Interview de Mme Audrey Azoulay, ministre de la culture et de la communication à France-Inter le 13 mai 2016, sur l'accord sur le régime des intermittents du spectacle et la situation sociale.

Texte intégral


PATRICK COHEN
Bonjour Audrey AZOULAY.
AUDREY AZOULAY
Bonjour Patrick COHEN.
PATRICK COHEN
Ce n'est pas votre premier festival, je rappelle que vous avez passé huit ans au CNC, Centre National du Cinéma, mais c'est votre premier Cannes comme ministre, alors qu'une partie du pays gronde et défile, que la gauche se déchire avec fracas. Vous n'avez pas le sentiment d'un grand décalage, d'être là à Cannes membre du gouvernement, ou dans une sorte de bulle qui se distraie et s'amuse ?
AUDREY AZOULAY
Je crois qu'au gouvernement tout le monde est au travail, et moi aussi. Vous le rappeliez ce matin, ça fait six mois que la France a été bouleversée par les attentats qui ont arraché autant de vies, et ces attentats nous disaient aussi ce qui était attaqué à ce moment-là, c'est-à-dire aussi la culture, aussi notre façon de vivre, et je crois que Cannes est représentatif aussi de ce que nous sommes, c'est-à-dire un pays pour qui la culture est très importante, un pays qui rayonne à travers ça, et je crois que c'était mon rôle aussi d'être là.
PATRICK COHEN
La question sociale se pose, à vous aussi, avec le régime des intermittents, qui vient de faire l'objet d'un préaccord entre syndicats et patronat du spectacle, avec des règles plus avantageuses pour les intermittents qui auraient 12 mois au lieu de 10 pour effectuer leurs 507 heures, mais ce projet doit être validé au niveau interprofessionnel, et il ne dégage pas les économies demandées par le MEDEF. Pour vous, d'abord, Audrey AZOULAY, est-ce que c'est un bon accord, dont vous soutiendrez la mise en oeuvre au plus vite ?
AUDREY AZOULAY
Je crois que c'est un accord qui est véritablement historique. On a, pour la première fois, un accord qui est équilibré, parce que, vous le dites, il y a des droits nouveaux pour les artistes et les techniciens du spectacle, mais il y a aussi un équilibre général qui fait que cet accord contribue mieux à l'équilibre général de l'accord interprofessionnel sur l'assurance chômage. Il y a des économies qui sont produites. Nous sommes en train de les chiffrer, elles tournent autour d'une centaine de millions…
PATRICK COHEN
Une centaine ?
AUDREY AZOULAY
Une centaine de millions. Il y a un comité de chiffrage aujourd'hui, qui est au travail, et ce sera ensuite la responsabilité des partenaires sociaux au niveau interprofessionnel, que de valider cet accord. Mais avant cela, il faut vraiment, je crois, souligner la responsabilité et vraiment la maturité des partenaires sociaux du spectacle, qui ont réussi à trouver c'est accord équilibré, pour la première fois.
PATRICK COHEN
Oui, mais si ça se fait sur le dos des comptes de l'UNEDIC, ça ne va pas et ça ne résout pas la question de l'équilibre des comptes ou du déficit.
AUDREY AZOULAY
Vous savez, pour l'UNEDIC, il y a une recherche d'économies, générale, et là, ce secteur contribue à hauteur d'une centaine de millions d'euros, à un meilleur équilibre, donc au contraire, il produit des économies tout en ouvrant des droits nouveaux, qui étaient laissés en déshérence depuis plus de dix ans, et dans une négociation équilibrée.
PATRICK COHEN
Est-ce que l'Etat va participer au financement, comme le suggère le MEDEF ?
AUDREY AZOULAY
C'était ce qu'a demandé le MEDEF dans sa lettre de cadrage initial, c'est pas ce que souhaitent les partenaires sociaux. Aujourd'hui, ce que l'Etat a dit et qu'il ferait, c'est qu'il accompagne l'emploi dans le spectacle par un fonds, dédié à l'emploi, un fonds de 90 millions d'euros, dont nous sommes en train de dessiner les contours, et ensuite chacun prendra ses responsabilités.
PATRICK COHEN
La menace n'est donc pas levée pour les festivals de l'été, vous voyez ces intermittents qui maintiennent la pression ici et là.
AUDREY AZOULAY
Oui, la négociation n'est pas finie, mais encore une fois, jamais les étapes ne s'étaient déroulées aussi bien. Ils ont rempli vraiment leur contrat, en négociant, et pour la première fois c'était à eux de négocier. C'est ça aussi qui a changé. Auparavant, ils n'avaient pas les clefs de la négociation.
PATRICK COHEN
Une mise en place au 1er juillet, ça vous parait possible, imaginable ?
AUDREY AZOULAY
On a va attendre la réponse des partenaires sociaux, mais en principe, en tout cas, tout est fait pour que ça puisse être entré en vigueur rapidement.
PATRICK COHEN
Canal+, est-ce que c'est aussi un motif d'inquiétude pour vous, Canal qui joue un rôle central dans le financement du cinéma ?
AUDREY AZOULAY
C'est vrai que depuis son origine, depuis son élection, Canal+ a été autorisé, en contrepartie d'obligation de financement de la création, donc c'est un partenaire majeur pour le cinéma, un peu plus marginal pour l'audiovisuel, mais majeur pour le cinéma. Aujourd'hui, Canal+ est confronté à une concurrence, une compétition forte, notamment sur la diffusion des compétitions sportives, donc ils essaient d'améliorer, de changer leur modèle, c'est leur responsabilité ; moi, la mienne, c'est de s'assurer qu'ils continuent à financer la création, ce qui est la contrepartie de leur autorisation.
PATRICK COHEN
Et vous avez cette assurance ?
AUDREY AZOULAY
Il y a des engagements qui ont été pris, mais je dirais que nous verrons à ce qu'ils soient respectés.
PATRICK COHEN
Parce que si la chaine ferme, le financement s'arrête, et Vincent BOLLORE…
AUDREY AZOULAY
Personne ne le souhaite, je crois, pas plus les actionnaires, que les salariés, que le public, que les pouvoirs publics.
PATRICK COHEN
Oui, mais c'est une perspective qui a été dressée par le propriétaire lui-même, Vincent BOLLORE, ça ne vous a pas échappé.
AUDREY AZOULAY
Absolument. Il a évoqué les difficultés par ailleurs, qu'il souhaite contourner en ce moment, en passant de nouveaux accords, notamment sur le sport.
PATRICK COHEN
La dernière fois qu'on a parlé de financement du cinéma, c'était il y a quelques mois, pour ce qu'on a appelé l'amendement Besson, allègement d'impôts, qui a convaincu Luc BESSON de revenir tourner en France. Vous avez pu évaluer depuis l'impact de cette mesure pour les… à la fois pour les caisses de l'Etat et pour l'économie du cinéma ?
AUDREY AZOULAY
Alors, il y a un amendement, qui n'est pas un amendement, Besson, parce qu'il est beaucoup plus large, qui concerne tous les films, les films en français, les films français en langue étrangère, les films étrangers qui se tournent en France.
PATRICK COHEN
Voilà, c'était le cas, le deuxième cas pour Luc BESSON, un film français, produit en langue étrangère.
AUDREY AZOULAY
Voilà, un film français, tourné en France, mais en langue étrangère. En réalité, ce qui a été décidé, c'est une mesure sans précédent, c'est de soutenir le tournage de ces films, par une mesure fiscale en France, et c'est un impact qui aujourd'hui est estimé à environ 200 millions d'euros de dépenses supplémentaires en France, avec 10 000 emplois derrière. Donc en fait cette mesure vient soutenir, je dirais, toute une industrie d'excellence, sur notre territoire, bien au-delà d'un seul film, puisque, voilà les montants.
PATRICK COHEN
Moins le manque à gagner dans les caisses de l'Etat.
AUDREY AZOULAY
En fait c'est un investissement. On estime la dépense publique à hauteur d'à peu près 50 millions d'euros. Donc c'est un investissement, c'est quelque chose qui rapporte de l'emploi, qui rapporte de la dépense en France. On avait auparavant des films à grands budgets, français, qui partaient se tourner ailleurs en Europe, parce que les coûts étaient moindres, mais alors qu'on a des compétences d'excellence en France. Donc l'intérêt, c'est de faire revenir ces tournages et en même temps de créer de l'emploi.
PATRICK COHEN
Mais c'est du dumping fiscal, vous faites pour le cinéma ce que vous reprochez à l'Irlande ou à la Grande-Bretagne pour l'impôt sur les sociétés.
AUDREY AZOULAY
Ça serait mieux que ce soit, effectivement, harmonisé. Ça ne l'est pas.
PATRICK COHEN
Au niveau européen.
AUDREY AZOULAY
Ça ne l'est pas aujourd'hui, mais là où ce n'est pas du dumping, je ne vous rejoins pas, c'est qu'il s'agit surtout de films français, qui eux partaient se délocaliser. Notre objectif c'est de les retenir.
PATRICK COHEN
Et les plateformes comme Netflix qui diffusent beaucoup de films et ne paient pas beaucoup d'impôts, elles ne devraient pas contribuer au financement, aussi ?
AUDREY AZOULAY
Absolument, et c'est d'ailleurs l'objet d'un colloque qui est organisé ici à Cannes, avec la Commission européenne, avec ses opérateurs du numérique. C'est un problème, je dirais, de fiscalité générale, qui ne s'applique pas uniquement au financement du cinéma ou de l'audiovisuel. On a des acteurs puissants, mais qui sont multinationaux, et que nos règles n'arrivent pas bien à appréhender. Et donc pour les amener à contribuer à la création européenne et française, il faut que nos aussi nous adaptions notre système, et ça se passe surtout au niveau européen, mais la France est je dirais aux avant-postes de ce combat. Mais ce sont des opérateurs qui investissent aujourd'hui dans la création, parce qu'ils s'aperçoivent qu'ils en ont besoin pour avoir des abonnés, pour avoir du chiffre d'affaires.
PATRICK COHEN
En tout cas, le système génère beaucoup de films, 234 films français sont sortis l'an dernier, c'est un record absolu, beaucoup de films pas toujours visibles, les producteurs indépendants voudraient que les petits films soient mieux distribués, mieux montrés. Comment faire ?
AUDREY AZOULAY
C'est l'objet d'une réflexion collective que nous avons menée, et que les professionnels ont menée, et d'ailleurs j'ai le plaisir de vous annoncer qu'un accord va être signé cet après-midi même, à Cannes, après une grande négociation, entre les salles de cinéma, les distributeurs de films, les producteurs, pour qu'il puisse y avoir, je dirais, une plus grande part à la diversité des films dans les salles, et aussi que les publics puissent avoir accès aux films les plus diversifiés, sur tous les territoires, c'est-à-dire y compris en zone rurale, y compris dans les villes de moins de 50 000 habitants, et c'est par une régulation films. Et on a en France, un système exceptionnel de salles de cinéma, un réseau très dense, sur tout le territoire, et on a aussi la chance d'avoir une production très forte, aucun pays en Europe n'a conservé cela.
PATRICK COHEN
Votre dernier coup de coeur au cinéma ?
AUDREY AZOULAY
Je crois que c'est le film que j'ai vu hier soir.
PATRICK COHEN
Qui était ?
AUDREY AZOULAY
Qui était « Victoria », de Justine TRIET, formidable film que j'ai vu à la Semaine de la critique, avec une Virginie EFIRA exceptionnelle.
PATRICK COHEN
A la télé, j'ai vu que vous aimiez les séries, vous voulez créer un Festival de séries, vous avez aimé « Baron noir », sur Canal, avec un personnage de conseillère du président. Comment s'appelait-elle ? Amélie DORENDEU, jouée par Anna MOUGLALIS, dont on a dit qu'elle vous ressemblait un peu. C'est pas vrai ?
AUDREY AZOULAY
Alors, les séries, je trouve que c'est majeur, puisqu'aujourd'hui le public aime ça, et ça façonne notre imaginaire, très puissant. J'ai vu aussi « Le bureau des légendes », que j'ai beaucoup apprécié.
PATRICK COHEN
Oui, avec KASSOVITZ.
AUDREY AZOULAY
Avec KASSOVITZ, dont j'attends la deuxième saison qui commence, et donc l'idée est de créer un Festival des séries, international, par rapport aux forces que l'on a déjà aujourd'hui avec un certain nombre de Festivals.
PATRICK COHEN
Mais pas à Cannes, le maire de Cannes n'était pas content quand il a entendu parler d'un Festival de Cannes des séries, mais pas à Cannes.
AUDREY AZOULAY
Alors, on n'a pas utilisé le terme de Festival de Cannes, Festival des séries.
PATRICK COHEN
Et le personnage de conseillère dans « Baron noir », non ?
AUDREY AZOULAY
Son personnage ? Non, je n'ai pas vu le lien avec moi, non.
PATRICK COHEN
Non, vous n'avez pas vu le lien ?
AUDREY AZOULAY
Non.
PATRICK COHEN
Parce qu'elle est trop ambitieuse pour correspondre à vous.
AUDREY AZOULAY
Non, je ne sais pas, pas du tout.
PATRICK COHEN
Merci Audrey AZOULAY.
AUDREY AZOULAY
Je vous en prie.
PATRICK COHEN
Cannes continue à 08h20 avec Fabrice LUCHINI et Bruno DUMONT.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 mai 2016