solidarité entre les Européens est indispensable mais elle doit l'être à l'égard des pays voisins comme la Turquie, comme le Liban, la Jordanie, ce que nous voulons faire. Il y a eu une conférence des donateurs à Londres, donc il faut que ces moyens se débloquent. Puis en contrepartie, les règles du jeu doivent être claires. C'est-à-dire des réfugiés qui passent la frontière grecque et qui ne relèvent pas du droit d'asile doivent pouvoir être réadmis en Turquie. C'est ça la négociation qui est en cours, elle avance bien. Il y a des exemples concrets et quant à la relocalisation des réfugié demandeurs d'asile, je vous le redis, la France s'est engagée et veut non seulement respecter sa parole mais elle veut rendre effectif cet accueil. Puisqu'on avait promis trente mille sur deux ans mais on est à peine à mille aujourd'hui, donc c'est sûr qu'il faut monter en puissance de façon extrêmement volontariste. C'est aussi un message que nous adressons à tous les Européens, un message de solidarité. C'est comme ça que la France conçoit l'Europe et c'est comme ça, d'ailleurs, que la chancelière MERKEL et le président François HOLLANDE qui se sont rencontrés vendredi ont parlé le même langage.
PATRICK COHEN
Quid, Jean-Marc AYRAULT, de l'idée de corridor humanitaire ? Des dizaines de milliers de réfugiés syriens qui auraient droit à un acheminement sécurisé vers l'Europe depuis la Turquie par des vols réguliers et qui pourraient échapper ainsi au risque de naufrage.
JEAN-MARC AYRAULT
Je crois qu'on n'en est pas là. On n'en est pas là. Je crois qu'il faut gérer la situation telle que nous venons de la décrire.
PATRICK COHEN
C'est pourtant une idée allemande.
JEAN-MARC AYRAULT
Peut-être mais pour l'instant, l'Allemagne ne l'a pas remis à l'ordre du jour du Conseil européen. Ce qui doit être mis à l'ordre du jour européen, c'est les points que je viens d'évoquer. Aider en priorité la Grèce, aider la Turquie, tout ça dans des règles du jeu qui soient claires. Et puis, il y a aussi le conflit syrien dont il faut parler.
PATRICK COHEN
On va en parler.
JEAN-MARC AYRAULT
Oui, parce que c'est quand même la cause de tous nos malheurs. C'est à la fois Daesh qui impacte l'Irak, qui impacte la Syrie, qui maintenant pénètre en Libye et donc qui détruit tout un territoire, qui déstabilise.
PATRICK COHEN
Alors ce que vous constatez aujourd'hui en Syrie, c'est une trêve, c'est une désescalade ?
JEAN-MARC AYRAULT
Il y a une trêve, une désescalade mais il faut qu'elle soit durable.
PATRICK COHEN
Une vraie trêve ?
JEAN-MARC AYRAULT
Et qu'elle soit durable. Donc j'ai pris beaucoup de contacts depuis ma prise de fonction. Je me suis déplacé, d'ailleurs je suis allé à Genève. J'ai rencontré tous les partenaires, le secrétaire général de l'ONU entre autres mais aussi le président de la Croix Rouge Internationale qui m'a décrit la situation dramatique qu'il y a sur place. C'est dans des villes comme Alep, dans des villes comme Homs qui sont quasiment détruites à 100 %. Donc il y a déjà treize millions de Syriens qui ont besoin d'une aide humanitaire. Cinq millions qui sont dans une situation d'extrême urgence et cinq cent mille qui sont encore dans des décombres, donc il faut les aider. Pour ça, le cessez-le-feu doit être intégralement respecté pour que l'aide humanitaire soit acheminée partout. Pour l'instant ce n'est pas le cas, et c'est la condition – c'est la condition – de la reprise de la négociation politique qui devrait redémarrer à partir du 10.
PATRICK COHEN
Après-demain à Genève.
JEAN-MARC AYRAULT
A Genève, avec l'envoyé spécial des Nations unies Staffan de MISTURA que j'ai rencontré également à Genève.
PATRICK COHEN
Vous y croyez ? Ça peut redémarrer ?
JEAN-MARC AYRAULT
Il n'y a pas d'autres solutions pour sortir de la crise syrienne sans la solution politique, mais pour ça il faut que tout le monde soit autour de la table. J'ai rencontré monsieur Riad HIJAB, qui est le représentant de l'opposition, la semaine dernière à Paris en présence de mon homologue allemand STEINMEIER, de monsieur HAMMOND pour la Grande-Bretagne et de madame MOGHERINI pour l'Union européenne. Donc nous voulons ensemble peser pour que le cessez-le-feu soit effectif et que notamment l'opposition ait des raisons de revenir dans le jeu politique pour une sortie politique. Sinon, ça ne marchera pas. Donc à la fois arrêt des bombardements, à la fois aide humanitaire et à la fois processus politique. C'est la position de la France.
PATRICK COHEN
Je reviens à la Turquie, Jean-Marc AYRAULT, et les Kurdes à qui la Turquie fait la guerre et les droits de l'homme, et la presse muselée. Est-ce que l'Europe doit fermer les yeux sur les libertés en Turquie ?
JEAN-MARC AYRAULT
Mais non, on ne ferme les yeux sur rien. Je crois qu'en politique et en diplomatie, il faut à la fois être réaliste – avec qui on parle pour sortir des crises, et ce qu'on fait actuellement, et par la voie politique, c'est le cas – mais en même temps on ne ferme pas les yeux.
PATRICK COHEN
Donc vous dites aux Turcs que c'est inacceptable.
JEAN-MARC AYRAULT
Lorsque la Turquie, qui discute avec l'Union européenne pour des avancées dans une coopération – je ne parle même pas d'adhésion, on en est très, très loin, mais qui fait des demandes – on regarde chapitre par chapitre. Et dans les chapitres fondamentaux pour nous, il y a l'Etat de droit. Il y a les droits de l'homme, il y a la liberté d'expression et la liberté de la presse.
PATRICK COHEN
Donc la Turquie d'ERDO?AN est très loin des valeurs européennes ?
JEAN-MARC AYRAULT
Et donc s'agissant de cette question fondamentale que vous venez d'évoquer, l'Union européenne n'a pas manqué cette semaine, enfin quelques jours après certaines décisions inacceptables, de donner son point de vue. Nous le rappellerons sans cesse. J'étais à Genève au Conseil des droits de l'homme. Si vous prenez le temps de relire mon discours, j'ai évoqué toutes ces questions. J'ai dénoncé les exactions du régime syrien, j'ai indiqué que nous soutenions le travail de la commission Pinheiro sur les crimes du régime syrien. J'ai également indiqué que nous soutiendrons la demande de la cour pénale internationale pour juger ses crimes. Et puis, j'ai défendu toute une série de principes : la lutte contre la peine de mort - dans certains pays, elle existe encore -, pour l'abolition. J'ai rappelé aussi la lutte pour l'égalité des hommes et des femmes, des LGBTI. J'ai rappelé tout cela. J'ai rappelé aussi les volontés politiques de la France, que le Conseil de sécurité ne fasse plus jouer le droit de veto lorsqu'il y a des crimes humanitaires.
PATRICK COHEN
Mais il y a le réalisme politique avez-vous dit, et c'est en vertu de ce réalisme qu'on doit cajoler l'Arabie Saoudite. Quel besoin y avait-il de décorer de la Légion d'honneur le prince héritier d'Arabie Saoudite il y a trois jours ?
JEAN-MARC AYRAULT
J'ai vu les réactions. On peut les comprendre mais je crois que nous discutons avec ce pays, l'Arabie Saoudite. J'ai rencontré mon homologue ministre des Affaires étrangères à deux reprises déjà et de quoi nous discutons ? Nous discutons de la paix en Syrie, et la paix en Syrie, l'Arabie Saoudite a un rôle à jouer. D'ailleurs, concernant la reprise des négociations, c'est sa position : c'est d'encourager la reprise des négociations si le cessez-le-feu est totalement respecté, que l'aide humanitaire arrive et c'est les encouragements qu'elle donne à l'opposition.
PATRICK COHEN
Donc ça méritait une Légion d'honneur.
JEAN-MARC AYRAULT
C'est une tradition diplomatique. C'est une tradition diplomatique et je pourrais vous en citer de Légions d'honneur qui ont été donnés ou des décorations qui ont été reçues par la France.
PATRICK COHEN
Une tradition dont on n'est pas très fier puisque ça été fait en catimini.
JEAN-MARC AYRAULT
Il n'y avait rien de solennel. Simplement ce qui est essentiel, moi je serai mercredi au Caire, je rencontrerai les responsables du régime égyptien mais je vais rencontrer aussi la ligue arabe. J'ai deux sujets à l'ordre du jour : la paix en Syrie, la paix en Syrie pour toute cette région du Moyen-Orient, mais aussi la paix en Syrie pour la sécurité en Europe. C'est une question non seulement du Moyen-Orient, la Syrie. C'est une question pour ceux qui vivent là-bas et qui ne peuvent plus y vivre. Mais c'est aussi une question pour notre sécurité à nous, donc je vais là-bas pour ça. Et je vais pour un deuxième sujet : c'est relancer le processus de paix au Proche-Orient. Avec qui je discute ? Je ne discute qu'avec ceux qui partagent à 100 % notre conception de la démocratie et nos valeurs. Non, je discute. C'est comme si on avait dit : « On ne va pas discuter avec l'Iran pour avoir un accord sur le nucléaire iranien ».
PATRICK COHEN
Il n'est pas question de discussion mais de décoration, Jean-Marc AYRAULT.
JEAN-MARC AYRAULT
Oui, mais il y a parfois des traditions diplomatiques qui peuvent étonner. Il faut le prendre comme tel.
PATRICK COHEN
Jean-Marc AYRAULT, ministre des Affaires étrangères, est avec nous jusqu'à neuf heures.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 8 mars 2016