Déclaration de M. Harlem Désir, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec LCI le 27 juin 2016, sur la décision des Britanniques par référendum de quitter l'Union européenne et sur la relance de la construction européenne.

Texte intégral


ARLETTE CHABOT
Bonjour Harlem DESIR.
HARLEM DESIR
Bonjour Arlette CHABOT.
ARLETTE CHABOT
On va parler de la rencontre de ce soir, et puis, bien sûr, du Conseil européen de cette semaine, mais d'abord, est-il vrai que François HOLLANDE s'était vraiment préparé à cette éventualité, à ce refus des Britanniques de rester dans l'Union européenne, c'était pour lui pour le plus probable ?
HARLEM DESIR
Il fallait être prêt aux deux hypothèses, nous avons espéré jusqu'à la veille, parce que les sondages étaient devenus meilleurs, il y avait eu une très grande émotion après l'assassinat de Jo COX, que, finalement, la raison d'une certaine façon allait l'emporter, parce que nous sommes persuadés que l'intérêt des pays de l'union européenne, c'est de rester unis, et on voit bien d'ailleurs l'impasse dans laquelle mettent la Grande-Bretagne ceux qui, comme Nigel FARAGE, ont fait la campagne pour le Brexit, aujourd'hui, le Royaume-Uni est menacé de scission interne avec peut-être le départ de l'Ecosse, il y a une crise économique, ils n'ont pas vraiment de projet. Mais en même temps, le réalisme, c'était de savoir que ce résultat était possible, d'abord, parce que le Royaume-Uni est un pays où la contestation de l'Europe a toujours été très forte, malheureusement, beaucoup de leaders politiques, pendant longtemps, ont expliqué que tous les maux du Royaume-Uni étaient dus à l'Europe, une grande partie de la presse était aussi dans cet état d'esprit. Et puis, c'est vrai, on l'a vu, avec des référendums qui ont eu lieu dans d'autres pays d'Europe, aujourd'hui, un référendum sur l'Europe, avec la poussée des populismes, mais aussi avec les insuffisances de l'Europe, c'est très difficile de le gagner, et donc oui, le président de la République était aussi prêt à cette éventualité.
ARLETTE CHABOT
Alors, pas question d'organiser un référendum en France pour l'instant évidemment, vous avez fait les comptes, c'est-à-dire que si on ajoute effectivement les scores que pourraient faire Marine LE PEN, Jean-Luc MELENCHON, un DUPONT-AIGNAN, on pourrait, avec une petite touche venant des socialistes eurosceptiques, arriver aux 55 % de refus du traité 2005 sur la Constitution, non ?
HARLEM DESIR
D'abord, il n'y a pas de raison de refaire un référendum sur le traité de 2005…
ARLETTE CHABOT
Non, mais il y a quand même un poids énorme des eurosceptiques en France…
HARLEM DESIR
Oui, il y a dans tous les pays de l'Union européenne, y compris en France, des causes qui peuvent être de la même nature que celles qui ont provoqué le non à ce référendum au Royaume-Uni. Mais je crois que les Français en même temps sont majoritairement attachés à ce que la France reste dans l'Union européenne et reste dans l'euro. Je ne crois pas qu'ils soient prêts à donner une majorité aux formations politiques qui proposent de sortir de l'euro. Ils savent à quel point cela serait contraire aux intérêts de la France, et cela marquerait la fin tout simplement de la construction européenne, parce que la France est un pays qui a un rôle particulier, c'est la différence du Royaume-Uni, nous sommes un pays fondateur, nous sommes un pays qui avons toujours été à l'avant-garde de toutes les percées européennes. La construction du marché commun, bien sûr, mais aussi de la monnaie unique, mais aussi de Schengen, mais aujourd'hui, c'est vrai qu'il y a un désamour, il y a une désaffection des Européens vis-à-vis de l'Europe, pas seulement au Royaume-Uni, donc il faut entendre aussi, et c'est pour ça que c'est un choc, un électrochoc, c'est la première fois qu'un pays quitte l'Union européenne, mais cela porte aussi sur des inquiétudes qui existent à l'intérieur des 27. Donc d'abord, il faut bien organiser la sortie du Royaume-Uni, de façon ordonnée, et ensuite, et dans le même temps, il faut se poser la question, puisque nous sommes attachés au projet européen, de l'améliorer pour répondre aux grandes urgences d'aujourd'hui, et aux attentes des citoyens.
ARLETTE CHABOT
Quand vous dites urgences, c'est agir vite et fort, tout le monde le dit, Nicolas SARKOZY, François HOLLANDE, vite et fort, sur quels termes ? Qu'est-ce qu'il va poser sur la table, François HOLLANDE en arrivant ce soir, et surtout, demain, au Conseil européen ? Quelles propositions ?
HARLEM DESIR
Bon, d'abord, il faut de la clarté sur les conditions de sortie du Royaume-Uni, il y a un article dans les traités…
ARLETTE CHABOT
D'abord, il faut se débarrasser du problème de la Grande-Bretagne ?
HARLEM DESIR
C'est organiser, d'une façon bien gérée, d'une façon ordonnée, ce qui est une crise, ce n'est pas facile…
ARLETTE CHABOT
Rapide, rapide la sortie…
HARLEM DESIR
Et rapide, et il y a un article dans les traités, l'article 50, c'est la seule façon de sortir de l'Union européenne, et donc il faut que le Premier ministre britannique notifie, accepte de dire officiellement à ses collègues, aux 27 autres chefs d'Etat et de gouvernement que le Royaume-Uni enclenche, au titre de l'article 50, la négociation sur sa sortie, surtout, sur son prochain statut, sa prochaine relation avec l'Union européenne. Et c'est important pour…
ARLETTE CHABOT
Et il ne veut pas le dire, il ne veut pas le dire avant le mois d'octobre, David CAMERON, il faut l'obliger à dire plus tôt et à faire jouer cet article 50 plus tôt ?
HARLEM DESIR
Il y a un devoir de transparence et de clarté, encore une fois…
ARLETTE CHABOT
Et de rapidité…
HARLEM DESIR
Il n'y a qu'une façon de sortir de l'Union européenne, c'est l'article 50 du traité, il était là, il était prévu pour faire face à ces situations, et il nous semble que le résultat du référendum au Royaume-Uni, c'est que le peuple britannique a décidé de sortir de l'Union européenne. Donc le respect du vote du peuple britannique, c'est d'enclencher l'article 50. Ensuite…
ARLETTE CHABOT
Tout de suite ? Tout de suite ?
HARLEM DESIR
Et de le faire dès que cela est possible, le plus rapidement possible, et c'est ce qui a été demandé très clairement par le président de la République…
ARLETTE CHABOT
Donc il ne le fera pas lors de ce Conseil européen, il ne faut pas attendre octobre, comme le dit CAMERON, il faut quoi ? Il faut faire voter ?
HARLEM DESIR
Il ne faut pas laisser passer une période d'incertitude qui se prolonge, cela doit être fait le plus rapidement possible, compte tenu des règles internes aux Britanniques. La deuxième chose, c'est qu'il faut répondre sur le fond, et je crois que cette situation, elle nous amène à comprendre qu'il faut que l'Europe soit plus capable de protéger aujourd'hui, à la fois l'économie, et dans le vote britannique, il y a aussi une révolte des perdants de la mondialisation, Londres a voté pour, mais le reste du Royaume-Uni, en particulier, les parties industrielles, mais aussi les parties rurales, qui se sentent un peu larguées par les changements économiques, sociaux, ont voté contre. Il y a la question des frontières, il y a la question de la sécurité de l'Europe, il y a la question de la politique de migration commune, donc il faut régler le problème à l'intérieur, et il faut régler la question du rapport à l'extérieur de l'Union européenne. Le problème à l'intérieur, c'est celui du soutien de la croissance de l'emploi de l'économie et de la lutte contre le dumping social et fiscal, donc de l'harmonisation sociale et fiscale. Le problème vis-à-vis de l'extérieur, c'est que l'Europe ne peut pas continuer si elle ne contrôle pas sa frontière extérieure commune, si elle n'assure pas mieux sa sécurité et si elle ne progresse pas en matière pas de défense commune ; personne ne s'occupera à la place des Européens de ce qui se passe en Méditerranée avec la Libye, des conséquences de la crise syrienne avec l'arrivée de milliers de réfugiés, de l'instabilité à l'Est avec la crise entre l'Ukraine et la Russie, si l'Europe veut continuer avec le soutien des citoyens, elle doit assumer elle-même sa sécurité, sa protection et avoir une vraie frontière extérieure commune.
ARLETTE CHABOT
Oui, le président de la République française va poser des propositions, je vous posais des questions, sur la table, vraiment, concrètes, parce que, finalement, Nicolas SARKOZY n'a pas tort de dire qu'il avait posé ce problème de Schengen et des frontières en 2012 pendant la campagne…
HARLEM DESIR
Et que nous avons avancé, depuis, nous avons fait adopter et cela va être définitivement adopté dans les prochaines semaines, des garde-frontières européens, Bernard CAZENEUVE, avec son collègue allemand, Thomas de MAIZIERE, à de multiples réunions des conseils des ministres des Affaires intérieures, a fait réviser le code Schengen, pour qu'on contrôle systématiquement les entrées et les sorties…
ARLETTE CHABOT
Mais ce n'est pas assez…
HARLEM DESIR
Ce n'est pas suffisant. Ce qu'il faut, c'est une véritable structuration de la sécurité emploi, il faut un pacte de sécurité européen. Il faut d'un côté un pacte – je l'ai dit – pour la croissance, l'emploi, l'harmonisation sociale et fiscale, et de l'autre côté, il faut un pacte pour la sécurité intérieur et la défense européenne. Voilà les deux axes sur lesquels nous voulons travailler avec nos partenaires. Ce sera l'objet des discussions entre le président, la chancelière, et le Premier ministre italien, Mattéo RENZI, dès ce soir, à Berlin, mais aussi, dès ce matin, avec le président du Conseil européen TUSK, qui est à Paris, il y aura également le président du Parlement européen Martin SCHULZ, qui viendra à Paris aujourd'hui, et puis, le président de la République sera amené également à réunir assez rapidement un certain nombre de leaders sociaux-démocrates, les Premiers ministres des dirigeants de pays qui partagent aussi notre préoccupation de construire une Europe plus cohérente sur le plan social. On ne peut pas oublier ce qui s'est passé avec la Grèce, la situation des pays d'Europe du Sud…
ARLETTE CHABOT
C'était il y a un an la Grèce, on a l'impression qu'on est retour à la case il y a un an…
HARLEM DESIR
Non, parce que…
ARLETTE CHABOT
Où on se posait des questions quand même, non pas avec la Grèce, mais sur justement la solidarité européenne, moins d'austérité…
HARLEM DESIR
Elle est là…
ARLETTE CHABOT
La question est toujours posée…
HARLEM DESIR
La France a défendu le maintien de la Grèce dans la zone euro, l'intégrité de la zone euro, le plan d'aide à la Grèce, une discussion sur la dette, mais on voit bien que le problème de la zone euro, c'est la divergence économique, qui a continué, malgré l'adoption de la monnaie commune, nous avons une union monétaire, nous n'avons pas une union économique, et c'est un des facteurs de la crise politique en Europe de l'instabilité, y compris dans des pays d'Europe du Sud, l'Espagne n'avait pas de gouvernement depuis six mois, il n'y avait plus de majorité parce que…
ARLETTE CHABOT
Ce n'est pas gagné, là, non plus, d'ailleurs…
HARLEM DESIR
Et aujourd'hui, il y a un parti qui a gagné…
ARLETTE CHABOT
Incertitude…
HARLEM DESIR
Le parti populaire, mais qui n'a pas de majorité absolue, parce qu'il y a une contestation des politiques économiques qui ont été imposées, et qui n'ont pas réussi à sortir l'Europe de la crise. Donc investir dans l'industrie, investir dans la cohésion sociale de l'Europe, soutenir l'emploi des jeunes, mettre la jeunesse en avant, la jeunesse a voté pour l'Europe au Royaume-Uni, il faut soutenir cette nouvelle génération. Il faut de l'Erasmus Plus, il y a déjà une agence et un programme qui s'appellent comme ça, mais ça ne doit pas être simplement les étudiants, c'est tous les jeunes, y compris ceux qui sont en apprentissage, tous les jeunes, au lycée, au collège, tous les jeunes qui font des services civiques devraient pouvoir faire une partie de leur formation en Europe, il faut aider cette génération à s'approprier l'Europe.
ARLETTE CHABOT
Harlem DESIR, c'est la politique allemande qui est mise en cause, c'est-à-dire ce qu'impose l'Allemagne, parce que les Allemands n'ont pas envie de payer pour les autres, qui est aussi remise en cause, l'austérité allemande…
HARLEM DESIR
Si je veux rebondir sur votre formule, ce qui est remis en cause paradoxalement, c'est peut-être la vision britannique de l'Union européenne, ce sont eux qui ont défendu pendant des années l'idée d'une Europe qui devait sans cesse s'élargir plus, et pour n'être qu'un grand marché, régi uniquement par des règles de concurrence sans harmonisation fiscale ou sociale, et en laissant y compris les dumpings, il a fallu lutter contre cela, et aujourd'hui, c'est ce modèle-là qui leur revient comme un boomerang à la figure et qui est refusé par leurs propres citoyens. Avec l'Allemagne, je crois qu'il y a une assez grande proximité et même ensemble, France et Allemagne parce que nous avons toujours été le moteur de la construction européenne…
ARLETTE CHABOT
Le moteur, il a l'air d'avoir des ratés, ça fait longtemps qu'il ne produit pas grand-chose.
HARLEM DESIR
Ecoutez ! Si malgré tout…
ARLETTE CHABOT
Ça n'avance pas !
HARLEM DESIR
On a fini par avoir une réponse à la crise grecque, c'est parce que la France et l'Allemagne ont été d'accord, même si c'est le président HOLLANDE qui a défendu cette solution…
ARLETTE CHABOT
L'initiative sur la conduite de la zone euro, on l'attend depuis un an en gros…
HARLEM DESIR
Sur la crise des réfugiés aussi et sur l'approfondissement de la zone euro, même si on sait qu'il y a parfois des appréciations différentes, je crois que les choses ont évolué. La Banque centrale européenne mène une politique beaucoup plus active, le Pacte de stabilité est interprété d'une façon plus flexible comme on dit, c'est-à-dire qu'on laisse plus de marges aux gouvernements nationaux dans leur politique budgétaire. La France et l'Allemagne se sont rapprochées et aujourd'hui, il faut que nous soyons à la hauteur de ce moment historique pour permettre à l'Europe d'aller encore plus loin.
ARLETTE CHABOT
Une question, vous avez dit pacte, deux pactes sur à la fois l'économie et le social et de l'autre sur les sécurités, tout ça se traduit par un traité ?
HARLEM DESIR
Non, on n'est pas obligé d'en passer par les traités parce qu'on peut travailler un traité constant. Il y a des choses que l'on peut faire, là on est dans la technique juridique…
ARLETTE CHABOT
Ce n'est pas nécessaire, sans rentrer dans la technique…
HARLEM DESIR
Je crois qu'il faut laisser cette question, elle n'a pas à être tranchée aujourd'hui. Il faut savoir ce que l'on veut faire ensemble, c'est ça la grande question : est-ce qu'on veut rester ensemble les 27 ? Oui, je le crois ; est-ce qu'on pense que dans le monde de demain, face à ce monde dangereux qui nous environne, on serait mieux chacun de son côté, les 27, les 28 séparément pour faire face à l'instabilité, à l'insécurité, à la crise des réfugiés, au terrorisme ? Non, on veut être ensemble pour agir sur la sécurité…
ARLETTE CHABOT
Référendum…
HARLEM DESIR
Et pareil sur la croissance, face aux grands pays émergents, face aux Etats-Unis qui reste une grande puissance, si on veut être des leaders dans les industries du futur, dans l'énergie, dans le numérique on doit être ensemble, créons les instruments pour ça.
ARLETTE CHABOT
Référendum un jour, peut être consulté quand même les Européens et les Français ?
HARLEM DESIR
En France, je crois que cette question…
ARLETTE CHABOT
Au bout du processus…
HARLEM DESIR
Est de savoir comment les peuples s'expriment sur le projet européen. Elle est décisive, ce ne serait pas aujourd'hui une option d'organiser un référendum, il porterait sur quoi ? On voit bien ceux qui le demandent, madame LE PEN pour sortir…
ARLETTE CHABOT
Mais sur les pactes, si vous concluez ces deux pactes, pourquoi pas ?
HARLEM DESIR
Pour faire un référendum contre l'Europe, est-ce qu'on veut mener…
ARLETTE CHABOT
Non, pas maintenant mais au bout du processus…
HARLEM DESIR
Donc je pense que le moment où il va falloir vraiment que les Français soient saisis, c'est l'élection présidentielle, il faut que chacun des candidats à l'élection présidentielle saisissent les Français de son projet pour l'Europe ; et que le vote des Français à l'élection présidentielle soit aussi un référendum sur le rôle de la France en Europe, l'Europe que nous voulons construire avec nos partenaires.
ARLETTE CHABOT
D'un mot, Daniel COHN-BENDIT candidat à la présidence de la Commission européenne, ce n'est pas une mauvaise idée, non ?
HARLEM DESIR
La présidence de la Commission européenne, ça se fait au moment de l'élection européenne, c'est un pouvoir aussi des citoyens. Et c'est chacune des formations politiques ou des coalitions qui peut présenter un candidat. Je ne veux pas me prononcer aujourd'hui parce que ce sont les partis, mais avoir de grandes figures européennes – il en est une – qui puisse être dans des élections européennes soutenu pour devenir prochain président de la Commission européenne, c'est une ambition à laquelle les formations doivent réfléchir. Mais on n‘est pas dans la campagne pour les élections européennes, on est dans la bataille pour sauver l'Europe.
ARLETTE CHABOT
Merci beaucoup Harlem DESIR
source : Service d'information du Gouvernement, le 28 juin 2016