Interview de M. Matthias Fekl, secrétaire d'Etat au commerce extérieur, à la promotion du tourisme et aux Français de l'étranger, avec LCI le 12 mai 2016, sur la Gauche au pouvoir et sur le Traité de libre échange transatlantique.

Texte intégral


HÉLÈNE LECONTE
Il est jeune, il est au gouvernement, il est un des nouveaux visages de la gauche, et pourtant il ne s'agit pas d'Emmanuel MACRON, plutôt de son antithèse, vous recevez ce matin, Emmanuel MACRON (sic), le secrétaire d'État chargé du Commerce extérieur.
NICOLAS HERBEAUX
Arlette CHABOT
HÉLÈNE LECONTE
Arlette CHABOT.
ARLETTE CHABOT
Bonjour Matthias FEKL.
MATTHIAS FEKL
Bonjour Arlette CHABOT.
ARLETTE CHABOT
Alors, vous êtes secrétaire d'État au Commerce extérieur, à la promotion du Tourisme et aux Français de l'étranger. Vous avez effectivement 38 ans vous êtes Normalien, vous êtes Énarque, vous êtes Français et Allemand, et vous êtes de gauche. Quand vous avez regardé hier la course, la chasse à la signature pour obtenir une motion de censure de la gauche, vos amis socialistes qui s'agitaient partout pour renverser votre gouvernement, comment vous avez regardé ce spectacle ?
MATTHIAS FEKL
Ça confirme d'abord une thèse que je développe depuis longtemps, qui est celle de la crise de nos institutions. S'il y a autant de difficultés pour gouverner, c'est d'abord parce que les institutions de la Vème République ne fonctionnent pas, que le Parlement arrive souvent trop tard dans les débats, non pas par sa faute, mais parce que c'est le système qui est comme ça, et qu'il n'y a pas de vrai lieu d'appropriation et de débats sur les différents sujets. Ensuite, dans ceux qui déposent ou souhaitent déposer des motions de censure, vous avez différents types de motivations. Vous avez je pense des gens extrêmement sincères, qui ne se retrouvent pas dans ce qui est fait par le gouvernement, et puis vous avez aussi quand même toute une série de calculs et de stratégies personnelles qui se déploient aujourd'hui.
ARLETTE CHABOT
Ça veut dire qu'il y a des haines, il y a des rancoeurs, il y a de l'amertume…
MATTHIAS FEKL
Sûrement.
ARLETTE CHABOT
Et au milieu de tout ça un peu de convictions, mais il y a haine et amertume.
MATTHIAS FEKL
Non, mais je pense qu'il y a de tout, et qu'il ne faut pas mettre tout sur le même plan. Vous avez, chez certains parlementaires, comme chez beaucoup de salariés dans notre pays, de l'inquiétude, et la manière dont la loi travail avait été présentée, au début, a accru ces inquiétude, ça le Premier ministre l'avait dit, et donc tout est très mal parti, et donc malgré le travail très important qui a été fait, malgré le travail de Myriam El KHOMRI, le travail du rapporteur à l'Assemblée nationale, Christophe SIRUGUE, sans doute le débat n'a-t-il pas pu être recentré sur la réalité du texte. Quand vous regardez le texte aujourd'hui, c'est un bon texte, c'est une réforme importante, de gauche, qui permet d'avancer.
ARLETTE CHABOT
Certains, de gauche, vont voter sans doute la motion de censure présentée par la droite et le centre. Qu'est-ce que vous leur dites ?
MATTHIAS FEKL
C'est toujours surprenant, quand on considère que le gouvernement n'est pas assez à gauche, d'aller voter une motion de censure qui reproche au gouvernement de ne pas être assez à droite, de ne pas être libéral, de ne pas supprimer les protections des salariés, parce que c'est ça, la motion de censure de la droite, il ne faut pas s'y tromper, c'est une motion qui veut, pour beaucoup, supprimer les protections, supprimer beaucoup d'aspects de notre droit du travail, donc là j'ai du mal à comprendre la cohérence.
ARLETTE CHABOT
Oui. Vous pensez qu'ils doivent être sanctionnés, d'une manière ou d'une autre, ceux qui au fond veulent faire tomber votre gouvernement, veulent avoir la peau du Premier ministre, et défient le président de la République ?
MATTHIAS FEKL
Je ne crois pas beaucoup à la sanction, moi, en politique, parce que c'est trop facile, on sanctionne et après, qu'est-ce qui se passe ? Le but c'est surtout de travailler à l'unité de la gauche, et je reconnais que dire ça aujourd'hui ça peut paraitre un peu abscons et un peu ésotérique, mais c'est très important, la gauche ne peut être aux responsabilités et transformer le pays, que lorsqu'elle est unie ou en tout cas rassemblée. La gauche a toujours été en France, les socialistes en tant que tels, mais aussi la gauche dans son ensemble, une famille plurielle, et souvent même une famille qui a des divergences importantes, mais pour accéder aux responsabilités, pour pouvoir transformer le pays, elle doit se rassembler.
ARLETTE CHABOT
Oui mais ça c'est foutu, là, pour l'instant, là c'est terminé.
MATTHIAS FEKL
Eh bien là, sur ce texte, à l'évidence.
ARLETTE CHABOT
Mais au-delà, au-delà je veux dire…
MATTHIAS FEKL
Non, je ne pense pas.
ARLETTE CHABOT
On voit bien que c'est… il y a deux gauches, trois gauches irréconciliables.
MATTHIAS FEKL
Mais moi je ne crois pas à la théorie des gauches irréconciliables, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, et cette théorie-là conduit à l'absence de la gauche des responsabilités. Quand vous regardez les programmes de la droite aujourd'hui, quels que soient les candidats à la primaire, ça fait froid dans le dos. Les suppressions de service publics, les suppressions d'emploi dans les hôpitaux, dans les forces de l'ordre, dans la justice, tous les endroits où sous le quinquennat de François HOLLANDE, a été remis, de la justice, du travail et sur service public. Si c'est ça qu'on veut, effectivement, il faut continuer à se diviser et à être comme nous sommes aujourd'hui.
ARLETTE CHABOT
Et comment on peut réconcilier, se rassembler, comment la gauche peut-elle se rassembler ? Après une primaire ? Il y en a qui courent ou qui sont déjà derrière Jean-Luc MELENCHON, d'autres qui rêvent d'Arnaud MONTEBOURG, d'autres qui espèrent que Nicolas HULOT va se déclarer, et il y en a qui se disent, ben pourquoi pas François HOLLANDE ?
MATTHIAS FEKL
Il faut mettre dans le débat présidentiel, qui va s'ouvrir dans les mois qui viennent, des thèmes qui rassemblent et qui sont importants pour le pays. La crise démocratique, il faut transformer de fond en comble à la fois les institutions, donc la Constitution, mais aussi la démocratie au quotidien, y compris dans l'entreprise, comment redonner le pouvoir aux Français sur leur vie quotidienne, sur ce qui fait leur vie, de tous les jours. Il faut vraiment travailler sur les aspects écologiques, dans la continuité de la COP21, ça c'est un défi pour ma génération politique, pour nos enfants, de travailler là-dessus et ça peut rassembler très largement. Il faut anticiper les mutations salariales, les mutations dans le travail, le travail ne sera pas demain le même qu'aujourd'hui, et pourtant les rapports de force continueront à exister, il faut anticiper tout cela avec la sécurité, avec le débat sur le revenu universel. Il y a énormément de débats qui peuvent fédérer et qui sont des vrais débats de transformation de la société, comment est-ce qu'on permet à chacun de s'émanciper ? Comment est-ce qu'on permet aux jeunes, y compris quand ils sont loin, qui peuvent se sentir déconnectés, d'avoir à nouveau accès à la vie qu'ils souhaitent avoir, comme leur donner de la mobilité européenne, qui est aujourd'hui réservée à une élite et qui doit être étendue très largement, avec le semestre européen pour tous les jeunes . Bref, il y a beaucoup de choses à faire, et il faut travailler sur ce qui rassemble, autant que ce qui divise.
ARLETTE CHABOT
Alors, on a compris que vous êtes sur la bataille des idées, ces idées vous souhaitez qu'elles soient portées par François HOLLANDE ? Vous le soutenez, vous, François HOLLANDE ?
MATTHIAS FEKL
Il est président, il a dit qu'il donnerait en fin d'année son choix pour se représenter ou non, donc c'est d'abord à lui de le dire, et puis il faut donner un sens à la candidature, et le préalable à ça, ce sont les idées. Une candidature n'a de sens que lorsqu'elle est adossée à un projet, à une vision pour le pays, et moi c'est sur cela que je souhaite travailler, avec beaucoup d'autres, dans les mois qui viennent, c'est de cela que la gauche et notre pays a besoin.
ARLETTE CHABOT
Et vous serez prêt à donner ces idées à François HOLLANDE pour qu'il les porte ?
MATTHIAS FEKL
Mais bien sûr, le candidat de la gauche…
ARLETTE CHABOT
Ben, c'est pas évident, hein.
MATTHIAS FEKL
Le candidat de la gauche devra porter des idées, moi je pense qu'on a deux temps, on a d'abord la bataille des idées, le travail de fond, le travail de rénovation idéologique et intellectuelle, ce que Gaël BRUSTIER appellerait le combat culturel à mener, et là-dessus il faut le faire, ça a été trop négligé d'ailleurs dans le passé, c'est indispensable, croyez bien que la droite le fait et c'est pas en face, à nous, de baisser les bras, et ensuite il y aura la question du candidat, mais c'est pas simplement des idées pour 2017, ce qu'il faut construire c'est les idées pour le pays, pour les dix ans, les quinze ans qui viennent, avec des mutations extraordinaires qui se passent dans la mondialisation, avec d'ailleurs des phénomènes oligarchiques qui se constituent au niveau international, donc il faut agir aussi avec une puissance publique au niveau international, et avec toutes les préoccupations des Français au quotidien.
ARLETTE CHABOT
Mais vous ne m'avez pas répondu pour me dire si François HOLLANDE est le meilleur pour rassembler la gauche demain et pour porter les idées que vous élaborez en ce moment avec vos amis.
MATTHIAS FEKL
D'abord, les idées, elles doivent être dans le débat, on verra ce qui est repris ou non, mais je crois considère qu'une famille politique, dont le président en exercice ne se représente pas, aura quand même beaucoup de mal à être crédible par la suite, parce que, très sincèrement, dans ce cas-là, l'aveu d'échec il est pour tout le monde, or beaucoup de choses ont été faites dans ce quinquennat, il faut les porter, il faut assumer ce bilan-là, sortir la tête du sable où beaucoup ont essayé de l'enfoncer, porter cela et aller de l'avant, mais encore une fois, tout dépend des idées, du projet et de ce qui sera porté dans cette campagne. Je ne crois pas au candidat de droite divin, je ne crois pas à cela, il faut donner du sens à la candidature, l'adosser sur un socle d'idées et de projets extrêmement solides.
ARLETTE CHABOT
Vous êtes souvent présenté comme l'anti-MACRON, c'est-à-dire que vous, vous êtes de gauche, et pas un fan du libéralisme. On peut dire ça comme ça ?
MATTHIAS FEKL
Oui, alors, moi je ne me suis jamais positionné par rapport à tel ou tel, ça fait très longtemps que je milite ou que je suis impliqué dans la vie publique, donc…
ARLETTE CHABOT
Vous êtes bien de gauche.
MATTHIAS FEKL
Ah bien sûr, et je ne fais pas partie de ceux qui pensent que la gauche et la droite c'est pareil. Vous savez, les gens qui disent : la gauche, la droite, c'est pareil, comme disait le philosophe ALAIN, généralement, ce ne sont pas des gens de gauche.
ARLETTE CHABOT
Mais vous pensez qu'il faut rassembler, au-delà des clivages gauche/droite, demain ?
MATTHIAS FEKL
Il faut être en mesure, ce que par ailleurs la Vème République interdit, de créer des majorités d'idées, et moi je pense qu'il y n'y a aucune contradiction entre être clairement de gauche, ou de droite d'ailleurs, assumer ses idées, et sur certains sujets essentiels à pouvoir se retrouver. Être de gauche, avoir des idées extrêmement encrées, ça ne veut pas dire être sectaire et considérer que tous les autres sont des cons, ont tort nécessairement, etc. Bien sûr que non, mais ce sont deux choses différentes. Gommer les différences entre la gauche et la droite et dire, il y a la gauche, il y a la droite, mais sur certains grands défis il faut se retrouver, c'est absolument pas la même démarche.
ARLETTE CHABOT
Donc vous n'allez pas marcher avec Emmanuel MACRON.
MATTHIAS FEKL
Non, sincèrement…
ARLETTE CHABOT
Vous avez votre marche à vous.
MATTHIAS FEKL
Ça n'est pas à l'ordre du jour, j'aime beaucoup marcher, y compris à la campagne, mais je ne serai pas dans cette marche, ça c'est sûr.
ARLETTE CHABOT
Alors, votre dossier, sur lequel vous travaillez…
MATTHIAS FEKL
Cela dit, ça fait des années que je fais du porte à porte, sur le terrain, ça me semble une très bonne manière d'être en contact avec les gens, c'est une manière extrêmement précise, aussi, d'être en lien, et donc faire du porte à porte…
ARLETTE CHABOT
Comme le fait Emmanuel MACRON…
MATTHIAS FEKL
Oui mais comme le font toutes les formations politiques, et tous les militants, tous les élus de terrain, week-end après week-end, semaine après semaine, sur des projets, sur du concret, donc est quelque chose de tout à fait banal, normal, et bien, parce qu'être en lien avec les gens, c'est le début. Moi je n'oublie jamais que je tiens ma légitimité de ceux qui, en Lot-et-Garonne, m'ont fait confiance, et si je peux agir aujourd'hui, c'est grâce à eux, grâce à la confiance du suffrage universel.
ARLETTE CHABOT
Vous faites partie de la caste politique ?
MATTHIAS FEKL
Non. Non, je ne pense pas, j'ai un métier, j'ai un métier qui me donne une liberté, je ne dépends pas de la politique. J'ai décidé de consacrer plusieurs années de ma vie totalement à la politique, mais la meilleure manière de ne pas faire partie de la caste, c'est de ne rien lui devoir, de voir sa légitimité au suffrage, au terrain, et vous savez, la caste, comme on dit, il faut faire attention, parce que là-dedans on peut mettre beaucoup de choses, on peut mettre la Presse, on peut mettre la finance, on peut mettre tous les professionnels de la communication, des sondages, etc. le système ne semble pas être d'abord constitué par beaucoup d'élus de terrain qui font leur travail de manière extrêmement sincère, souvent remarquable.
ARLETTE CHABOT
Alors, il nous faudrait beaucoup plus de temps pour parler du TAFTA, le fameux Traité d'échanges qui devrait être signé entre les États-Unis et l'Europe, il n'y aura pas de traité finalement, il y a une réunion demain à Bruxelles, vous, vous représentez la France dans cette négociation, il s'agit du libre-échange, et maintenant on a l'impression que tout le monde est contre, après avoir dit « c'est formidable, ça va être de la croissance, on facilite les échanges », aujourd'hui les États-Unis sont sceptiques, les candidats sont réservées, en Europe il y a des manifestations, et la France va dire non ?
MATTHIAS FEKL
J'ai été nommé il y a plus d'un an et demi maintenant. Depuis le jour de ma nomination, la stratégie de la France, que j'ai élaborée, n'a jamais varié. J'ai posé des exigences extrêmement strictes sur la transparence, sur la démocratie, la sauvegarde de notre agriculture, nos appellations, nos indications géographiques, sur l'accès des PME au marché américain, sur la réciprocité dans les échanges. Tout cela n'est pas au rendez-vous, et j'ai dès 2015, indiqué que la France envisageait la fin des négociations. Nous sommes le seul gouvernement à nous être exprimés ainsi, et le président de la République est le seul chef d'État à avoir confirmé ces critères là et à les avoir repris de manière on ne peut plus précise. Donc, aucun autre pays n'a depuis plus d'un an et demi, une stratégie aussi offensive et volontariste que celle de la France, et une position constante, mais ce traité, plutôt cette absence de traité, marque aussi la fin de la croyance dans béate dans la mondialisation heureuse, qui apporterait nécessairement la croissance, aucune étude n'a prouvé que c'était automatique, ça dépend de ce qui est négocié, il faut prendre en compte l'environnement, le droit du travail, la vraie réciprocité dans les échanges, alors que les Américains aujourd'hui ne souhaitent pas en entendre parler.
ARLETTE CHABOT
La France peut rompre elle-même, dire « on se retire, c'est terminé », toute seule ?
MATTHIAS FEKL
Juridiquement, vous savez que c'est à la Commission européenne de le faire, mais si la France dit non, les négociations s'arrêteront.
ARLETTE CHABOT
Et que bon coup politique pour François HOLLANDE, de dire non, même Alain JUPPE, même François FILLON aujourd'hui, disent : « Nicolas SARKOZY, on n'en veut pas », donc c'est l'unité nationale.
MATTHIAS FEKL
Tout le monde, progressivement, a rejoint la stratégie que j'ai élaborée, j'ai passé beaucoup de temps, y compris au Parlement, pour partager cela, parce que c'est l'intérêt national et européen qui est en cause, des emplois, des entreprises, du travail, c'est pas un jeu ces négociations et donc il ne s'agit pas de faire des coups, il s'agit de défendre l'intérêt des Français.
ARLETTE CHABOT
Merci Matthias FEKL.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 mai 2016